Après nous avoir paralysé avec Mise à Mort du Cerf Sacré, le cinéaste grec Yórgos Lánthimos revient avec LA FAVORITE, une œuvre aussi cruelle que raffinée, explorant la toxicité des rapports humains dans l’Angleterre du XVIIIe siècle. God Save The Queen ?
La monarque chie. La sentence, aussi excessive soit-elle, en résumerait presque les confrontations royales de LA FAVORITE, là où duchesse et cousine se disputent les faveurs de la reine. À se demander si Colin Farrell avait choisi le Lobster pour son sang bleu, et sa symbolique aristocratique ? Évidemment, car n’oublions pas que des aristocrates aux homards, l’analogie est d’une évidente cruauté, de la même manière que les pigeons volent pour se faire abattre à cadence concurrentielle : tous deux sont voués à crever à petit feu, les uns dans un château, les autres dans une marmite. Il n’est ainsi pas étonnant de voir Yórgos Lánthimos s’investir dans un projet aussi baroque que peut l’être LA FAVORITE, son Barry Lyndon féminin où séduction côtoie arrivisme, nihilisme et dérision.
Puisque dans le dernier Lánthimos, les claques s’enfilent comme des parts de gâteaux que l’on régurgite. Tout est sujet au tacle ou à la phrase assassine. L’ouverture annonce d’ailleurs la couleur : du générique iconique de la 20th century Fox, LA FAVORITE se permet une réinvention de basse-cour, annonçant le renard Yórgos Lánthimos s’introduire dans le poulailler des « vautours ». Hakuna Matata ? Certainement pas. La reine n’a rien d’une lionne, et elle n’est entourée que de hyènes. Car LA FAVORITE n’est rien d’autre qu’une histoire de volailles où tout courtisan ne rate pas une occasion pour déplumer, égorger ou cuisiner l’autre, dans un bouillon d’ingénieuses saillies et de dangereuses liaisons.
LA FAVORITE n’est rien d’autre qu’une histoire de volailles, où tout courtisan ne rate pas une occasion pour déplumer, égorger ou cuisiner l’autre.
En spéculant sur la réalité historique, et en modernisant le genre de l’intérieur, Lánthimos s’amuse à pervertir les relations, à amplifier les conflits, et à détourner l’Histoire au profit de sa propre histoire : guerre contre la France, et discorde entre Whigs et Tories, ne sont que prétextes à une lutte interne pour le pouvoir. Peut-être doit-on se fier à la raison des maximes ? Ne doit-on pas chercher dans l’histoire moins les faits que la connaissance des hommes ? Puisque dans cette Histoire comme chez Lánthimos, on y trouve les Hommes tels qu’ils sont : de véritables carnassiers, professionnels du mensonge, et avides de couronne.
Vérolé jusqu’à la moelle, ce pouvoir prend ici la forme d’une jambe royale, que l’on enduit et que l’on masse, à en perdre de manière éphémère la douleur et la démangeaison : on y appose des escalopes et de la bidoche, afin d’insister sur une corporalité, à la fois bestiale et dépravée. Tout rapprochement physique n’est ainsi animé que par l’intérêt et le profit. Comme cette guibole vouée à la putréfaction, LA FAVORITE explore avant tout la toxicité des rapports humains, dans une société malade, toujours plus ignoble et ingrate envers ses sujets. Le règne de la goutte (de trop ?).
Dans cette farce baroque, tout n’est que massacre, servitude intéressée, perversion et relations d’échiquier.
Le rapport à la domination est ainsi au cœur de LA FAVORITE. Peut-être est-ce là la principale récurrence thématique du Cinéma de Lánthimos ? Cette soumission à des normes sociales (The Lobster), à des parents & à leur éducation (Canine), au deuil (Alps) & à sa responsabilité médicale (Mise à mort du cerf sacré) ou à une hiérarchie de classes (LA FAVORITE). Toutes ses œuvres semblent dénoncer le poids qu’exerce la société sur l’individu, mettant en scène une société malade, où le malaise naît de l’(in)communication entre les êtres. Sans expression, ses personnages expérimentent à la quête d’un sens, de l’amour, de l’indépendance, ou se lancent à la recherche du pouvoir. Dans les précédents longs-métrages du grec, la parole semblait futile, imprévisible, nourrie d’incompréhension et de malaise social ; elle agissait comme un aveu, un engrenage dans la mécanique de l’impossible vivre-ensemble. Au contraire, dans LA FAVORITE, la parole s’utilise, et incarne un outil suprême de manipulation, là où les traits d’esprits dissimulent frustrations et désirs inassouvis. Autant dire que la confiance règne dans ce monde d’individualisme et de trahisons.
