Nous sommes le 5 mai 2014 et la chaîne FOX vient de diffuser le premier épisode de la saison 9 de 24 heures chrono. Le retour de Jack Bauer à la télévision, quatre ans après la fin de la série (saison 8 en 2010) est une réussite. Le public et la critique sont plutôt convaincus. On y voit là une saison unique, comme un cadeau offert aux fans, pour dire à nouveau au revoir à leur héros. On ne se doute évidemment pas encore qu’on s’apprête à voir naître un phénomène symptomatique de la baisse de créativité qui touche la télévision.

Pourtant régulièrement on entend ici et là, acteurs, créateurs, réalisateurs ou tout simplement spectateurs, parler de la télévision comme le lieu le plus intéressant pour développer des œuvres riches et innovantes. A l’inverse, le cinéma ne serait plus qu’un gouffre de films sans véritable originalité ( peu de scénarios originaux, des suites, des prequels, des reboots, des super-héros… ). Il faut dire que depuis la fin des années 1990, la télévision a su développer des programmes ambitieux, faisant entrer la série dans son « 3e âge d’or » comme le décrit le journaliste américain Brett Martin dans son livre Difficult Men (Des hommes tourmentés, éditions de la Martinière). On cite souvent Les Sopranos, The Wire ou Oz  qui ont su redéfinir le genre. Plus récemment on pointe Breaking Bad, House of Cards ou encore Mad Men comme les dignes descendants de cet héritage. C’est avec ces dernières (surtout Breaking Bad) que se termine pour Brett Martin cet âge d’or. Pourtant Game of Thrones, petite révolution pour la télévision, continue de convaincre à mettre des moyens financiers importants. La saison 1 de True Detective a envoûté ses spectateurs, et sa suite, proposant une intrigue, des personnages et une ambiance totalement remaniés, a fait preuve d’audace. The Knick (Cinémax, filière d’HBO) est tout simplement remarquable, tout comme The Americans (FX) qui poursuit sa route (4e saison à venir) brillamment. Mais la série va-t-elle réellement si bien que cela ? Ou plutôt, que se cache-t-il derrière ces grosses machines auréolées de prix, remarquées par la critique et le public ? En y regardant de plus près, il y a en réalité le sentiment que la télé est en train de se « ramollir ». Pire, à la manière du cinéma, les chaînes semblent décidées à prendre moins de risques, à chercher des résultats d’audience immédiats en mettant de côté une part de créativité et tout type d’innovation.

série 24h heroes x-files

Reboot : faire du neuf avec du vieux

Des annulations en masse

Les producteurs de télévision seraient-ils devenus trop frileux pour l’ambition de certains créateurs ? Ou est-ce ces derniers qui ne trouvent plus grand-chose à raconter ? Difficile de savoir. Un peu des deux certainement. Car le premier constat est que la durée de vie d’une série est de plus en plus limitée. Chaque année de nombreuses sont annulées au stade de projet, après la diffusion d’un pilote, de quelques épisodes ou au bout d’une unique saison pour les plus chanceux. En 2014, ABC avait par exemple annulé Manhattan Love Story après 4 épisodes, Selfie après 7 et dernièrement Members Only n’a pas dépassé le stade du pilote. Ce fut également le cas avec The After proposée par Amazon. Une série révélatrice de ce qui se passe actuellement. En effet, le groupe spécialisé dans la vente en ligne avant d’être créateur de série, a recours au vote du public et au suivi des réactions sur le réseaux sociaux pour décider de l’avenir des séries qu’il propose. N’ayant pas obtenu suffisamment de votes, The After, pourtant prometteuse à la vue de son pilote, n’a malheureusement pas connu de suite. Une manière de s’adapter directement au « client » plutôt que de l’amener à la découverte. De son côté, a pris l’habitude de supprimer les programmes à tour de bras. A.D.: The Bible Continues et American Odyssey ont eu droit à une saison entière tandis qu’A to Z et Bad Judge n’ont pas dépassé les 13 épisodes, Allegiance a été déprogrammé après 5 épisodes (les derniers épisodes déjà produits étant disponibles ensuite en streaming), Marry Me n’a tenu que 18 épisodes et Mr Robinson seulement 6. Une pensée également pour les annulations récentes de Weird Loners (6 épisodes) et Backstrom (13 épisodes) chez FOX, de The Messengers (13 épisodes mais annulation annoncée après 3 épisodes) chez , de Happyish (10 épisodes) chez ou encore de Proof (10 épisodes) chez . La liste est encore longue. Évidemment il n’est pas question pour nous de juger le choix judicieux ou non de déprogrammer ces séries. Il n’est pas question de juger la qualité ou non de ces dernières. Il s’agit simplement du constat d’une production en masse. Car ces annulations n’empêchent pas de voir apparaître à la suite tout un tas de nouvelles séries du même ordre, à l’avenir tout aussi incertain et dont la majorité subira certainement le même sort. On se souvient de la difficulté qu’avait connu Seinfeld au débuts. C’est par plusieurs ajustement que la série, aujourd’hui mythique, avait pris son envol et avait duré 9 saisons. Avec ces exemples, la télévision actuelle a montré qu’elle se concentrait sur le court terme avec des décisions drastiques fondées sur les seuls premiers chiffres d’audience. La conséquence d’une telle approche touche ainsi évidemment les programmes proposées.

