Photo du film RUNNING MAN
Crédits : Paramount Pictures

RUNNING MAN, un spectacle malheureusement hollywoodien

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Il avait atteint une démonstration technique d’une virtuosité décoiffante (mais un peu vaine pour certains) avec Baby Driver en 2017 et s’était essayé à un nouveau genre spécifique avec une mise en scène toujours remarquable mais un scénario plus bancal – bien que passionnant – avec Last Night in Soho quatre ans plus tard. L’irrésistible Edgar Wright est de retour avec RUNNING MAN, un film de studio et son plus gros budget. Et avec un spectacle toujours enlevé mais sans la claque espérée.

Un esthète surdoué mais qui n’a rien à raconter ? 

Le cinéma inventif et ultra dynamique d’Edgar Wright a toujours été aussi intéressant à analyser que ses films sont jouissifs à regarder car le bougre, à l’éternel visage de jeune adulte (même si les tempes grisonnantes sont là, maintenant) est un des rares à pouvoir satisfaire autant les amateurs de (très) bons divertissement que les cinéphiles plus exigeants.

En fait, quelqu’un qui passerait par hasard et tomberait sur un film de Wright aurait de bonnes chances d’en tirer cette conclusion : « Ça a l’air un peu con quand même tout ça. Du cinéma pour ados ». Ou même : « Du cinéma, ça ? ». Et c’est vrai qu’entre la comédie romantique de zombies où un fainéant paumé qui veut reconquérir sa copine au milieu d’une banlieue londonienne lambda, un groupe de potes qui veut achever une fois adultes la tournée des bars non finie de leur bourgade d’enfance ou la bande de voleurs clinquants souvent tarés qui braque des banques, on pourrait facilement se dire qu’on tient là quelqu’un qui fait des films à voir entre amis avec une bière et une pizza.

Sauf que, déjà, on peut voir une couche supplémentaire d’analyse sous la surface du divertissement de niche (une comédie romantique avec des zombies, tout à fait) dès son premier film en 2004 avec Shaun of the Dead (Antoine Desrues nous en parle très bien d’ailleurs), et surtout, derrière la mise en scène plus inventive que les trois quarts du tout Hollywood, le montage qui a presque lancé un style à lui tout seul, ou encore l’humour aussi british que jouissif affiné à chaque long-métrage, le natif du Dorset n’a cessé de régaler les amateurs de spectacles racés qui pouvaient autant s’éclater devant leur écran que se rendre compte que le trublion avait vraiment des choses à raconter.

D’ailleurs, une des meilleures chaînes Youtube consacrée au cinéma, Every Frame a Painting, ne s’y était pas trompée en consacrant une vidéo passionnante et révélatrice sur comment Edgar Wright met en scène la comédie (et c’est un régal).

À écouter : Capture Mag – Edgar Wright

Ne pas se fier aux apparences

On laissera aux curieux le soin de se pencher sur le sujet, car il est temps d’enfiler la combinaison et les baskets pour regarder Glen Powell détaler à tout va – mais à ceux qui seraient encore dubitatifs, une vidéo, assez connue et surtout très parlante, de making-of dans laquelle Wright et son complice de toujours Simon Pegg détaillent le processus d’écriture de Hot Fuzz est disponible dans les bonus des éditions vidéos. Et est même disponible sur Internet. C’est cadeau.

Mais pour la faire courte : Edgar Wright est un bourreau de travail (et aussi, plus surprenant quand on le regarde, capable d’accès de colère apparemment comme le mentionne Capture Mag dans son podcast). La vidéo sur Hot Fuzz (featurette intitulée « L’écriture du film » si vous aussi êtes l’heureux détenteur de l’édition spéciale du blu-ray – qui rappelle d’ailleurs le bon vieux temps où les bonus étaient vraiment des bonus) résume ça parfaitement : le travail abattu est monstrueux. 

Et tout ça pour dire que, contrairement aux apparences et malgré un style très marqué qui laisse forcément des gens de côté, derrière le fun, il y a quelqu’un qui bosse. Et ça confirme la sensation qu’on a en voyant un film d’Edgar Wright alors qu’on se prend au jeu du rythme et des blagues imparables de ses films orientés action et qu’une partie de notre cerveau se demande inconsciemment pourquoi on passe un si bon moment.

