Photo du film SIMPLE COMME SYLVAIN
Crédits : Fred Gervais

SIMPLE COMME SYLVAIN, quand on n’a que l’amour – Critique


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Pour son troisième long-métrage, Monia Chokri l’annonce d’emblée : elle avait envie de réaliser un « film d’amour ». Une proposition risquée, quand on sait que Roland Barthes affirmait que « ce qui apparaît obscène aujourd’hui, ce n’est pas la sexualité, c’est la sentimentalité ». Or, loin d’être mièvre, SIMPLE COMME SYLVAIN se révèle être le film le plus abouti de sa réalisatrice, après La Femme de mon Frère (2019) et Babysitter (2022). En effet, Chokri s’empare des codes de la comédie romantique pour la complexifier (contrairement à ce que laisserait croire le titre), aussi bien par l’adjonction de réflexions philosophiques et socioculturelles que par une démonstration de ses talents de mise en scène.

Dans le film, nous suivons Sophia (Magalie Lépine-Blondeau), une quadragénaire professeure de philosophie dans une université du troisième âge en couple avec Xavier (Francis-William Rhéaume), lui aussi professeur. Si leur relation est stable et leur vie confortable, on ne peut en dire autant de leur épanouissement sexuel ; pour Xavier, l’excitation passe avant tout par les livres d’analyse de Gaston Bachelard. Un weekend, alors que Xavier est retenu à son poste, Sophia se rend seule pour superviser les travaux de rénovation de leur chalet. Elle rencontre alors Sylvain (Pierre-Yves Cardinal), entrepreneur local dont l’extraction populaire est aux antipodes de sa vie mondaine ; l’existence de Sophia est alors bouleversée par ce qui ne devait être qu’une étreinte d’un soir, mais devient une passion intense.

Cette histoire d’amour est l’occasion pour Monia Chokri de faire preuve d’une certaine virtuosité de mise en scène, à rebours de l’idée selon laquelle la comédie, notamment romantique, ne pourrait pas être le support d’une grande créativité cinématographique. Dès la scène d’ouverture, la caméra s’infiltre dans un dîner parfaitement cacophonique (qui fait penser au brouhaha intempestif de La Femme de mon Frère), chaque plan intervenant comme une interruption de la parole de l’autre. Chez Chokri, l’effervescence de la mise en scène n’est pas qu’une démonstration esthétique ; cette explosivité est surtout signifiante. Ainsi, les cassures nombreuses servent avec brio le tempo comique, tout en révélant en filigrane que Sophia appartient à un monde où chacun s’écoute davantage qu’il n’écoute. Tout au long du film, l’utilisation intempestive du zoom, du changement de focale et de l’interruption des plans sont aussi bien des ressorts comiques que révélateurs des incertitudes de Sophia, entre empêchements et bouillonnement d’un désir nouveau qui fissure peu à peu son univers bien rangé. En effet, SIMPLE COMME SYLVAIN épouse le point de vue de son personnage principal féminin ; Chokri (qui cite Cléo de 5 à 7 parmi ses chocs cinématographiques) met ainsi sa mise en scène au service d’une restitution de l’intimité de Sophia, filmant aussi bien ses fantasmes, ses doutes que son désir. Le film déborde dès lors de sensualité, celle-là même que le personnage de Sophia apprend à se réapproprier : SIMPLE COMME SYLVAIN est aussi le récit d’une femme cérébrale qui apprend à écouter ses désirs et son corps, soit tout ce que le monde bourgeois auquel elle appartient s’est obstiné à proscrire (la fameuse Civilisation des mœurs analysée par Norbert Elias) et à refuser, surtout aux femmes. Renversant ainsi le gaze habituel, Sophia est filmée non pas comme désirée, mais désirante, dans une forme « d’inversion du Mépris de Godard ». Chokri inverse ainsi les codes habituels du désir au cinéma sans céder à l’érotisme pour l’érotisme : chaque scène de sexe comporte ses dialogues, qui au-delà de leur aspect parfois comiques, font réellement avancer la dramaturgie. L’exploration par Sophia de cet abandon de soi s’incarne cinématographiquement par la sublime photographie d’André Turpin. Dans SIMPLE COMME SYLVAIN, le chef opérateur à qui l’on doit Incendies ou Juste la Fin du Monde réussit à réchauffer l’hiver des Laurentides par des tons orangés, évoquant métaphoriquement l’éveil de Sophia à son propre désir intérieur. Monia Chokri n’a ainsi pas peur d’assumer un style qui référence les films des années 1970, en accompagnant son image granuleuse d’une trame sonore très romantique, voire (de ses propres mots) « marshmallow ».

