BLACK MIRROR : BLANC COMME NEIGE détruit les codes narratifs – Critique

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Pour ce quatrième jour du Calendrier de l’Avent, on vous propose une incursion dans une célèbre série d’anticipation et son épisode de Noël. Un cocktail réjouissant où les obsessions pessimistes des créateurs forment un habile puzzle narratif.

Dans ce qui semble être une cave, un homme se réveille, le visage inquiet. C’est Noël, et du fait de fortes chutes de neige, il semble condamné à passer les fêtes avec Matt, qui espère enfin établir un dialogue avec son binôme. Depuis combien de temps sont-ils dans cette mystérieuse maison ? Quelle est leur fonction ici ? Comme la plupart des autres opus, le récit ne dévoile rien sur ses personnages et les informations sont livrées au compte-goutte. C’est la très belle idée de ce Christmas-special, cauchemar visuel où la technologie, monstre boulimique, dévore progressivement ceux qui osent s’y confronter.

Ce récit tripartite saisit par son intensité. Pour s’attirer les grâces de Joe, à peine éveillée, c’est Matt (Jon Hamm, comme souvent parfait) qui décide d’alimenter l’échange, en faisant part d’un crime l’ayant privé du cocon familial. Matt avoue que, dans son ancienne vie, il endossait le rôle d’un Cupidon invisible, armé d’une oreillette et une caméra subjective, pour aider les clients en manque de confiance en eux à faire des rencontres amoureuses. Cependant, avec sa rhétorique et son franc-parler, il provoque malgré lui la mort d’un jeune célibataire lorsque celui-ci entre en contact avec une suicidaire schizophrène. Surgit de ce puits macabre quasi-fictionnel un courant dévastateur bien réel, que Matt ne peut stopper : femme et enfants disparaissent, littéralement. Démuni, en proie à la solitude, Matt récolte le fruit de graines qu’il n’aurait pas dû semer. C’est le premier pion qu’il avance sur l’échiquier l’opposant à Joe, de plus en plus à l’aise, de même que le spectateur. Tel un aède, Matt accapare l’attention et ses paroles homériques se dissipent comme le vin dans le verre de Joe. Le malheur sous-jacent plane.

Contrairement aux autres épisodes où l’irruption d’un outil technologique novateur venait perturber les mœurs d’une société réaliste, BLANC COMME NEIGE multiplie les digressions. Matt se dévoile encore davantage dans un second acte dévastateur, où il est possible d’implanter sa conscience dans un robot programmeur-ménager. Bien loin du noyau narratif, le récit s’éloigne pour désépaissir le mystère entourant la présence des deux hommes dans cette cabane isolée. Black Mirror opère un tour de force : détruire les codes narratifs chers à ses récits sans trahir sa propre mythologie. Ainsi, dans cette nouvelle parenthèse enchâssée dans quelque chose de bien plus grand, Matt se révèle être un tortionnaire, usant de la technologie à des fins personnelles. Il est jubilatoire de voir les différences entre le « Je » narré dans les flash-backs et le « Je » narrant : Matt profite de la crédulité de clients en proie au désarroi au sein de son récit mais ment aussi à son interlocuteur. Le piège dans lequel Joe plonge est de plus en plus visible.

Dans ses derniers instants, le rapport de force s’inverse, presque mécaniquement. Joe prend à son tour la parole et c’est au travers de cet ultime exposé que le mystère s’efface. En injectant quelques plans disparates et anodins, la réalisation de Carl Tibbets se met au service de la fiction. Ainsi, comme dans Bandersnatch, c’est au contact de ces plans que Joe réalise progressivement que quelque chose de plus grand se trame. Il interrompt son récit pour questionner Matt sur la présence d’une horloge puis se rend compte que cette cabane lui est familière. Les indices disséminés à destination du spectateur servent aussi à Joe, et le quatrième mur se brise subtilement, jusqu’à la chute, qui vient éclaircir parfaitement les dernières zones d’ombre.

Charlie Brook est un maître dans l’art d’imaginer des personnalités complexes, dignes de compassion même lorsqu’elles cèdent au charme vicié de la technologie. L’interprétation de ce face-à-face rend honneur à la complexité d’un apologue riche de sens. L’analyse du spectre de la technologie a rarement été aussi juste dans la série. Le pessimisme global et le désespoir engendré par l’hétérogénéité de l’ensemble n’est pas sans rappeler Buzzati ou Maupassant dans leurs nouvelles fantastiques. Après s’être laissé séduire par le vice, ne restent que la solitude et l’amertume. Un constat radical et nécessaire, aux antipodes de l’hypocrisie doucereuse des comédies de Noël.

Emeric

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