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Rassemblement National et culture : quel impact pour l’industrie cinématographique en cas d’accession au pouvoir du RN ?

Peu présente dans le programme du Rassemblement National, la culture ne joue pas moins un rôle essentiel au sein du parti présidé par Jordan Bardella : leur politique culturelle instille une vision au service de son idéologie, identitaire et uniforme, marquée par un respect des acquis. À partir du programme, de déclarations et de documents épars, nous avons tenté de tracer les grandes lignes de la politique culturelle du RN et son impact sur ce qui nous rassemble : l’industrie cinématographique.

Un projet de culture excluante

En termes de culture, ou plutôt, de “patrimoine” (comme le stipule leur programme), une des mesures phares portées par le RN est leur projet de “privatisation de l’audiovisuel public”. Jordan Bardella a en effet réitéré “l’actualité” de cette mesure, jugeant l’audiovisuel public trop coûteux. Une disposition qui inquiète – et à juste titre – le monde de la culture, étant donné qu’il ne fait aucun doute qu’une telle privatisation aurait pour effet de concentrer les médias dans les mains de quelques milliardaires, très peu préoccupés par les critères de neutralité qui encadrent aujourd’hui les diffusions. Vincent Bolloré et ses obsessions nationalistes en tête : le programme du RN lui fait une immense cadeau en promettant “supprimer la limite de sept chaînes qu’un seul groupe est autorisé à posséder”. Les grands groupes, Canal+ (Vivendi) en tête, pourraient ainsi grignoter librement sur les chaînes France TV, et ce sans jamais voir leur programmation aiguillée par des missions de diversité, de représentativité. Au-delà de la menace pour l’accès pérenne à une information libre et indépendante des français, le risque conséquent pèse aussi sur le cinéma français. En effet, les chaînes publiques cofinancent chaque année de nombreux longs-métrages (on pense à France TV ou France Culture) avec une attention particulière portée à l’émergence de jeunes auteur•ice•s, tout en permettant à diverses causes politiques (écologie, luttes LGBTQI+, précarité etc.) d’être portées à l’écran. Avec des milliardaires au commande, davantage guidés par l’appât du gain que par une réelle appétence pour la diversité des talents, de nombreux projets risquent d’avoir à revoir leurs ambitions de financement à la baisse, ce qui serait proprement catastrophique pour le paysage audiovisuel et cinématographique français. Certains films n’auraient à ce titre que très peu de chances de voir le jour ; on pense au “Avant que les flammes ne s’éteignent” de Mehdi Fikri, long-métrage dénonçant les violences policières et dont la notation a été violemment prise d’assaut par la fachosphère.

Une diversité au sein de la culture et à l’écran qui est également fortement menacée par des mesures foncièrement racistes portées par le Rassemblement National. On pense notamment à leur volonté d”interdire l’accès des binationaux aux postes stratégiques” et de durcir les conditions d’immigration. Au-delà de leur inconstitutionnalité, ces lois demeurent volontairement floues sur leur formulation ; de “postes stratégiques”, l’on peut très rapidement glisser vers tout poste comportant des responsabilités. Pour le monde de la culture, il serait ainsi aisé à un hypothétique gouvernement RN de démettre de leur fonction tous les français•es porteur•se•s d’une binationalité au prétexte de cette loi : des membres du CNC aux dirigeants de grandes institutions culturelles, des professeurs aux résidences d’artistes, de très nombreux projets culturels pourraient se voir coupés de financements, voire interdits sous un gouvernement RN. Une mesure explicitement raciste, qui doute de la “loyauté” des citoyen•ne•s binationaux et reprend ainsi le thème de “l’antifrance” plébiscité par l’extrême-droite maurrassienne. Une mesure absolument honteuse, et qui pourrait avoir des répercussions désastreuses sur un paysage cinématographique qui compte en ses rangs de nombreuses personnalités binationales, qui lui sont extrêmement précieuses (de Jean-Luc Godard jusqu’à la récente lauréate de l’Ours d’Or Mati Diop).

Un projet de culture uniforme

À travers ses mesures, c’est toute une conception réactionnaire et uniforme de la culture que le RN entend mettre en avant. Le programme disponible sur le site du parti évoque en effet le patrimoine comme devant témoigner d’une “histoire pétrifiée”, considérée comme support du “redressement moral” d’un pays supposément miné par la diversité culturelle. Seuls les édifices tels que les châteaux et les cathédrales trouvent grâce aux yeux du RN, qui souhaite tripler le budget consacré à leur restauration. Une augmentation qui, comme l’explique Michel Guerrin, ne s’effectuera certainement pas sans coupes budgétaires dans les autres pans de la création. Une mainmise sur les financements qui, encore une fois, permettra au gouvernement RN d’orienter les projets selon sa propre ligne politique et sa conception rétrograde et nationaliste de la France. On peut rappeler la volonté du maire RN de Villers-Cotterêts, Franck Briffaut, de faire signer aux musiciens une “clause de neutralité” afin de performer lors de la fête de la musique en 2016. Enfin, le projet culturel du RN portera également un coup à tous les détenteurs du Pass Culture, qui verront leurs choix de consommation drastiquement réorientés par la conception fermée du parti d’extrême-droite, les mangas étant dans la directe ligne de mire du député RN, Jean-Philippe Tanguy. 

