THE DARK KNIGHT est considéré par beaucoup comme un des meilleurs films de super-héros jamais réalisés et est un classique incontesté du cinéma américain. Une des raisons de ce succès est son antagoniste principal, le Joker, formidablement interprété par Heath Ledger et écrit tout en nuances par David S. Goyer, Christopher Nolan et Jonathan Nolan.

La scène que nous allons voir cette semaine est une des plus oppressantes du film de Christopher Nolan. Celui-ci y met en scène toute la terreur inspirée par le Joker en instaurant une tension qu’il étire et fait monter progressivement.

[Attention, légers spoilers]

Dans cette scène, le Joker (Heath Ledger) interrompt une soirée de charité à la recherche de Harvey Dent, le nouveau procureur de Gotham. Seule Rachel Dawes (Maggie Gyllenhaal), amie d’enfance de Bruce Wayne/Batman et compagne de Harvey Dent, a le courage de s’opposer à lui. Un face à face glaçant entre les deux personnages a alors lieu.

Nous étudierons l’instauration de la tension à travers la mise en scène de Christopher Nolan, puis discuterons de ce que nous apprend cette scène de la personnalité du Joker.

Par son travail de la caméra, Nolan enferme le spectateur dans l’espace clos de la soirée. Lors de l’arrivée du Joker, l’image perd en profondeur de champ et la mise au point se concentre sur le personnage, rendant flou l’arrière plan. L’attention du spectateur est maintenue sur le Joker, filmé en plans rapprochés et gros plans : sa domination sur les autres personnages est totale.

Les sensations d’oppression et d’enfermement qu’éprouve le spectateur sont renforcées par le montage de la scène. Quand le Joker est à l’écran, le rythme du montage est très lent et la caméra suit nerveusement le personnage dans un style qui rappelle la caméra à l’épaule (à l’opposé des scènes avec Bruce Wayne/Batman qui ont de nombreux cuts). La caméra ne quitte le Joker uniquement pour montrer brièvement les réactions de personnages autour de lui, tel que le visage effrayé d’un convive ou celui de Rachel.

La domination du Joker existe à travers la peur qu’il inspire. Lorsque Rachel intervient en s’opposant à lui, cette domination est remise en cause, le rapport de force s’inverse et le Joker perd en importance au sein de l’image: la caméra recule légèrement pour le filmer en plan moyen tandis que le plan sur Rachel gagne en profondeur de champ (la foule derrière elle devient alors nette).Le moment le plus oppressant de la scène (et peut-être même du film) est le face à face entre Rachel et le Joker, quand ce-dernier lui raconte l’ « histoire » de ces cicatrices (j’insiste sur les guillemets – nous y reviendrons juste après). Le rapport de force entre les deux personnages s’inverse à nouveau et le Joker reprend le contrôle de la situation.

La tension présente lors de cette séquence existe encore une fois grâce au travail de mise en scène, dont l’exemple le plus marquant est le formidable travelling circulaire autour du Joker et de Rachel. Celui-ci enferme le spectateur avec les deux personnages, cette fois dans un espace encore plus restreint et presque claustral. Il est intéressant de noter que la caméra change deux fois de sens de rotation (de droite à gauche à 1:39s, et de gauche à droite à 1:57s). Cet effet est perturbant pour le spectateur et a pour but de lui faire perdre ses repères dans l’espace : l’action n’existe plus que dans le cercle tracé par la caméra autour du Joker et de Rachel et les seuls points de repères sont leurs visages et leurs émotions.

La musique (Hans Zimmer et James Newton Howard) joue également un grand rôle dans la construction de la tension. Le thème du Joker commence en même temps que l’intervention de Rachel et monte en puissance jusqu’à l’arrivée de Batman. Il est constitué de deux sons superposés joués par un violoncelle (retravaillé en studio) et une guitare électrique. Le premier son est une note constante, et le second une note qui s’étire dans les aigus. Hans Zimmer parle de « deux sons magnifiquement dissonants », qui mettent mal à l’aise le spectateur.Mais la tension de la scène est également amenée par le scénario et le monologue du Joker, racontant à Rachel comment il a eu ses cicatrices. Celui-ci est à mettre en parallèle avec un autre du même genre, quelques scènes plus tôt, où le Joker raconte la même histoire à Gambol, un criminel de la ville. Seulement, les deux versions diffèrent totalement : dans la version racontée à Gambol, le Joker et sa mère se sont fait défigurés par son père; dans la version racontée à Rachel, il s’est défiguré lui-même pour faire retrouver le sourire à sa femme, elle-même défigurée par des criminels. Alors pourquoi deux versions différentes, et qu’est-ce que cela nous apprend sur la personnalité du Joker ?

