Photo du film SILENT FRIEND
Crédits : Pandora Film / Galatée Films / Inforg M&M Film / Arte France Cinéma

Silent Friend, le regard de la nature

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5
IMDb7.6/10Letterboxd3.8/5Metacritic89/100Rotten Tomatoes98%

Présenté à la Mostra de Venise 2025, Silent Friend est une méditation sensorielle et métaphysique sur notre rapport à la nature. Ildikó Enyedi y déploie trois récits, trois époques, un seul point de gravité : un ginkgo biloba, témoin silencieux et patient d’existences humaines qui s’éveillent, cherchent, et apprennent à regarder autrement. Un film rare, exigeant et magnétique.

Silent Friend, l’ami silencieux, c’est le surnom qui pourrait être donné au magistral ginkgo biloba, l’arbre ancien qui trône dans la cour d’un campus allemand tout aussi ancien. D’époque en époque, les hommes passent, partent, mais lui est toujours là. Continuant dans son entreprise de décentrement du regard occidental vers le transcendant, Ildikó Enyedi construit trois histoires, sur trois temporalités, en gravitation autour de cet arbre. En 1908, 1972 et 2020, des botanistes – de renom ou amateurs – apprennent à mieux connaître la nature et ses subtilités qui échappent à l’œil désabusé du quotidien. Au programme, une réévaluation poétique, scientifique et sensorielle de ces êtres bel et bien vivants.

On suit ainsi Tony, chercheur en neurobiologie, coincé sur ledit campus lorsque la pandémie du COVID se déclenche. Lui qui était venu dans le but d’avancer ses recherches novatrices sur la structure cognitive des bébés, se retrouve forcé à mettre ce travail entre parenthèses… et développe du même coup une fascination pour le travail d’une botaniste, qu’il se propose d’assister afin de mettre à profit la ressource que présente le jardin botanique du campus.

À l’aube du XXe siècle, Grete est la première femme à intégrer cette même université. Passionnée de sciences naturelles, elle lutte pour se faire sa place dans ce monde masculin et patriarcal, et découvre le pouvoir révélateur de la photographie. Et à l’époque où se font entendre les mouvements protestataires de la contreculture, c’est le timide Hannes, d’abord réticent à tout ce qui relève du monde végétal, qui tombe peu à peu sous le charme de ses pouvoirs – et de la jeune femme qui l’y initie. Trois récits placés sous le regard du ginkgo biloba, pour montrer, selon le désir de la réalisatrice, « les petits moments de la longue vie d’un arbre ».

Trois époques, trois regards, une seule lumière

Cette présence singulière, Enyedi la matérialise par des plans sublimes du campus, du jardin ou encore des personnages qui se dessinent à travers des branches de l’arbre. L’œil affuté de la réalisatrice est accompagné de la magnifique photographie texturée de Gergely Pálos, et la représentation de la nature dans ses plus fins détails acquiert tour à tour une précision scientifique et un mysticisme presque surréaliste.

Une grande partie du charme magnétique de ce film tient à la beauté de son regard sur l’environnement, accentué par le choix de différencier les trois époques par trois formats différents. Pour 1908, le film choisit le 35 mm noir et blanc, moins pour donner un effet « ancien » que pour préfigurer l’importance de la photographie en noir et blanc pour Grete. En 1972, c’est le 16mm qui est utilisé, pour un effet de saturation et de chaleur qui évoquent l’atmosphère du Summer of Love. Quant à 2020, cette période d’incertitude liée à la pandémie est traduite par l’utilisation du numérique et de tons plus froids, desquels le ginkgo se détache singulièrement.

La verticalité du vivant

À notre perspective humaine marquée par une certaine maîtrise de l’espace (horizontal), Enyedi ajoute la perspective végétale, immobile, mais inscrite dans la maîtrise du temps (vertical). Les personnages sont inscrits dans cette verticalité du point de vue végétal, les ancrant dans la terre tout en leur laissant leur liberté de mouvements. Enyedi privilégie en ce sens des plans fixes qui apportent cet effet d’ancrage, ainsi que des zooms avant pour révéler les détails et les singularités d’une nature trop souvent noyée dans des plans larges.

Si certains reprocheront au film son rythme lent et méditatif, il est pourtant absolument nécessaire pour progressivement se libérer, comme les personnages, d’un point de vue ethnocentré et restrictif. À noter qu’au fur et à mesure que les personnages se rapprochent de la nature, leurs histoires sortent de l’Histoire et s’entremêlent dans une intemporalité que retranscrit le montage. À ce titre, le point de vue animiste de Silent Friend confère au film une réelle dimension métaphysique, amenée toute en poésie par la mise en scène de la réalisatrice.

Une communion au-delà des mots

Il s’agit donc d’une entreprise de décentrement, mais aussi et surtout de communion. « C’est notre regard qui crée le monde dans lequel on vit », affirme Enyedi. En proposant de prendre comme centre de gravité un arbre, le spectateur est invité à adopter ce nouveau regard pour mieux le comprendre et l’accepter. Dans le film, l’idée de communion est transversale : les personnages sont constamment invités à adopter une posture d’ouverture pour mieux comprendre leur entourage.

Tony, coincé sur le campus avec Anton, le concierge, se heurte à la barrière de la langue, et peine à partager son nouveau projet avec ce dernier. Grete découvre la photographie, qui lui donne accès à un nouveau regard sur la réalité, mais qui est un art sur lequel elle a tout à apprendre. Et Hannes, complètement étranger à la botanique, découvre les facultés mémorielles d’un géranium en s’amusant à le soumettre à des expérimentations.

Dans ces trois cas, la connexion qui se crée entre Tony et le concierge, entre Grete et la photo, et entre Hannes et le géranium ne relève pas de la traduction, système qui renvoie à la tentation humaine de tout mesurer au prisme de son expérience ; elle relève ici d’une communion, qui ne donne certes pas de réponses définies, mais qui a le mérite de pouvoir lier des êtres que tout oppose.

Ildikó Enyedi invite donc à une plongée dans cet univers à la fois familier et mystérieux, à la fois réel et mystique, qu’est la nature, à travers une sublimation du regard humain sur ses merveilles. Silent Friend est une délicieuse invitation à prendre le temps de regarder notre monde de plus près afin de peut-être, qui sait, commencer à le comprendre.

— Marie ARRIGHI

Auteur·rice

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