Un projet de culture sans-le-sou transparaît, en réalité, dans le programme du RN, que la culture hors-patrimoine est tout sauf une priorité. De très nombreuses coupes budgétaires et arrêts des subventions sont évoqués, dans la mesure où pour le RN, “en gros, la culture coûte trop cher” d’après Mélanie Perrier, membre du Syndeac à France Info. Une mesure qui a particulièrement fait parler, à cet égard, est la possible suppression de l’intermittence du spectacle, notamment évoquée par Marion Maréchal Le Pen. Un statut qui permet aux artistes, techniciens et autres professionnels de la culture de profiter d’une protection sociale complète et de l’assurance chômage en cas de périodes d’inactivité entre deux contrats. Un statut qui n’est octroyé que sous certaines conditions bien règlementées, et qui s’il était supprimé, plongerait un grand nombre d’artistes dans une immense précarité. Une suppression qui aura notamment un impact sur les créations indépendantes, les artistes et qui risque de susciter une très forte hausse du chômage. 

Le reste de l’Europe et du monde : un avant-goût des politiques culturelles du RN

La politique culturelle que compte instaurer le RN relève d’une dystopie. Pourtant, elle est bien réelle et est déjà en vigueur dans nombre d’États, notamment voisins. La culture a toujours été un outil de contrôle des masses, en particulier pour des gouvernements fascistes. Benito Mussolini l’utilisait pour rendre la splendeur à l’Italie en invoquant la gloire de l’empire romain. Un siècle plus tard, Giorgia Meloni poursuit ce travail en quête d’un “nouvel imaginaire italien” comme le suggère son ministre de la Culture Gennaro Sangiuliano. Les anciens dirigeants des institutions culturelles sont ainsi mis sur la sellette de force par une mesure les obligeant à partir à la retraite à 70 ans. Cette éviction permet alors de placer des responsables fidèles au gouvernement et surtout Italiens, les anciens étant étrangers.

Le cas italien note d’une volonté de contrôler la culture pour réécrire le roman national dans un but de promouvoir un idéal fasciste n’ayant jamais existé. Acte perfide, il n’en reste pas moindre vis-à-vis d’autres actions davantage éprouvantes pour l’Art. Si aujourd’hui nous ne brûlons plus les livres, certains pays sous un régime d’extrême droite tentent de supprimer l’accès à la culture par divers moyens. La censure est la manœuvre la plus répandue, toutefois elle s’est largement développée dans les pays nationalistes et conservateurs. En Hongrie, Viktor Orban n’accepte que les formes artistiques promues par l’État. Les œuvres promouvant l’homosexualité sont principalement visées par cette censure, les droits LGBT ayant été mises à mal au cours de ces dernières années dans le pays. Supprimer tout bonnement et simplement est efficace, mais moralement répréhensible. Les Pays-Bas et la Tchétchénie ont eux décidés de rendre inaccessible la culture aux bourses les plus modestes. Cela passe dans le premier cas par une hausse de la TVA jusqu’à 21% sur les biens culturels en 2026, et dans le deuxième sur une imposition de l’héritage culturel du peuple tchétchène. Ces mesures visent à ne favoriser qu’une faible partie de la population en empêchant les foyers les plus modestes de s’instruire.

Ces mesures radicales sont réparties entre les pays, toutefois il y en a un où elles sont quasiment toutes en vigueur. Depuis l’élection de Javier Milei, l’Argentine forme une plateforme d’essai où sont pratiquées toutes les lois les plus extrêmes. La culture est une de ces expériences jusqu’au-boutiste qui, à l’instar des autres, est ratée. Javier Milei en docteur Frankenstein fait des coupes dans ce corps qu’il nomme “marxisme culturel” pour y injecter sa haine de ce milieu parasite. Sur la table d’opération, la culture se voit charcuter par des suppressions de fonds, des licenciements massifs, la fermeture des plateformes et la privatisation des écoles de cinéma. Cette expérience n’a pas pour but de réanimer ce corps déjà si faible, mais de l’achever.

Un programme et des mesures déjà contestées par de nombreux acteurs du monde de la culture. 41 organisations dont l’Union syndicale de la production audiovisuelle (UPSA), l’Union des réalisatrices et réalisateurs (U2R), l’Union des producteurs de cinéma (UPC) rappellent dans une tribune qu’aucun pays européen ne s’est risqué à privatiser la culture, considérant que l’audiovisuel public est un “pilier de notre démocratie et de notre culture”.  Le 27 juin, Judith Godrèche interrogeait l’avenir de “nos cultures mêlées, de la richesse de notre cinéma, de notre musique, des lectures de nos enfants” face à l’homogénéité d’une “télévision privatisée” et Alice Diop intervenait pour défendre les libertés de “créer, exister, aimer, s’exprimer, manifester, informer, croire ». Plusieurs personnalités telles qu’Ariane Ascaride, Laurent Lafitte, Cédric Klapisch ou encore Gilles Lellouche ont signé une tribune collective intitulée “L’Italie et la Hongrie ont donné l’exemple de ce que serait la culture en France si l’extrême droite obtenait la majorité”, et Marion Cotillard s’affiche avec le slogan “La jeunesse emmerde le Front National”, Swann Arlaud dénonce un parti qui “continuera de s’attaquer aux plus faibles”. Un danger qui est même redouté outre-Atlantique, l’acteur américain Mark Ruffalo (connu du grand public pour interpréter Hulk dans la saga Marvel), ayant appelé les électeurs et les décideurs à prendre leurs responsabilités pour préserver la démocratie française. Et pour cela, un seul moyen : se rendre aux urnes dimanche.

Sarah CERANGE
Flavien CARRÉ
Esther VASSEUR

Auteur·rice

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