« En y regardant de plus près, il y a le sentiment que la télévision est en train de se « ramollir ». »

Reboot, adaptations et dérivées

Nous l’avons dit, certaines séries parviennent à sortir du lot et à vivre durant plusieurs saisons jusqu’à ce que leur créateur décide d’y mettre un terme, de conclure leur histoire. Mais que va alors proposer la chaîne pour succéder à l’un de ses plus gros programmes ? semble avoir trouvé une certaine solution. En deux ans la chaîne américaine a perdu deux de ses plus grosses séries : Breaking Bad en 2013 et Mad Men en 2015. Seul The Walking Dead reste encore rescapée, mais pour combien de temps… En réponse à ces deux arrêts, la chaîne s’est lancée dans des séries dérivées : Better Call Saul dérivée de Breaking Bad et Fear The Walking Dead dérivée de The Walking Dead. Les risques sont évidemment minimisés pour la chaîne puisqu’elle propose une base scénaristique, un univers ou un personnage déjà connu et que le public peut être conquis avant même la diffusion. Les chiffres record du premier épisode (pourtant pas d’un grand intérêt) de Fear The Walking Dead en sont la preuve.

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Séries dérivées : de The Walking Dead à Fear The Walking Dead / de à Better Call Saul

Mais là encore il n’est pas question de remettre en cause la qualité ou non de ces nouvelles séries, ni même du principe de la série dérivée. Buffy contre les vampires en son temps l’avait plutôt bien fait avec AngelBeverly Hills 90210 avait eu droit à une série dérivée, Melrose Place (1992-1999) elle-même relancée avec le reboot Melrose Place : Nouvelle Génération (2009-2010), et côté sitcom Friends s’était poursuivi avec Joey. Ce système de dérivé, de reboot ou d’adaptation d’œuvres originales existant certes depuis longtemps, on remarque toutefois aujourd’hui une tendance à l’utiliser à outrance. Après 24 heures chrono, c’est la série Heroes qui vient de ressusciter d’entre les morts et dont les premiers échos ne sont guère rassurants. On nous annonce également un retour de la série X-Files, de Prison Break et même de Mad Gyver, ainsi qu’une suite à Twin Peaks. Des projets qui certes feront frétiller les fans mais qui démontrent un peu plus un manque d’idées flagrant. Ne serait-il pas plus intéressant de voir David Lynch (Twin Peaks) nous offrir une nouvelle œuvre originale plutôt que de revenir à de l’ancien ?

