Nous étions d’abord revenus sur les quatre (ou cinq, c’est selon) premiers films de Tarantino, et avions déterminé ses forces : iconiser ses personnages et situations grâce à une certaine audace formelle dans l’écriture et la narration ainsi qu’à une utilisation de la violence comme langage pictural. Puis à partir de Jackie Brown, entamer une démarche plus sensible et personnelle ou un fétichisme hardcore envers certains genres cinématographiques se faisait l’expression d’un cinéma personnel et sensible, mais également dirigé vers le spectateur ; son plaisir, sa culture.

C’est donc fort de ces réflexions que nous entamons le visionnage du mal aimé BOULEVARD DE LA MORT (clairement mon Tarantino préféré, même s’il n’est définitivement pas son film le plus abouti)

BOULEVARD DE LA MORT, le génial désavoué

Il y a la vision superficielle et détachée du film : un scénar post-it avec des filles qui parlent (beaucoup) et ce mec qui veut les dégommer avec sa caisse… Deux fois d’affilée. Il y a aussi ce feeling du réal qui s’amuse avec ses hommages mais donne un peu trop dans la répétition, surtout après le fantastique diptyque Kill Bill…

Pourtant en prenant un peu de recul, on constate une sacrée intelligence dans l’écriture, de multiples niveaux de lecture, une mise en scène plus subtile qu’il n’y paraît et un discours sacrément pédagogique.

D’abord, c’est une question d’empathie et de musicalité : si dans ses films précédents, Tarantino prenait soin de diriger notre empathie vers tous ses personnages ou seulement un (féminin) dont il souhaitait examiner les réactions émotionnelles face à une menace multi-facettes, dans , il nous incite de façon assez sensorielle à préférer le flegme, la classe et la coolitude de Stuntman Mike. Stuntman Mike, qui en étant interprété par Kurt « Snake » Russell, génère malgré nous une extraordinaire cote de sympathie ; Stuntman Mike, celui qui a toujours une longueur d’avance, Stuntman Mike, l’homme qui par son regard charismatique, son visage scarifié, sa voix séductrice, dominera progressivement ce « bruit féminin », jusqu’à l’assujettir plusieurs fois d’affilée.
D’abord Pam qui accepte de se faire reconduire, puis Butterfly qui lui accorde une lapdance, puis Shanna, Lanna Frank, Butterfly et Julia simultanément, via ce meurtre automobile à l’aide de sa grosse et effrayante bagnole ; un climax sous forme d’éjaculation précoce (aussi court que jouissif et soudain), semblant signifier « Femmes: vous êtes bonnes et fun mais maintenant, FERMEZ VOS GUEULES !!! »

DEATH PROOF : CLIMAX n°1

Tarantino nous aura rendus complices – grâce au génial regard caméra de Stuntman Mike – du viol brutal de femmes agaçantes car jamais sûres d’elles, dépendantes, faibles malgré les apparences, et cherchant paradoxalement à capter l’attention de l’Homme par moult gesticulations et discours faussement sensuels. Il nous engage d’ailleurs à recommencer immédiatement !

Pourtant la seconde partie, sensée reprendre la même structure, se présente plutôt comme un miroir de la première ; Tarantino dirige notre empathie vers celle qui semble depuis toujours, prête à s’émanciper de l’homme : La Femme. Ces 4 filles rassemblent tout ce que n’avaient pas les précédentes : elles sont autodidactes (culturellement, émotionnellement et professionnellement), elle dominent leurs hommes, elles savent prendre des décisions. Elles remplacent même Quentin, Eli et Kurt comme lien cinéphile avec nous. Le must : les références à la pop-culture de la première partie évoluent en dialogue métaphysique, via Zoë Bell (doubleuse cascadeuse d’Uma Thurman dans Kill Bill). Ainsi Stuntman Mike par opposition à ces meufs kiffantes, EST la menace que nous aurions du déjà voir en lui.

Pour reprendre les racoleuses métaphores sexuelles… Si la voiture vrombissante fut précédemment un symbole turgescent, le climax final de Boulevard de la mort commence par une séance de masturbation « entre filles », interrompu par cet Homme sorti de nulle part. Mais les filles ne se laisseront pas dominer cette fois. Passée une légère perte de repères, un frisson face au gros engin menaçant de Stuntman Mike, la femme prend le contrôle de tout, vise à terminer ce qu’elle a entamé plus tôt, un fantastique orgasme vaginal (aussi long que jouissif et adéquatement préparé).

DEATH PROOF : INTRO DU CLIMAX N°2

Cette seconde partie est ainsi la victoire de La Femme avant même que les filles passent Stuntman Mike à tabac. Ou quand la suggestion bat son plein via l’écriture décidément maline de Tarantino.

