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À peine trois mois après la sortie de Cinquante nuances plus sombres, les premières images de Cinquante nuances plus claires, le troisième et dernier volet de la trilogie adaptée du best seller de J.L. James, commencent déjà à fuiter sur les réseaux de fans…

Depuis la sortie de Cinquante nuances de Grey, il est difficile – voire impossible -, d’échapper à l’agitation qui entoure la saga… Nous avons donc eu envie de nous pencher sur le phénomène Cinquante nuances, et plus précisément sur ses rouages. Et selon nous, elle risque bien de marquer le genre de sa petite pierre blanche.

Cinquante nuances plus claires: la critique

L’heure est définitivement à la schizophrénie cinématographique…C’est le moins que l’on puisse dire lorsque l’on se penche attentivement sur le contenu des deux premiers opus. En effet… S’ils n’ont pas franchement fait l’unanimité du coté de la critique, ils ont en revanche suscité un véritable engouement public, chiffre à l’appui. En 2015 Cinquante nuances de Grey se classe à la 17ème position au box-office mondial, tandis que sa suite Cinquante nuances plus sombres fait un bond, en se plaçant (pour le moment) à la 7ème place du même classement cette année (juste derrière La La land ) !

Pourtant à l’unanimité, tout le monde s’accorde à dire que la saga reste sous la barre de l’intérêt cinématographique attendu. La liste des défauts qu’on lui reproche est longue: scénario cousu de fil blanc, archétypes de personnages, utilisations grossières de la bande originale pour doper une dramaturgie inconsistante, réalisation propre mais sans ambitions particulières, mais surtout, et c’est THE argument: la promesse de l’érotisme sulfureux dont la trilogie fait son fond de commerce, est très modérément tenue. Force est de reconnaître que les ondulations disproportionnées de Dakota Johnson sous les coups de plumes relèvent plus de la direction d’acteur d’un film de charme des années 90, que d’une approche de la tradition BDSM…

Alors objectif raté ? Rien n’est moins sur… Et ce n’est pas si difficile à comprendre.

Il s’agit en tout premier lieu de ne pas se tromper de prisme d’appréhension. La saga Cinquante nuance n’est ni plus ni moins qu’un «film d’amour» à la structure largement éculée. On assiste à un énième chassé-croisé amoureux avec happy-end dont les ambitions commerciales sont, de surcroît, très clairement revendiquées. Il est donc erroné, voir malhonnête de vouloir lui prêter plus de créativité que ce que le «produit de consommation» du genre n’en réclame. Il faut penser efficace !

C’est pour cela que Cinquante nuances mise tout sur un cœur de cible bien précis, pour ne pas dire une niche (qui exclut à minima les autres profils de spectateurs). Un public quasiment exclusivement féminin, une génération de femmes entre 30 et 40 ans dont la petite enfance s’enracine à l’age d’or de Cendrillon, La Petite Sirène ou encore La Belle et la Bête de Walt Disney, autant de “fairy tales” amoureuses relevant d’un cahier des charges très précis dans lequel toutes les héroïnes sont des femmes romantiques qui grâce à l’amour inconditionnel d’un homme beau et puissant, vont pouvoir transcender leur condition et vivre enfin heureuses…. Considérant cela, dès lors qu’il est donné l’occasion de se délecter de cette trame standard très emblématique du scénario qui a forgé leur inconscient amoureux, c’est de manière totalement irrationnelle que cette génération de spectatrices peut ostensiblement passer à la trappe (ou du moins au second plan) toutes les inconsistances d’un film … Nothing else but a love story, c’est un peu ça.

Pourtant, si à contrario des nombreuses comédies/drames romantiques qu’on oublie immédiatement après les avoir vus la saga Cinquante nuances tire autant son épingle du jeu, c’est parce qu’elle adopte une posture relativement inédite en prenant le parti de replacer totalement la femme -et exclusivement la femme-, au centre du processus. Cinquante nuances a été écrit par une femme, pour les femmes avec le projet assumé de les émoustiller…. Peu de films ont adoptés ce postulat auparavant.

Récurrence de la scénographie du baiser de la Belle au bois dormant: Le visage de l’homme perpétuellement ascendant par la droite sur celui de la femme prête à être réveillée…

Alors puisque c’est là que le bas blesse, rentrons immédiatement dans le vif du sujet. Oui, il est certain que les scènes de sexe auraient pu être plus «hot», plus crues et flatter un peu plus le voyeurisme pour être véritablement excitantes… Mais paradoxalement elles auraient tout autant pu l’être encore moins, et cela n’aurait rien changé parce qu’avec Cinquante nuances, l’adhésion se joue ailleurs! L’auteure le sait bien, la libido des femmes s’émeut bien moins de ce qu’elles voient que de la teneur de ce qu’on leur dit en substance…Et de ce côté là, la saga excelle.

