L’année dernière, sa bande-annonce avait fait sensation et annonçait un délire des plus improbables. Pour savoir ce qu’il en est en fin de compte, il faut visionner Swiss Army Man sur Netflix.

SWISS ARMY MAN me fait penser à Borat, le personnage crée par Sasha Baron Cohen débarquant aux États-Unis, en mettant constamment les pieds dans le grand plat des conventions sociales du pays, par son comportement et ses remarques politiquement incorrectes. On retrouve ici le procédé littéraire du bon sauvage confronté aux décalages civilisationnels, servant de leçon de tolérance et d’altruisme depuis l’époque des Lumières; avec ici le personnage de Hank servant de guide dans les us et coutumes à Manny, candide de service qui a presque tout oublié du monde, des autres, de la dualité entre les vérités de la chair et les élévations de l’esprit, pour la simple et bonne raison qu’il est mort. Il est mort de n’être qu’un corps, qu’un objet mouvant d’un monde contraint à sa dimension physique; qu’une chair fragile, déliquescente, traversée par de simples considérations organiques, intestinales, excrémentielles, et en fin de compte dérisoires.

Alors les réalisateurs Daniel Kwan et Daniel Sheinert en viennent à se demander pourquoi une telle condition pour les morts et les vivants, qui ne seraient dès lors que de futurs morts en sursis, devraient nous miner le moral, en s’opposant à des considérations que notre esprit jugerait supérieures, à des horizons existentielles qu’il penserait inatteignables. Commence alors une trajectoire du récit menant vers un réenchantement du physique, du sensoriel, du primaire…de la merde. Car oui avec SWISS ARMY MAN, on navigue dans la zone qui s’étend du simplement trivial au carrément scatologique, et il est primordial de laisser ses jugements sur le bon ou le mauvais goût à l’entrée, si on veut être certains d’avoir profité pleinement de l’aventure.

Puisqu’en suivant Hank et Manny, nous nous retrouvons à l’état sauvage et devons ainsi nous délester de certains bagages culturels, profitons-en pour nous évader un moment loin de notre volonté à catégoriser les films selon des cases conventionnelles un peu trop vites établies. A la manière de deux enfants jouant au fond d’un jardin à l’abri du regard des adultes, les deux réalisateurs commencent leur projet par la fameuse formule “on aurait dit que…”. Le film est-il un délire potache de ceux que se font deux potes adulescents affalés dans un canapé ? Ou bien est-il porté par une prose libre digne d’un auteur subversif ? “On aurait dit que” on ne connaissait rien de tout cela, et qu’on en revenait au fondement de nos émotions.

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On retrouve d’ailleurs une volonté de ludique dans le fait même de penser un corps humain comme un couteau suisse, un objet multifonctions; et si le principe annoncé par le titre est effectivement posé dans le récit pour permettre à l’intrigue d’avancer régulièrement, il s’agit bien là d’un jeu dénué des règles de réalisme, qui viendraient entraver l’élan de fun mêlé à une forme de burlesque cartoonesque. Et progressivement, de la place de Manny l’homme multifonctions, le récit dérive vers celle de Hank, qui en vient à son tour, à cogiter sur ses propres fonctions d’être vivant, prototype de trentenaire célibataire, sur ce qui fait vraiment de lui un être utile dans ce vaste monde. Hank voudrait bien expliquer à Manny toutes les logiques (souvent contradictoires) qui régissent ce monde, en réalité, lui aussi y est perdu, et ne peut que transmettre à son nouvel ami en décomposition, sinon une vérité imparable, au moins les rêves, les envies et les doutes qui traversent l’esprit d’un jeune homme de notre époque.

Car oui, le duo de cinéastes capte à l’image l’état-d’esprit de toute une population occidentale de jeunes adultes isolés, pétrifiés par la peur ne pas être aimés, d’être considérés comme des personnes bizarres auprès de ceux ou celles qu’ils voudraient aborder. Nombreux sont les dialogues entre Manny et Hank qui, derrière leurs contingences triviales, laissent affleurer le malaise générationnel de ceux qui on grandit en écoutant Creep de Radiohead. Et fréquemment le film est traversé par des images d’Épinal d’une adolescence américaine, où l’exaltation se mêle peu à peu à la mélancolie; on rêve, on danse avec ses amis, on embrasse la fille qui nous plaît, on s’émancipe de notre statut de creep, et on fait le deuil de son enfance.

Tout ça en pleine forêt, en pleine nature hostile, car même dans ce décor, la civilisation est présente, sans cesse invoquée par les dialogues et les habitudes comportementales de Hank. On a beau être coursé par un ours, épuisé par des heures de marche, affamé et sale, on prend le temps de recréer tout un univers au cœur de cette nature, de se frayer un passage vers le rêve. Hank et Manny ont en quelque sort trouvé leur repère secret, leur gigantesque cabane dans les arbres où ils rejouent les enjeux du quotidien urbain comme un théâtre de l’absurde questionnant leur liberté et leur authenticité, celles dont vous disposez comme un ultime trésor, une fois nu et isolé du regard de la société.

Le langage avec lequel SWISS ARMY MAN nous interpelle n’est pas si compliqué à comprendre en fin de compte; c’est un gamin de quatre ans nous posant des questions embarrassantes sur la vie, l’amour, la mort… et la merde. Pour peu qu’on ose le regarder droit dans ses grands yeux plein de candeur quand on lui répond, ce genre d’enfant sauvage devient sincèrement touchant.

Arkham

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[CRITIQUE] SWISS ARMY MAN
Titre original : Swiss Army Man
Réalisation et scénario : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
Acteurs principaux :, et Paul Dano, Daniel Radcliffe, Mary Elizabeth Winstead
Date de sortie : 1 mars 2017
Durée : 1h37min
3audacieux
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[CRITIQUE] SWISS ARMY MAN

de Arkham Temps de lecture : 4 min
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