PUIS, lorsque cette première jouissance purement sensorielle est pleinement digérée, on peut repenser au palpable : ce qui s’entend, ce qui se voit. Les dialogues d’abord, loin d’être aussi chiants qu’ils en ont l’air, façonnent en quelques mots (ou absence de mots) huit vécus particulièrement persistants (ravivant le souvenir de Pulp Fiction) ; à travers ces huit vécus distincts, une variété de facettes de la Femme : autodidacte, culturophile, dominatrice et/ou soumise malgré elle aux désirs de l’homme, jeune, indomptable, objet de désir, objet de fantasme, maman, émancipée, féminine, cherchant sa place dans un monde d’hommes, ayant trouvé sa place dans un monde d’hommes, etc. Chacune est un peu tout cela à la fois, mais choisit de mettre un aspect particulier en avant, ce qui lui constitue un trait de personnalité. La qualité d’écriture de Tarantino prend le temps d’aller aussi loin et c’est absolument fantastique à observer.

Sa mise en scène n’est pas en reste ; le fétichisme du film Grindhouse est d’abord remarquablement exploité (brûlures de pellicule, bobines disparues, image abîmée, montage, mise en scène de la menace & musique), mais se fait vite oublier, à mesure que le film avance. Il finira même par totalement disparaître lors de la seconde partie (Tarantino nous en prévient franchement). Les scènes en elles-mêmes sont patientes, nous proposent d’être autant attentifs aux dialogues qu’aux détails dans l’image. Tarantino joue avec la caméra, avec la gestion de l’espace, avec le jeu des acteurs (dont le sien). L’ambiance qu’il place est phénoménale, radicalement différente entre chacune des parties. Nocturne, sexy, menaçante, fatale (comme dans tout bon film d’horreur) ; diurne, féminine, dynamique. Les 2 climax quant à eux, font montre d’un jusqu’au bout-isme formel indéniable, d’abord en termes de feeling oldschool (puissance palpable et physique de l’impact, maquillages gores), puis lors du climax final, le même feeling revient mais cette fois avec des cascades sans tricheries, brutes viscérales ; encore une fois, on pense à Fury Road.

Justement, cette référence à Mad Max permet d’aborder le dernier point de génie de Boulevard de la Mort. Comme avec Kill Bill Volume 1, Tarantino s’improvise à nouveau passeur culturel. La force et la puissance de ses hommages incite à découvrir d’autres œuvres. Ici : Kurt Russell – l’iconiser en badguy que l’on surkiffe renvoie immédiatement à ses rôles Carpenter-iens dans The Thing ou NY 1997. Puis, la seconde partie ou les pépées de la route maîtrisent l’autoproclamé « domaine de l’Homme » mieux que lui, renvoie au Faster Pussycat Kill de Russ Meyer, tandis qu’enfin, comme the Bride portant les couleurs de Bruce Lee, l’argument moteur de cette seconde partie est la voiture de Kowalski dans Vanishing Point, inspiration claire de Mad Max n°1, mais surtout immense film de bagnoles représentant d’une génération désillusionnée (post Vietnam). Un film qu’il faut, comme les quatre autres, découvrir absolument. On sera néanmoins plus timoré par rapport au genre Grindhouse.

En bref, ce Boulevard de la Mort est sur le papier incroyablement riche, au même titre que chacun des films de Tarantino. Il faut maintenant parvenir à dépasser son enveloppe peu engageante et l’image narcissique qu’il renvoie de Tarantino pour l’apprécier à sa juste valeur.

INGLOURIOUS BASTERDS, le masterpiece raté

Il y avait avec  une promesse d’un mariage fantastique entre les très distinctes qualités d’un Pulp Fiction et d’un Kill Bill, avec l’ouverture du microcosme Tarantinien à l’international, au politique, à l’historique.
Les ingrédients géniaux sont pourtant tous présents, à commencer par Hans Landa/Christoph Waltz, personnage double jeu aussi indéchiffrable que génial, le génie scénaristique de QT, et cette puissante relecture de l’Histoire (avec la [spoiler mode= »inline »]mort de tous les nazis dans un cinéma, brûlés vifs par une juive haineuse – le tout grâce au nazi Landa et son patient jeu d’échec ![/spoiler]). On peut également rajouter que formellement, on oublie très vite la référence aux 12 salopards ou au film original Inglorious Basterds, pour constater qu’il s’agit avant tout d’un film de Tarantino, où l’esthétique justement, est de « ressembler » à d’autres films tout en gardant un ton singulier.

La géniale scène d’intro à ce titre s’avérait foutrement prometteuse, en ce sens qu’elle rassemblait toutes les qualités précitées !

