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ÉTÉ 85, idylle fantasmée, saveur embruns salés

Si l’histoire d’amour du nouveau François Ozon, ÉTÉ 85, n’atteint pas la grâce d’autres récits du genre, elle dégage néanmoins un charme indéniable, portée par deux jeunes acteurs prometteurs.

ÉTÉ 85 tombe à pic. Alors que les cinémas ont rouvert il y a plus de trois semaines, la programmation peine encore à marquer les esprits. En sortant son nouveau film en cette période troublée, François Ozon s’assure d’emblée les bonnes grâces des cinéphiles, trop heureux d’enfin découvrir une œuvre inédite d’un réalisateur de premier plan. Mais le sens du timing ne s’arrête pas là. Avec ÉTÉ 85, pas de huit-clos façon 8 Femmes ou de titre anxiogène pour les ex-confinés, type Dans la maison, mais une évasion vers des vacances passionnées et éprises de liberté, sur des plages de galets.

Pour Alexis, les côtes du Tréport n’ont pourtant rien d’exceptionnelles, elles font partie de son quotidien depuis deux ans. Le lycéen est plus perturbé par le choix qu’il devra faire une fois son été terminé : poursuivre des études littéraires ou commencer à travailler. Ses inquiétudes sont vite balayées lorsqu’il rencontre David, un Apollon insouciant qui lui sauve la mise lors d’un naufrage. En quelques heures ils deviennent inséparables. En quelques semaines, Alexis découvrira une à une toutes les facettes du sentiment amoureux.

C’est justement à travers cette riche palette d’émotions adolescentes que François Ozon parvient à donner corps à son teen-movie, aussi solaire que tragique. Que ce soit dans un cinéma, sur une moto ou des montagnes russes, les scènes de complicité rayonnent et font rapidement place à l’assouvissement du désir, un thème cher au réalisateur. Les sens s’éveillent, les muscles se tendent vers des étreintes fougueuses, sublimées par le grain sensuel propre à la pellicule.

Mais l’orage, à travers lequel David est d’ailleurs apparu à Alexis pour la première fois, n’est jamais bien loin. La jalousie, l’ennui et les cris viennent ternir la douceur du quotidien : c’est alors le commencement de la fin, « banal, trivial et triste à mourir », selon les propres mots du protagoniste. Tels les embruns qui rongent peu à peu les falaises du Tréport, la passion consume Alexis à petit feu, émouvant tous ceux qui ont connu la fièvre provoquée par la désillusion des amours d’été. Son interprète, Félix Lefebvre, et son comparse Benjamin Voisin, jusqu’alors inconnus du grand public, livrent tous deux une prestation particulièrement juste, marquée par un jeu de regards foudroyants.

Photo du film ÉTÉ 85
© Diaphana Distribution

Cette courte histoire d’amour est d’autant plus belle qu’elle tend à l’universel. L’homosexualité n’est pas soulignée, c’est au pire un simple non-dit, une évidence que les familles des personnages feignent de ne pas comprendre. La liberté d’aimer, toute relative, dont jouissent Alexis et David se cognerait pourtant quelques mois plus tard à l’homophobie des années sida. Leur parenthèse dorée semble alors sonner le glas d’une période légère et un brin naïve, où certains se riaient de la mort en vivant à 200 à l’heure, sans jamais vouloir gâcher le moindre instant.

Si ÉTÉ 85 parvient aussi bien à retranscrire son époque, c’est également grâce à sa bande-originale. La pop de The Cure, la nostalgie de Rod Stewart, l’énergie de Banarama et de Movie Music… Tout invite à se trémousser, à lâcher prise complètement, que ce soit sur la piste ou sur une tombe, pour honorer une promesse d’enfant. Les posters des stars recouvrent les murs des chambres, l’univers de la musique est omniprésent. Robert Smith, le leader des Cure, a d’ailleurs eu son mot à dire sur le nom du film. Alors qu’il devait initialement s’intituler Été 84, le chanteur a contraint le réalisateur à opter pour ÉTÉ 85 afin de pouvoir utiliser son morceau In Between Days, sorti cette année là.

Photo du film ÉTÉ 85
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Couple homosexuel, relation estivale, années 80 et rythme endiablé… Impossible de ne pas évoquer Call Me By Your Name. Une comparaison qui dessert malheureusement l’œuvre de François Ozon, séduisante et attendrissante, mais loin d’être aussi poignante que le joyau de Luca Guadagnino. Bien sûr, le chant des cigales de Lombardie dépayse plus facilement que les plages de galets de Normandie, mais au-delà du décor, ÉTÉ 85 ne réussit jamais à faire jaillir l’étincelle qui émanait du duo Oliver – Elio.

Ultime point commun : tout comme Call Me By Your Name, ÉTÉ 85 a été adapté d’un roman. Publié en 1982, La Danse du Coucou, de Aidan Chambers, a eu un impact considérable sur la carrière de François Ozon. Simple étudiant lorsqu’il découvre le récit, il s’était juré d’en tirer son premier film s’il devenait un jour cinéaste. L’enchaînement des évènements a peu à peu chassé ce projet, jusqu’à une relecture après la sortie de Grâce à Dieu, qui l’a poussé à réaliser une fois pour toutes cette histoire qui le hantait depuis 35 ans. Mais entre temps, les grands thèmes du roman ont déjà infusé dans la filmographie de Ozon et ont maintes fois été pour lui source d’inspiration. Les spectateurs les plus fidèles retrouveront notamment à l’écran le symbole du cimetière, présent dans Frantz, le travestissement d’Une Robe d’été, ou encore la relation professeur-élève, déjà explorée avec Dans la maison.

Dans ÉTÉ 85, c’est d’ailleurs le professeur de français d’Alexis qui le pousse à coucher sur papier son histoire avec David. Le lycéen se découvre alors la vocation d’écrivain, le plaisir de voir sous ses doigts ses personnages évoluer, quitte à les idéaliser. En filigrane, le film de François Ozon entame une réflexion captivante sur la place du fantasme dans les relations. Le narrateur comprend qu’il a glorifié un amant qu’il avait lui-même imaginé, et qui ne correspondait pas à sa véritable personnalité. « On invente ceux qu’on aime » murmure Alexis. Comme lui, nous ne cesserons jamais, au cinéma ou en amour, de nous faire des films.

Valentin

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Titre original : ÉTÉ 85
Réalisation : François Ozon
Scénario : François Ozon
Acteurs principaux : Félix Lefebvre, Benjamin Voisin, Melvil Poupaud
Date de sortie : 14 juillet 2020
Durée : 1h40min
3.5
Solaire

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