Si l’univers de l’espionnage arrive toujours à nous fasciner, c’est qu’il peut être traité de multiples façons. Avec la série LE BUREAU DES LÉGENDES l’approche se fait de manière réaliste. Loin d’un explosif 24 heures chrono ou d’un Homeland dramatique, LE BUREAU DES LÉGENDES ne tombe pas pour autant dans une lenteur superficielle ni se retrouve étouffée par un surplus de dialogues inutiles, fameux clichés des « séries à la française ».

Cette création originale Canal +, diffusée depuis le 27 avril 2015 sur la chaîne cryptée à raison de deux épisodes par semaine, intrigue dès les premiers instants. A noter au passage le choix opéré par la chaîne depuis plusieurs mois maintenant de proposer à ses abonnés, dès la diffusion des premiers épisodes, l’intégralité de la série sur sa plate-forme « Canal+ à la demande ». Ce fut par exemple le cas pour Gomorra, Spotless ou House of Cards. Une manière de répondre au concurrent Netflix. Mais également la volonté d’offrir de nouvelles approches du format sériel, quitte à aller à l’encontre même de ses principes de bases. Et LE BUREAU DES LÉGENDES en est le parfait exemple.

Cette série composée de dix épisodes et créée par Éric Rochant, nécessite d’être digérée entre chaque épisode. A l’inverse par exemple de sitcoms pouvant êtres visionnés à la chaîne. Il n’est ici pas question d’étirer une intrigue sur plusieurs heures mais bien d’ouvrir chaque épisode comme une histoire à part entière, avec de nouvelles pistes, des évolutions des personnages, avant de se refermer pour laisser le spectateur face à des doutes et des questionnements. L’ensemble suivant évidemment un fil conducteur. On trouve ainsi un rythme bien particulier avec LE BUREAU DES LÉGENDES qui pourrait se diviser en deux parties. La première moitié pour poser les bases, sans grandes révélations mais avec suffisamment d’indices pour nous maintenir intrigué. La seconde, aux alentours des épisodes 5 et 6, présente une accélération de l’histoire, avec davantage de rebondissements et de découvertes.

Une approche scénaristique qui n’est pas sans rappeler la première saison de True Detective. Et comme pour cette dernière le résultat est surprenant et parfaitement réussi. LE BUREAU DES LÉGENDES, maîtrisé de bout en bout, capte son spectateur sans jamais le lâcher.

© Top - The Oligarchs Productions

© Top – The Oligarchs Productions

Nous voilà donc transporté au sein du quotidien d’un département de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), le Bureau des légendes (BDL), chargé d’assister à distance les agents des services de renseignements français appelés « clandestins », et de gérer leurs identités secrètes. Un bureau qui n’existe pas en réalité. Du moins officiellement. Rien n’est moins sûr à ce propos.

Cette première saison imagine tout de même de manière réaliste et crédible cette section. Cela débute par le retour de Malotru (Mathieu Kassovitz), de son vrai nom Guillaume Debailly, après six années passées à Damas sous l’identité de Paul Levebvre dans le but de collecter des informations. Depuis, un doute plane quand à sa santé mentale, après ces longues années à vivre dans la peau d’un autre. Tout en subtilité, loin d’une Carrie / Claire Daines bipolaire régulièrement sujette à des crises dans Homeland, laissant le spectateur face à l’incertitude.

Devons nous faire confiance à Malotru ? Maîtrise-t-il réellement la situation ? Est-il toujours capable de différencier sa vie réelle de sa « légende » (nom donné aux identités fabriquées) ? Des questions que se poseront également son entourage et ses collègues.

S’il incarne l’après d’une mission et le retour à la réalité, la jeune Marina Loiseau, future « clandestine », nous emmène dans les coulisses de leur formation avant de partir sur le terrain. Parfaitement incarnée par Sara Giraudeau, Marina apparaît extérieurement naïve et fragile mais se révélera bien plus forte et intelligente. Deux blocs, deux univers passionnants qui se croisent au sein d’une intrigue centrée sur des problèmes géopolitiques en Syrie. Ce thème du va-et-vient des personnages avec leurs identités avait également été exploré par l’écrivain américain Robert Littell dans son roman Legends (Légendes, 2005) qui donna lieu à une série de dix épisodes du même nom en 2014, avec Sean Bean et Ali Larter (Heroes, Resident Evil : Afterlife).