INGLOURIOUS BASTERDS : scène d’intro

Pourtant, quelque chose ne fonctionne pas.
Autant on est parvenus à trouver une logique sensorielle transmutable en jouissance cinéphile, au rythme particulièrement dégueulasse de Boulevard de la Mort (1h de blabla, 1 climax de 2 min, 1h de blabla, 1 climax de 30 min… qu’on a pourtant surkiffé), autant malgré la richesse et l’ampleur du film, Inglourious Basterds nous a provoqué plus d’indifférence que de plaisir.

Si Boulevard de la mort s’inscrivait dans la continuité du cinéma ultra-référencé de Bill, Inglourious Basterds renvoie surtout à la maestria d’écriture (scénario et dialogues) de Pulp Fiction ou Reservoir Dogs, mais ici au service d’une relecture de la grande Histoire. Mais de même que pour BdlM dans lequel l’hommage agaçait et peinait à convaincre de son utilité (car l’intérêt était ailleurs cela dit), l’ambition et l’ampleur se traduisent dans Inglourious Basterds, en une énervante auto-citation ainsi qu’une dommageable perte de certaines immenses qualités de son cinéma. Si auparavant Tarantino incitait intelligemment son spectateur à déchiffrer les règles et personnages de son univers, nous sommes malheureusement trop en terrain connu dans Inglourious Basterds : le « réel » prend beaucoup trop de place par rapport à habituellement stimulante mythologie Tarantinienne, et une conversation de 10 min ne nous apprend que très peu sur les personnages là où elles furent, dans Reservoir Dogs ou Pulp Fiction, passionnantes et primordiales à l’appréciation du film.

La scène du pub survenant au cœur du film est ainsi certes un reflet de la première mais également la première fois que le style Tarantin-ien devient franchement un cliché, presque une parodie de lui-même : « une scène bavarde conclue par une explosion de violence »…

INGLOURIOUS BASTERDS : la scène de la cave

La perte de repères spatio-temporels et socio-culturels qui définissait les premiers films de QT n’a plus que partiellement lieu : les références à la pop-culture sont particulièrement limitées, en dehors de la scène d’intro (rappelant Leone ou Ford, accompagnée par cette musique, mélange de Morricone et de La Lettre à Élise) et d’un ou deux flashbacks ou la musique anachronique accompagne le récit.

Nous restent au final comme seuls véritables plaisirs, cette violence si bien mise en valeur par un long processus empathique envers ses différents acteurs, ainsi que le génie de l’écriture de Tarantino… Ce qui ne suffit définitivement pas à trouver un quelconque équilibre. Le rythme en souffre immanquablement, laissant cette fois la désagréable impression d’un Tarantino qui s’écoute parler plutôt que cherchant la satisfaction quelle qu’elle soit, du spectateur.

DJANGO UNCHAINED : plaisir inconséquent retrouvé

(Django aligne les scènes percutantes mais pas les scènes inutilement bavardes)

Tarantino plonge même franchement dans l’humour noir par cette ironie constante qui définit le sort des personnages. Un noir qui « joue » au misanthrope capitaliste, un blanc qui détient en apparence le pouvoir est aussi un peu l’esclave de son esclave. Chacun interprète un personnage à l’opposé de sa caractérisation initiale, une schizophrénie muée par l’instinct de survie et l’intérêt. Au-delà de ces personnages passionnants quoique un tantinet prévisibles pour qui connaît bien Tarantino, l’auteur nous concocte nombre de ces scènes puissamment géniales dont il a le secret.  Un raid de membres complètement cons du Ku Klux Klan, la présentation de Monsieur Candy, une mise à mort par des chiens, un dialogue couilles à l’air, deux fusillades en close-up foutrement charismatiques, une évasion explosive et au milieu ces fameux flashbacks ultra-gimmickés (arrêts sur image, changement de tonalité visuelle, musique anachronique, explosion subite de violence) ; La violence y a évidemment une place de choix, iconisée comme jamais, préparée avec soin et un sens adéquat du rythme !

Le trailer, une fois n’est pas coutume, donne le ton exact de ce qu’est le film.

Quant à l’hommage, aux anciens films Django ou même au western Leonien en général, il se fait comme souvent très vite oublier tant Tarantino possède son propre ton. On retient bien plus l’auto-citation filtrant à travers l’écriture ou même Christoph Waltz en gentil Hans Landa, qu’autre chose.

Au final, Django est un film de vengeance et de « comment y parvenir » – à la Kill Bill – plutôt qu’un film d’écriture comme l’était (trop) Inglourious ; il y a une forme de plaisir brut, de joie l’instant, qui le rend aussi jouissif qu’inconséquent mais aussi très pertinent au sein de la filmo de Tarantino.

Pour conclure cet article, nous vous renverrons vers notre critique des HUIT SALOPARDS (par Maxime, ICI), qui en définissant les qualités et défauts du film, dessine en filigrane, un portrait de l’auteur !

Georgeslechameau