Dans cette mécanique de soumission, Lánthimos appuie volontairement sur les contrastes et inversions. Des rapports dominants/dominés, ne restent que des femmes virilisées, et des hommes à talons : les costumes s’amusent à exagérer la notion d’apparat, faisant des hommes, des « précieuses » emperruquées et ridicules, et des femmes, de sournoises meneuses et manipulatrices, prêtes à en découdre pour un peu de pouvoir. Le matriarcat a ainsi pris le dessus, et les nobles mâles en sont réduit au rang de « suiveurs », à l’instar de cette scène où Abigail (Emma Stone) retourne une situation de couloir à son avantage en jouant sur ce rapport de force. Le pamphlet féministe semble tout indiqué.
Mais c’est bien évidemment Olivia Colman qui a toute notre attention, elle qui chapeautait déjà les opérations dans The Lobster avec brio. Reine du bal, elle est cette maîtresse du haut château, sans famille, ni mari, ni descendance. Le corps suant, affaibli et dégénérescent, elle crie, bouffe, et simule : sans l’apparence si ce n’est la couronne, elle joue sur la disgrâce pour mieux révéler la tragique humanité de son personnage, celle d’une reine dépassée, délaissée, trahie et esseulée. Dans ces interprétations tout en sarcasme et repartie, l’influence Bette Davis (et le sens de la sentence à la All About Eve) n’est jamais loin. De la gifle à la caresse, LA FAVORITE utilise ainsi l’ambiguïté des rapports comme une arme de destruction massive.
LA FAVORITE est cette œuvre où l’on chambre des ordures sur des musiques de chambre et où la cruauté n’a d’égale qu’un pauvre lapin écrasé sous la chaussure d’un arrivisme exacerbé.
Raffiné dans son impertinence, LA FAVORITE se joue des situations, et élève la diplomatie comme une affaire de coups bas et de bousculades de couloir. Le château est ce champ de bataille miné par les mots, où sous chaque latte de parquet et derrière chaque tapisserie brodée, se préparent manipulations et coups dans le dos. Du lancer d’oranges, pulpeuses et à nu, au doigté de la reine, Lánthimos semble élever la perversion à un rang monarchique. On s’étonne d’ailleurs de ne pas voir un ou deux aristocrates chier derrière une paire de rideaux, ou s’adonner à une orgie princière.
Ainsi, en s’éloignant de la modernité surréaliste de ses précédentes œuvres, Yórgos Lánthimos gagne en accessibilité ce qu’il perd en absurdité. Exit le surréalisme ? Pas vraiment. Il ne perd à aucun moment son sel identitaire, amoral et acéré, et accentue sa cruauté dans une forme de réalisme historique, aux frontières de l’excès. Parfois tape-à-l’œil, souvent redondant, cet exquis jeu de pouvoir peine cependant à trouver le rythme adéquat, dans des chapitres faisant parfois monter l’attente de l’épilogue au lieu de privilégier les éclats baroques et absurdes.
Moins prenant que ses précédentes œuvres, LA FAVORITE n’en demeure pas moins une excellente entrée en la matière pour les spectateurs n’ayant pas encore été déflorés par le cinéma de ce grec obsédé par la satire sociale et l’art du mauvais goût. La modération semble pourtant peser sur son œuvre. Mainstream ? Pas le moins du monde. Sa réponse est royale. Tout en nuances et en sentences, LA FAVORITE repose avant tout sur la délicieuse alchimie de son trio féminin, distillant une atmosphère où le vénéneux devient irrésistible. On s’y enlise, on y déguste un thé empoisonné, avant de se faire gifler par ces langues de vipères. Cruel spectacle.
Fabian
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• Réalisation : Yórgos Lánthimos
• Scénario : Deborah Davis et Tony McNamara
• Acteurs principaux : Emma Stone, Rachel Weisz, Olivia Colman, Nicholas Hoult, Joe Alwyn, Mark Gatiss
• Date de sortie : 6 février 2019
• Durée : 2h
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