PINOCCHIO, nouvelle version signée Garrone – Critique

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Au milieu des nombreuses adaptations cinématographiques ou télévisuelles du conte de Carlo Collodi, nous retiendrons surtout le dessin animé produit par Walt Disney en 1940, ainsi que le téléfilm en plusieurs parties de Luigi Comencini en 1972, chef d’œuvre de poésie désuète. Matteo Garrone décide pourtant à son tour de dépoussiérer l’histoire du petit pantin de bois qui va prendre vie, tout en offrant le rôle de Gepetto à Roberto Benigni dans cette version 2020.

Cela en serait presque vertigineux. Le conte Pinocchio a été écrit quelque part en 1883 par l’écrivain italien Carlo Collodi. Luigi Comencini, grand cinéaste italien, l’adapte dans la meilleure des versions en prises de vues réelles à ce jour, près d’un siècle plus tard, dans un format destiné à la télévision italienne. Comme souvent à l’époque, des versions remontées verront le jour avec les parties raccordées pour un effet long-métrage moins redondant à parcourir, mais présentant fatalement de nombreuses coupes. Nino Manfredi y était magnifique en Gepetto, Gina Lollobrigida inoubliable en bonne fée, de même que les musiques tour à tour mélancoliques ou pleines de fantaisie signées Fiorenzo Carpi.

Nino Manfredi dans le Pinocchio de Luigi Comencini (1972)

De nos jours, un autre metteur en scène italien, Matteo Garrone, se lance un nouveau défi technique en transposant le conte sur grand écran en 2020 (une sortie en salles annulée suite à la crise sanitaire du coronavirus survenue en France) et en y dirigeant Roberto Benigni en Gepetto. Ce même Benigni signait lui-même une version il y a 17 ans, dans lequel il se mettait en scène dans le rôle de Pinocchio. Ce rappel des faits, bien que non exhaustif, autour de la popularité et de la longévité dont profite au fil des siècles et aujourd’hui encore le conte de Collodi est pour le moins impressionnante, mais nécessite néanmoins de se poser une question importante avant de découvrir le lifting année 2020 proposé par Garrone. À savoir, n’avons-nous pas fait le tour de l’histoire et du personnage ?

Garrone et le conte, c’est tout une histoire. Le merveilleux est présent dans la majorité de son œuvre, qu’il soit traité de manière frontale avec l’unique véritable incursion dans le genre avant ce Pinocchio (Tale of Tales en 2015), ou bien en le convoquant à travers l’imaginaire provoqué par les histoires qu’il raconte ou ses personnages inventés. On pense notamment à Reality, portrait de créatures du monde du spectacle et Dogman, qui en dépit de son allure de polar tenait énormément du conte dans sa structure narrative et l’évolution de son héros, aux prises avec un « ogre » terrorisant le village. Tale of Tales assumait visuellement le genre auquel il s’identifiait, mais en contradiction avec une impression de réel rugueuse un brin déstabilisante. Ce Pinocchio-là s’ancre une nouvelle fois à l’intérieur du même procédé de mise en scène, mais contrairement au film précédemment cité, beaucoup trop de choses ne fonctionnent pas.

Le Pinocchio de Garrone en 2020

Peut-être parce que nous attendions Matteo Garrone au service d’une version plus sombre, mature, voire adulte du conte, dont les premiers écrits avaient de quoi se prêter idéalement au style du cinéaste. Par exemple, l’odyssée de ce pauvre Pinocchio se terminait par un suicide au bout d’une corde. Une version rapidement remaniée par son auteur qui a développé un message plus positif et correspondant à un tout autre type de lecteurs. Si certaines situations s’abattant sur le pantin de bois font écho à la noirceur de ce final censuré par Collodi dans le film, entre hommage et clin d’œil, Matteo Garrone ne va jamais au bout du parti-pris. Il n’est pas à blâmer dans ce sens, car le film n’aurait pas forcément été meilleur, mais il souffre d’une forme qui se marie très mal avec un fond assumant pleinement un récit destiné aux enfants. D’où la naissance d’un paradoxe qui va nous gêner tout du long.

Matteo Garrone échoue à nous transporter avec son Pinocchio et signe le premier véritable accroc de sa carrière : une œuvre bâtarde dont l’intérêt nous échappe […] La seule véritable bonne surprise de cette énième adaptation demeurant l’interprétation de Roberto Benigni, touchant en Gepetto.

Le discours sur l’Italie, pays à la justice défaillante est traité de manière aussi naïve et simpliste que dans le conte. De la part d’un metteur en scène au regard social aussi acéré, nous étions en droit d’attendre bien mieux. De plus, la plupart des créatures du film souffrent d’un physique anxiogène et parfois effrayant, étrange pour un film destiné aux enfants, tandis que des séquences s’étirent de manière embarrassante alors qu’elles se voudraient comiques. En ce sens, ce Pinocchio est également un premier véritable essai, celui de Garrone se tournant vers la comédie et il s’agit de toute évidence d’un demi-échec. Citons le duo du chat et du renard, particulièrement irritable de par son cabotinage incessant et bruyant.

Heureusement, ce n’est pas le cas de la prestation de Roberto Benigni, la meilleure surprise de cette version. Avec sa barbe de trois jours mal rasée et ses haillons poussiéreux, il campe un bien beau Gepetto, touchant et juste, qui n’en fait pas des caisses, à aucun moment. Sa relation avec Pinocchio est bien ce qui nous intéresse le plus au cœur d’un scénario sans véritables nouveautés, si ce n’est un sérieux lifting formel opéré par une utilisation habile de nouveaux effets spéciaux et au bout du conte, le message délivré toujours aussi joli et sans doute important à faire passer entre parents et enfants, de génération en génération.

Finalement, difficile d’en vouloir à Matteo Garrone tant son approche est sincère. Il réalise ce Pinocchio pour le dédier à son fils et signe une œuvre qui s’adresse à tous les enfants. Mais comment ne pas ressortir frustré d’un spectacle qui pourra les heurter par sa laideur ici et là et qui flirte parfois avec le macabre, sans jamais l’assumer pleinement ? Une expérience bâtarde dont le plus gros défaut finalement, est de n’apporter rien de nouveau ou de différent, se rangeant aux côtés de ces autres adaptations perdues dans l’oubli.

Loris Colecchia

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Titre original : Pinocchio
Réalisation : Matteo Garrone
Scénario : Matteo Garrone, Massimo Ceccherini, d'après l'oeuvre de Carlo Collodi
Acteurs principaux : Roberto Benigni, Federico Ielapi, Marine Vacth, Gigi Proietti, Massimo Ceccherini
Date de sortie : 4 Mai 2020, directement en vidéo sur Amazon Prime Video
Durée : 2h05min
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Claudiquant

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