Si SIMPLE COMME SYLVAIN se contentait d’exalter le sentiment amoureux à travers les barrières sociales, il n’aurait rien de particulièrement novateur. Ce trame de fond est presque devenue un poncif du film d’amour, de Coup de foudre à Notting Hill à Titanic en passant par My Fair Lady. Or, si le film de Monia Chokri est aussi intéressant, c’est qu’il ne fait pas de l’extraction sociale différenciée de ses protagonistes un forme de toile de fond, qui ne serait que subalterne voire factice par rapport au scénario. Au contraire, elle fait de la différence de classe entre cette professeure bourgeoise et ce menuisier issu d’un milieu plus modeste l’objet central de son film. Si l’enjeu de la romance à travers les classes de SIMPLE COMME SYLVAIN rappelle la dureté d’un Loulou, Monia Chokri ne donne pas dans le naturalisme ; il serait vain d’essayer de nier l’aspect caricatural de la peinture des classes sociales dressée par le film. La famille de Sylvain compte plusieurs adeptes de la chasse, de Michel Sardou, et tend parfois vers la xénophobie, tandis que la bourgeoisie fréquentée par Sophia traite ceux qui y sont extérieurs de « beaufs », clame sa non-binarité ou encore s’amuse à « classer » ses dictateurs préférés. Si certains voient dans ce maniement des clichés une utilisation à visée purement comique, d’autres reprochent à SIMPLE COMME SYLVAIN sa complaisance avec ces représentations archétypales qui n’auraient d’autre fonction que le mépris et la cruauté. Un aspect qui semble d’autant plus paradoxal quand on sait que Monia Chokri (lors d’un discours remarqué au Festival de Cannes 2023) a fustigé la figure du « génie » qui bâtit sa réussite au détriment des autres et a appelé à davantage de « bienveillance » dans le milieu artistique.

Photo du film SIMPLE COMME SYLVAIN
Crédits : Fred Gervais

En réalité, ce serait perdre de vue l’enjeu central de SIMPLE COMME SYLVAIN que de lui reprocher la peinture caricaturale qu’incarnent ses personnages secondaires. Chokri ne se pense pas en cinéaste sociologue, car le cœur de son propos réside surtout dans les situations de confrontation entre ces classes, c’est-à-dire, dans leurs interactions. Les personnages qui gravitent autour du couple servent surtout à incarner ce que pourrait être l’habitus différencié des milieux d’origine des protagonistes. En effet, la finesse et la complexité avec laquelle Sophia et Sylvain sont caractérisés prouve bien que Monia Chokri n’adhère pas aux stéréotypes. Parce qu’elle s’intéresse aux situations, il s’agit pour elle d’user de codes aisément reconnaissables afin d’économiser une longue caractérisation des personnages secondaires, pour ainsi mieux se concentrer sur son enjeu principal : l’emprise des habitus différenciés de Sophia et Sylvain sur leurs sentiments individuels, du social sur le personnel.

Et dès lors, reprocher au film sa cruauté dans sa caricature des classes populaires n’est pas pertinent, dans la mesure où ceux représentés avec le plus de causticité sont très clairement les membres des classes dominantes. Le parallèle que nous sommes invités à dresser entre les scènes de repas est, à ce titre, particulièrement évocateur. Quand Sophia dîne chez la famille de Sylvain, ces derniers s’intéressent réellement à elle, multiplient les questions et s’évertuent à l’accueillir avec bienveillance. Les zooms sur le visage de Sophia indiquent qu’elle est certainement la principale autrice de son exclusion, étant elle-même entravée par ses représentations et sa difficulté à appréhender le réel en dehors de cette grille de lecture mentale. En revanche, quand celle-ci introduit Sylvain à ses proches, l’exclusion du personnage est double. Sylvain sait déjà pertinemment qu’il est ostracisé, mais la famille de Sophia s’assure de le lui faire savoir. Le propos de Monia Chokri est ici cruellement bourdieusien : c’est parce que ce sont elles (et elles seules) qui tirent avantage de la reproduction sociale que les classes dominantes s’assurent de l’implémenter, à coup de violence symbolique non dissimulée. Ainsi la condescendance dont fait preuve la classe bourgeoise souligne son aveuglement : elle qui entend prôner l’ouverture d’esprit et condamner l’intolérance oublie d’interroger sa propre violence et sa propre inscription dans des rapports de domination. Dès lors, la peinture des rapports sociaux que propose Monia Chokri est peut-être beaucoup plus complexe que le titre ne le laisserait entendre. Certes, Sylvain aime la chasse, les travaux manuels et n’emploie pas un vocabulaire châtié, mais c’est lui qui, bien plus que Xavier, parvient à exprimer sa sentimentalité ou à se préoccuper des émotions de sa partenaire. Dès lors, le titre SIMPLE COMME SYLVAIN relève davantage du fantasme que de la réalité. Fantasme, d’une part, créé par le regard d’une classe bourgeoise qui exagère la différence qui la sépare des classes populaires. Mais ce fantasme de la « simplicité » renvoie surtout au le sentiment amoureux lui-même.