Bref ! On laisse aux gens mentionnés le soin de détailler aux amateurs le pourquoi du comment, mais une question se posait à tous les amoureux de la carrière de Wright alors que celui-ci revenait au cinéma après 4 ans d’attente : « Est-ce que RUNNING MAN va être le spectacle à la fois jouissif que le cinéma du geek britannique déploie à chaque film, et politique que le texte virulent de Stephen King » ?

C’était l’homme qu’il fallait

D’autant qu’on peut observer un virage dans la carrière de Wright qui, après avoir atteint une immense virtuosité et maîtrise technique et accouché d’un divertissement total avec Baby Driver, s’est ensuite essayé au thriller horrifique orienté giallo. Le résultat était un scénario (co-écrit avec Krysty Wilson Cairns, également auteure sur 1917 de Sam Mendes) stimulant et vivifiant, avec son message sur la nostalgie notamment, mais un peu bancal et parfois maladroit. Sauf qu’en termes de mise en scène, l’hyperactif réalisateur ne perdait pas son inspiration, truffant son film d’idées visuelles qui rendraient sûrement fiers les artistes dont il s’inspirait (Dario Argento en tête).

Et l’homme semblait être la bonne personne : car quoi de mieux pour critiquer un divertissement manipulant les masses que celui qui en fait comme personne ?

Sauf que, malheureusement, si la patte du britannique est toujours là et permet au film de se hisser sans mal au-dessus de la mêlée ou à ne jamais être ennuyant, c’est au prix de plusieurs facilités scénaristiques, d’un casting pas si bien utilisé ou encore d’un programme un peu attendu qui dilue son esprit critique dans ce qui finit par ressembler précisément au programme que le film est censé critiquer.

Un homme en colère

Car si un récit formant un cocktail jeu télévisé national / surveillance de masse constante / technologies (même si rétro-futuristes ici) et tutti quanti implique forcément d’inévitables facilités, il est difficile d’avaler que le héros peut tomber sur un rebelle très bien informé qui lui sauve la vie par hasard, qu’il ait physique de dingue alors qu’il est censé être un ouvrier ordinaire, une psychologie parfois pas fine (cf la réplique du style “Vous êtes l’homme le plus en colère qu’on ait jamais vu ici” pendant l’entretien) ou que sa femme et son fils soient aussi secondaires dans l’intrique. Et c’est aussi un peu le problème quand le protagoniste est poursuivi par une bande de méchants: les vilains pas beaux finiront forcément par arriver au bon endroit au bon moment pour servir l’histoire parce que sinon le film est foutu. Même s’ils sont bien campés, ces enfoirés : entre Josh Brolin et Colman Domingo qui s’éclatent à jouer les salauds ou Lee Pace qui ne démérite pas en méchant secret mais qui ne peut pas emmener sa partition plus loin que les ressorts attendus… Mais le film a aussi le mérite de prouver que Glen Powell n’est pas qu’une belle gueule et un corps de mannequin (même s’il va falloir ralentir un peu la voilure avec les plans sur ses abdos, chers cinéastes). Sa rage est crédible et on a envie d’aller étaler les sales types avec lui, mais il faut finalement plutôt aller voir du côté de Jason Statham et Guy Ritchie qui avaient réussi à approfondir leurs partitions respectives et à se renouveler un peu, et à vraiment faire ressentir ce que c’est que d’être Un homme en colère (Wrath of Man, 2021).

Surtout pour un réalisateur ayant toujours utilisé la violence, qu’elle soit cool et participe au spectacle (le sang bleu des aliens du Dernier pub avant la fin du monde (2013), nostalgique (Last Night in Soho) ou encore logique quant à un programme de film de braqueurs/policiers (Baby Driver / Hot Fuzz). Sans parler du mariage aussi improbable que réussi entre la comédie romantique et le film de zombie dans Shaun of the Dead (et une utilisation légendaire et irrésistible du rythme de Don’t stop me now). Et si la mise en scène de Wright s’est adapté au projet et s’est faite plus “mature”, il aurait été passionnant de le voir se confronter aux thématiques avec plus de dureté (paradoxalement, les meurtres télévisés incroyablement violents ne se montrent pas si marquants et choquants).

Est-ce qu’Edgar Wright a donc accouché d’un spectacle à l’image de celui qu’il est censé analyser ? Dans tous les cas, il faut pas déconner, malgré les critiques mitigées et le box-office qui s’est fait la malle plus vite que Ben Richards poursuivi par une horde d’assassins, on attend avec impatience la prochaine rasade d’action du dynamiteur de pop culture… Avec Baby Driver 2 ?

— Simon BEAUCHAMPS

Auteur·rice

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