« Heath [Ledger] a magnifiquement réussi à faire du Joker un réel être humain et à lui donner de la profondeur, mais narrativement parlant nous n’avons pas voulu l’humaniser, nous n’avons pas voulu dévoiler ses origines et montrer ce qui le pousse à faire les choses qu’il fait, car cela l’aurait rendu moins menaçant » indique Christopher Nolan. Garder mystérieux le passé du Joker est un moyen de ne le définir que par ses actions, par la peur qu’il sème et par l’anarchie qu’il instaure autour de lui. « C’est une personnification du Mal » rajoute Christopher Nolan.

Et c’est ce qui rend la scène d’autant plus oppressante : si la première version de l’histoire des cicatrices est censée susciter de l’empathie chez le spectateur à l’égard du Joker («S’il agit comme il le fait, c’est parce qu’il a souffert ! »), la seconde annule toute trace de cette empathie : le Joker adapte son récit à ses interlocuteurs, il est imprévisible, manipulateur et sadique. Pire encore, il n’éprouve lui-même aucune empathie : c’est la définition clinique du psychopathe.Cela nous amène ainsi à notre deuxième question : quelle est la réelle personnalité du Joker, en d’autres termes est-il vraiment « fou » ? Le Joker de THE DARK KNIGHT est sensiblement différent de ses autres apparitions dans les comics, et nous ne nous baserons que sur le personnage interprété par Heath Ledger. C’est de plus une question délicate et chacun aura sa propre interprétation.

Le mot « folie » est utilisé dans le langage courant pour désigner un comportement qui ne correspond pas à la norme. En ce sens là, le Joker pourrait être considéré comme fou. Mais au sens clinique du terme, « folie » signifie « psychose » (une sévère maladie psychiatrique responsable par exemple de troubles de la réalité), ce qui a priori ne correspond pas au personnage. Un groupe de psychanalystes américains s’est penché sur le cas du Joker (voir lien en fin d’article), et pour l’un d’entre eux, H. Eric Bender, «ce n’est pas parce qu’un comportement est aberrant ou considéré comme « fou », que ce comportement est le résultat d’une maladie mentale. (…) Le Joker montre plutôt des symptômes de psychopathie ».

Pour Bender, la psychopathie n’est pas une maladie mentale mais un trouble de la personnalité, une déviance du comportement, caractérisé principalement par une absence d’empathie. Cela rejoint les propos de Heath Ledger, qui pour décrire son personnage indique qu’il a « zéro empathie » : le Joker n’a aucune compassion pour ses victimes, aucune loyauté envers ses associés criminels et n’a aucun remords. Bien qu’il n’indique n’avoir jamais de plan, il manipule les autres grâce à sa haute intelligence qui lui permet de comprendre leur façon de penser et leurs sentiments. Le Joker veut que les autres pensent qu’il est fou, mais ne fait que porter le masque de la folie.

En réalité c’est un psychopathe, lucide et cynique, dont seule la cruauté égale l’intelligence. A l’inverse de la mafia de Gotham, sa façon d’agir est de semer l’anarchie à l’échelle individuelle (la transformation d’Harvey Dent en Double-Face en est l’exemple parfait) pour déchirer l’ensemble des structures sociales : « introduit un peu d’anarchie, ébranle l’ordre établi, et tout devient chaos », comme il l’affirme dans le film. C’est ce qui fait de lui un des plus grands antagonistes jamais écrit. Et c’est pendant cette scène, lors du récit des cicatrices à Rachel, que nous est dévoilée toute l’étendue de sa personnalité complexe, qui prend alors une ampleur terrifiante et rend la séquence terriblement oppressante.

La rumeur veut que Michael Caine (Alfred) devait avoir une réplique dans cette scène, mais qu’il n’a jamais été capable de s’en souvenir tant il était effrayé et impressionné par la performance de Heath Ledger. Qu’elle soit vraie ou non, cette rumeur montre bien à quel point cette scène a profondément marqué les esprits, et à quel point la performance génialement traumatisante du regretté Heath Ledger restera longtemps gravée dans les mémoires.

 

Matthieu Barthe

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Pour aller plus loin, lire un article du Huffington Post.

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