En effet, puisque Sophia manie à longueur de journée des concepts philosophiques de haute volée pour décortiquer le sentiment amoureux, comprendre sa propre passion ne devrait pas lui poser de difficulté. Or, ce que montre le film de Monia Chokri, c’est qu’il ne suffit pas d’être très construit intellectuellement et de « réfléchir sur le monde » pour réussir à « y trouver sa place ». Ainsi Sophia aimerait qu’il soit simple d’aimer Sylvain, ou du moins, qu’il soit simple de comprendre pourquoi elle ressent cette passion pour lui. En réalité, il suffit de prêter attention au contenu des cours qu’elle dispense à l’université du troisième âge pour comprendre que la possession d’un grand savoir académique n’est pas synonyme de clairvoyance sur l’amour, les philosophes (de Platon à bell hooks) se contredisant entre eux dans leurs théories. Rappelant les logorrhées que sublimait Rohmer dans Ma Nuit chez Maud, Monia Chokri filme avec tendresse les incertitudes de son personnage féminin, capable de disserter longuement sur la passion tout en se laissant précisément dépasser par celle qu’elle éprouve.

La difficulté de fond que soulève le film, c’est peut-être que tout amour n’est ni un pur sentiment détaché de l’habitus, ni une simple adéquation à des critères préexistants. Il est extrêmement difficile de démêler ce qui joue le plus entre l’attirance passionnelle et l’homogamie sociale lorsque, par exemple, l’on apprécie le timbre de voix, les goûts musicaux ou encore le physique de quelqu’un. Le dilemme de Sophia est une expérience émotionnelle intense peut-être parce qu’il est insolvable : Monia Chokri tire ici à l’extrême les pôles qui se mêlent à tout sentiment amoureux, avec d’un côté l’homogamie (Xavier), et de l’autre le désir (Sylvain). Chokri n’est pas dans une perspective didactique, étant donné qu’il n’y a pas de bonne solution au dilemme : elle montre une héroïne écartelée entre la perspective de suivre son désir quitte à s’aliéner ses fréquentations précédentes, ou renoncer à la passion conformément aux attentes sociales mais demeurer dans un quotidien vide de désir. Le montage saccadé, les dialogues cacophoniques et l’effervescence presque frénétique des plans restituent dès lors l’intériorité tourmentée d’une Sophia qui perd le contrôle et éprouve l’instabilité que Roland Barthes considère comme « inhérente » au sentiment amoureux.

Photo du film SIMPLE COMME SYLVAIN
Crédits : Fred Gervais

La fameuse scène où Sophia découvre avec désillusion que la déclaration rimbaldienne de Sylvain n’était autre que les paroles de Michel Sardou est certainement l’une des plus emblématiques du film. D’une part pour son effet comique certain, et d’autre part pour la confrontation de son personnage avec son mépris de classe intériorisé. Mais surtout, parce que Chokri n’a pas choisi l’extrait au hasard : « La première fois qu’on s’aimera, sait-on jamais, nous choisirons le seul endroit encore secret », déclame ainsi Sylvain. Et de fait, Sophia n’arrive pas à vivre pleinement sa passion pour Sylvain hors du « secret », car chaque confrontation avec l’extérieur agit comme un brutal rappel à la loi sociologique. La société ne conçoit l’amour qu’à travers le modèle du couple, que Monia Chokri évoque comme « un système social, économique et politique ». Parce qu’elle éprouve de grandes difficultés à reproduire les attentes du modèle normé, ses pairs finissent par renvoyer à Sophia une image diminuée d’elle-même, avec laquelle il lui est trop pénible de composer. Avec une certaine lucidité, SIMPLE COMME SYLVAIN pose aussi une question fondamentale : Sophia peut-elle vraiment aimer Sylvain si elle est incapable de « s’aimer en l’aimant » ? En filigrane, ce que le film soulève, c’est aussi que l’amour n’est jamais un pur oubli de soi, un soi qui demeure fortement influencé par les configurations sociopolitiques qui entourent ses sentiments.

SIMPLE COMME SYLVAIN est un film important pour son habilité à aborder le thème amoureux en maniant aussi bien la gravité que l’humour, le corporel que le cérébral. Rien ne résume aussi bien le talent de sa réalisatrice pour les ruptures de ton que ses propres prises de parole. Par exemple, en interview, elle déclare à propos d’une scène d’Happy Together (1997) de Wong Kar-Wai : « À la fin du film, le personnage va à Ushuaia, crier son chagrin… C’est un vrai truc, les gens vont à Ushuaia pour crier leur chagrin d’amour. La légende dit que quand tu as crié ton chagrin, après, tu n’as plus mal. Mais il paraît que dans la réalité, il y a un genre de bar de village, juste en bas, où tous les célibataires se rendent ensuite pour coucher ensemble ». Bref, Monia Chokri maîtrise à la perfection la synthèse entre le tragique et l’humoristique, et ce sans oblitérer l’avènement final du registre certainement le plus cruel : le sociologique.

Esther VASSEUR

Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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