Je vais vous raconter une petite histoire pleine de morale : il était une fois une très grosse compagnie américaine témoin du succès dont s’était vanté un de ses rivaux pendant l’été 2014 avec un buddy-movie bourré de références pop et d’anti-héros attachants. La très grosse compagnie décida alors de mettre en chantier son propre film de potes reposant sur les mêmes ingrédients, en oubliant un petit détail dans leur plan, à savoir que deux ans se seraient écoulés entre la sortie du divertissement rival qu’elle avait pris en modèle, et la sortie de son propre produit, ce qui logiquement ne pouvait lui garantir le même effet de surprise et la même fraîcheur des ingrédients.

Car oui, vous l’aurez compris, en regardant Suicide Squad, on comprend facilement la volonté de l’association DC Comics/ Warner de marcher sur les plates bandes des complices Disney/Marvel, en s’attaquant plus précisément au créneau des Gardiens de la Galaxie. Si comme moi vous avez déjà oublié les aventures de Star Lord et ses compères, alors l’annonce d’un nouveau blockbuster mettant en scène une équipe d’anti-héros vous aurait probablement laissé de marbre. Mais si comme moi, vous avez éprouvé le matraquage médiatique de ces derniers mois, vous étiez sans doute curieux de voir comment les producteurs allaient tenir la promesse d’une plus-value, à savoir une surenchère d’action et de répliques badass, avec des protagonistes qu’il n’était plus question de qualifier d’anti-héros, mais bel et bien de méchants, alliant style et amoralité.

Au cours de ces derniers mois, on s’est donc pris à croire que l’Univers Étendu DC allait rattraper son retard sur l’Univers Cinématographique Marvel, en faisant des choix plus audacieux et en plaçant ses projets entre les mains de cinéastes et d’auteurs possédant un style, une personnalité et des thématiques identifiables. Ainsi David Ayer, scénariste de polars urbains, d’adaptations de James Ellroy et réalisateur d’œuvres badass estimées tel que Fury, nous laissait à penser qu’il aborderait le projet dans le soucis de délivrer une oeuvre un tant soit peu subversive, jouant avec notre appréhension mêlée à la complaisance face à l’esthétisation de la violence, tout en questionnant notre capacité à l’empathie face à des protagonistes aux comportements et aux valeurs sinon complètement opaques, au moins contradictoires. Mais il semblerait qu’au final, la personnalité d’Ayer ait été javellisée par le processus créatif du blockbuster, lui sommant de délivrer un produit calibré, obéissant aux codes balisés du divertissement d’action, aux personnages traités comme des figurines animées.
Photo du film SUICIDE SQUAD
La déception est d’autant plus grande que Suicide Squad affiche pourtant l’ambition de se poser en sommet de la référence pop ultra-rythmée, mais utilise pour cela, des artifices de façades au lieu de réfléchir à des propositions scénaristiques qui pourraient enfin faire dérailler le récit hors de sa structure prévisible, et de ses mécaniques humoristiques génériques. Cette poudre aux yeux apparaît avant tout dans les flashbacks speedés de sa phase de mise en place, nuisant paradoxalement à installer un rythme à l’histoire, en multipliant des enjeux et des personnages dont elle précipite la moitié. Et pour accentuer la confusion du spectateur face à une telle vitesse de narration, Ayer balance tout un catalogue d’effets visuels superflus soulignés par autant de morceaux de musiques appartenant à la pop-culture, à la manière d’un disc-jockey incapable de jauger l’ambiance de la soirée qu’il anime.

Il semble étrange qu’un cinéaste comme David Ayer, bénéficiant d’un tel confort de production et d’une direction artistique conçue pour iconiser les gunfights et accentuer le caractère spectaculaire d’un décor urbain apocalyptique, ne puisse garantir un film d’action correctement ficelé. Le montage à la serpe, la confusion entre rythme et précipitation, et le manque d’originalité dans l’utilisation du décor où se déroulent les scènes d’affrontement, donnent la désagréable impression d’assister à un ersatz de jeu vidéo conçu par un réalisateur qui n’aurait retenu que les clichés esthétiques du média vidéoludique, sans chercher à équilibrer progression de la tension et effusion de violence.

« Un casting, aussi prestigieux soit-il, ne peut sauver une œuvre exécutée avec autant de paresse. »

Et à l’image de l’action promettant d’être subversive et inventive avant de renoncer rapidement à toute tentative d’originalité, les personnages de Suicide Squad souffrent du même traitement paresseux et perdent bien vite le mordant qu’on attendait tant. Si Margot Robbie livre une performance remarquable et trouve la rythmique parfaite pour donner vie à la pétulante Harley Quinn, les autres membres de l’équipe sont traités de manière bien trop superficielle pour apparaître comme de redoutables criminels, et peinent donc logiquement à susciter notre émotion dans un second temps, lorsque leur mauvaise nature doit laisser place à leur statut héroïque. Le problème vient peut-être de la présence de Will Smith en tête d’affiche, bénéficiant de bien plus de temps de présence à l’écran et d’un nombre de répliques bien supérieur à ses partenaires. Quant à Jared Leto, dont la qualité de caméléon et le goût pour les performances over the top ne sont plus à prouver, il propose ici un joker version gangster bling-bling auquel il manque la dimension philosophique du prophète du chaos, masque grimaçant de la comédie de la civilisation, qui a fait de lui la nemesis de Batman aux fils des décennies.

Si la construction du récit et les scènes d’action manquent d’originalité, l’intérêt de Suicide Squad aurait pu résider dans ses personnages, mais un casting aussi prestigieux soit-il, ne peut sauver une oeuvre exécutée avec autant de paresse. Il ne suffit pas d’aligner les acteurs charismatiques comme Viola Davis pour que les personnages apparaissent tour à tour drôles, menaçants, malsains, fragiles ; il manque quelques idées tordues pour nous faire croire qu’on a vraiment affaire à des psychopathes.

Arkham

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