Même constat avec les (trop) nombreuses adaptations de films en séries. Jusque là on avait plutôt été habitué à voir les adaptations faire le chemin inverse (21 Jump Street, L’Agence tous risques, dernièrement Agents très spéciaux, Star Trek…). De plus, les quelques films adaptés en séries étaient jusque là assez peu marquants. En effet Buffy contre les vampires, avant d’être une série à succès, fut un film assez insignifiant, sorti en 1992. L’effet est tout autre désormais. La télévision ayant décidé d’adapter L’Armée des douze singes, Minority Report, Scream, Une nuit en enfer ou encore L’Arme fatale (annoncée par FOX). Des films marquants et fortement (re)connus, présents désormais dans l’inconscient collectif voir de l’ordre de la culture générale. A la manière des dérivés d’AMC, les chaînes ont décidé d’opter pour une certaine base scénaristique (des personnages, un univers, une ambiance) qui a fait ses preuves au cinéma et qui offre une forme d’assurance.

« Les risques sont minimisés pour la chaîne qui propose une base scénaristique, un univers ou un personnage déjà connu. Le public peut être conquis avant même la diffusion. »

Les super-héros débarquent !

Dans une autre optique, on ne compte plus les adaptations de séries étrangères. De manière réfléchie avec The Killing (d’AMC, adaptée de la série danoise Forbrydelsen), parfaitement transposée au décor de Seattle. De manière plus fainéante avec Gracepoint (remake de la série britannique Broadchurch), annulée au bout d’une unique saison. Et même lorsqu’on se penche du côté d’HBO, habituée à nous surprendre (en atteste les séries citées plus haut), on trouve une tendance à se diriger vers des adaptations d’œuvres. Game of Thrones, rappelons-le, est tirée de la saga littéraire éponyme à très grand succès de George R. R. Martin. Bien que le projet a été annulé, il fut un temps question d’une adaptation de l’excellente série britannique Utopia avec David Fincher à la baguette. La chaîne a également acquis depuis 2012 les droits pour une adaptation de la série française Maison close. Enfin depuis 2013 on attend de voir le réalisateur Guillermo del Toro adapter pour la chaîne le manga japonais Monster. Des projets annulés ou en cours qui n’apparaissent plus comme des œuvres originales.

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Les super-héros : bientôt sur tous les écrans ?

Et dans la question des adaptations, la télévision est aussi touchée ces derniers temps par le phénomène des super-héros qui pollue actuellement le cinéma. Flash et Arrow, à leur manière forment un duo plutôt gentil et efficace du côté de CW. Par contre c’est avec la série Gotham que l’on a trouvé une réelle proposition originale. Une manière osée d’aborder l’univers du super-héros Batman, par ses origines et les origines des personnages qu’il rencontrera. Ainsi, Bruce Wayne, encore bien jeune, est relégué au second plan pour mettre en avant le commissaire Gordon. Mais voilà, avec l’arrivée de Daredevil sur – service pouvant, pour certains, rivaliser avec HBO en terme de programmes de qualités ; ce qui poussa d’ailleurs HBO à se lancer dans le streaming payant, en collaboration avec Amazon, pour concurrencer –, la télévision pourrait basculer. Au-delà du fait que nous ne partageons pas l’engouement autour de cette série, le succès public et critique est au rendez-vous. a poursuivi donc sa collaboration avec . Suivant le même principe que les Avengers au cinéma, Netflix a décidé de produire des séries construites sur un même modèle : une série par personnage (Daredevil donc mais également Jessica Jones, Luke Cage et Iron First encore en développement) puis une mini série, The Defenders, pour les réunir. Face à la lassitude qui commence à nous gagner devant le phénomène Marvel (voir notre article) en dépit du succès au box-office, la méthode Netflix n’a rien de rassurant.

Des œuvres trop codifiées et cadrées, un manque d’originalité dans les scénarios, les approches, l’espoir que la reproduction du succès du passé sera celui du présent… Non la fin des séries n’est pas proche. La qualité de ces dernières n’est pas non plus directement mise en danger. Seulement dans cet environnement, le renouveau de la série télévisée entamé dans les années 1990, pourrait se faire tristement oublier et laisser place à un sentiment général de déjà vu…

Pierre Siclier