“Une série maîtrisée de bout en bout, qui capte son spectateur sans jamais le lâcher.”

Avec une réalisation sobre mais efficace la série fascine en s’éloignant des fantasmes habituels sur l’espionnage. Pas de beau James Bond en costume impeccable sirotant un Vodka Martini. Les agents sont des « monsieur tout le monde » qu’on pourrait croiser dans le métro. Un modeste professeur de littérature inoffensif pour Malotru, une jeune fille candide étudiant la sismologie pour Marina.

A leur côté c’est l’ensemble de cette belle distribution qui réussi à rendre le milieu crédible. De Jean-Pierre Darroussin à Léa Drucker en passant par Florence Loiret-Caille et Alexandre Brasseur. On note malgré tout quelques errements dans la direction des acteurs et dans certains dialogues qui forcent un peu trop l’évidence.

Au-delà de ce léger bémol, c’est encore le travail scénaristique d’Éric Rochant – qui retrouve là le monde de l’espionnage après les longs-métrages Les Patriotes (1994) et Möbius (2013) – de Camille de Castelnau, d’Emmanuel Bourdieu et de Cécile Ducrocq qui est à mettre en avant. Une écriture à plusieurs inspirée des méthodes américaines, et pratiquée par Rochant sur Mafiosa (saisons 2 et 3). Ce dernier, qui fait office de showrunner, maîtrise la série dans son ensemble.

Que l’écriture, le tournage et le montage aient été réalisés au même endroit, à la Cité du Cinéma de Saint-Denis, y est évidemment pour quelque chose. Cela se ressent dans chaque élément. Aussi bien dans l’esthétique sombre et froide, que dans l’ambiance intimiste des petits bureaux parisiens (mais jamais cheap). Le tout ponctuée par une bande son particulièrement bien écrite, jusque dans les génériques de fin. Notamment avec l’excellent choix du titre de Goldfrapp, Annabel, sublime, et qui conclu les épisodes dans une aura de mystère poétique.

© Top - The Oligarchs Productions

Si Canal+ a su montrer une nouvelle fois sa capacité à offrir des objets de qualité et originaux dans un paysage audiovisuel français souvent décrié, reste à espérer une accélération de la production. Car à l’inverse des Américains ou des Britanniques, capables d’enchaîner les saisons rapidement, Canal + déçoit encore sur le temps d’attente entre chaque, témoignant là d’un certain manque d’anticipation. Il aura notamment fallu attendre deux ans entre les saisons de Mafiosa. Relativement peu comparé aux trois ans écoulés entre les deux premières d’Engrenage (2005 et 2008) et celles de Maison Close (2010 et 2013) ou au développement général de Hard (2008, 2011 et 2015).

D’autant plus que la chaîne continue de proposer de nouveaux programmes (après Spotless, à venir Versailles et Panthers). La méthode de showrunner pour laquelle a opté Rochant sur LE BUREAU DES LÉGENDES, et qui durant le tournage commençait déjà à écrire avec ses collaborateurs la suite, pourrait enfin apporter du changement et réduire l’attente à un an. Du moins c’est ce que l’on espère pour LE BUREAU DES LÉGENDES.

INFORMATIONS
le bureau des légendes

Mathieu Kassovitz (Guillaume Debailly, nom de code : Malotru)

 
Titre original : Le Bureau des légendes
Créateur : Eric Rochant
Réalisation : Eric Rochant, Jean-Marc Moutout, Hélier Cisterne, Mathieu Demy, Laïla Marrakchi
Scénario : Eric Rochant, Camille de Castelnau, Emmanuel Bourdieu, Cécile Ducrocq
Acteurs principaux : Mathieu Kassovitz, Sara Giraudeau, Jean-Pierre Darroussin, Léa Drucker
Pays d’origine : France
Sortie : 27 avril 2015
Durée : 10 épisodes de 52 minutes
Diffuseur : Canal +
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[CRITIQUE SÉRIE] LE BUREAU DES LÉGENDES – SAISON 1

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