Tout d’abord, elle dresse en toile de fond une corrélation sacralisée des concepts amour/sexe extrêmement sécurisante pour les femmes. De la même manière, la dialectique de domination/soumission introduite par le BDSM n’est rien de moins qu’un symbole hautement puissant de la relation d’amour sublimée (domination sexuelle masculine en contrepartie d’une domination féminine du cœur) comme Dirty Dancing,ou Pretty Woman l’avaient fait avant. Parce qu’on voit bien qu’en dehors du lit (et finalement même dedans, puisque sans son consentement rien n’est possible), c’est bel et bien Anastasia qui tient les rennes de la relation et du plaisir sexuel du couple. Elle se soumet dans le sexe mais, on ne compte pour autant plus les concessions de Christian pour garder sa belle, jusqu’à sa littérale mise à genoux. D’ailleurs son «Si tu es ma soumise, je te serai dévoué» marque clairement la relation du sceau d’une domination mutuelle et consentie (donc équilibrée et heureuse), socle d’un amour idéalement épanouissant pour les femmes. De plus – et pour en finir avec ce pan du film – étendu à l’échelle de la romance, le BDSM incarne une pratique totem du don de soi et du lâcher-prise réciproque qui entérine l’idée de la fusion amoureuse et insuffle à l’histoire sa dimension la plus passionnante.

Mais s’il fallait ne retenir qu’un seul élément constituant fondamentalement le coup de maître de la saga et l’irrésistible adhésion d’une majorité de femmes, ce serait celui-là : A travers le personnage d’Anastasia Steel Cinquante nuance convoque quelque chose qui reste encore très tabou au cinéma: La représentation de sexualité des femmes normales.

Christian à genoux devant Anastasia pour s’offrir à elle et repousser son ultime barrière.

Soyons honnête. La grande majorité des films (pour ne pas dire tous) qui traitent de la sexualité active des femmes s’inscrivent encore dans une dimension mi-anthropologique-sociologique-psychanalytique dans laquelle la femme qui « fait du sexe » est soit une névrosée, soit une figure «originale» dont la couleur de la sexualité est toujours à associer à la déviance ou au trauma… On ne compte plus les héroïnes sexuellement libérées cantonnées à des personnages de prostituées, femmes violées, maltraités, en situation de détresse ou simplement hystérique, entretenant l’idée qu’une femme qui expérimente sa sexualité ne peut pas (du moins au cinéma) posséder cette pulsion naturelle commune à tous les êtres sans que ce ne soit sujet à l’altération de sa personnalité.

Ici, Anastasia Steel est une héroïne sans envergure particulière, ni follement jolie, ni brillante et pour la première fois au cinéma – qui plus est dans un film grand public -, on met en scène une femme lambda et saine (très important) en train de prendre «son» plaisir, et de surcroît un plaisir non conventionnel! Nous y voilà…Non seulement Cinquante nuances offre aux femmes le spectacle d’un idéal orgasmique (en révélant par la même au grand jour leur très commun (si,si) fantasme de soumission), mais plus profondément encore, la saga réhabilite ainsi la normalité de leur désir, de leur plaisir ainsi que l’idée que la libido féminine puisse être puissante sans pour autant être sujet à discrédit…
D’ailleurs la narration est très claire: dans les scènes de sexe, ce ne sont pas les images d’un homme qui fait l’amour à une femme qu’il nous est donné à voir, mais bel et bien celles d’une femme en train de se faire faire l’amour par un homme… La nuance est fine mais déterminante, tout autant que l’idée diffuse qu’il ne s’agit pas de “baise” mais “d’amour”. Si dans le volet un, Christian se contentait d’initier Anastasia à ses plaisirs sans le gage de la relation amoureuse, dans le second, une fois l’amour de son homme acquis, c’est Anastasia qui se plonge dans les affres d’un désir plus sombre et d’un plaisir décuplé….Une relation d’amour high level en somme, qui rappelle ce que l’écrivaine Anais Nin déclarait à propos de sa passion avec Henry Miller : “Seul le battement à l’unisson du sexe et du cœur peut créer l’extase.”

C’est donc du cent pour cent adhésion, cent pour cent projection et du cent pour cent fantasme…Et quand bien même on prendrait de la distance vis à vis de la couverture érotique de la saga, les personnages incarnent à eux seuls un large éventail de figures dans lesquelles les femmes se projettent elles-même tout autant que leur idéal masculin. Au fond, il s’agit tout bonnement pour les femmes de voir sur grand écran la possibilité d’être la vierge et la putain, la princesse et la maman et d’être aimé (le nerf de la guerre) d’un homme aussi beau que puissant et aussi tourmenté que sensible… Tout y est, et quitte a se satisfaire d’une psychologie de papier glacé, ces personnages participent au rêve féminin que la passion amoureuse peut frapper à la porte de n’importe laquelle d’entre nous.

Évidemment ces archétypes de personnalité et ce mode d’équilibre relationnel entre un homme et une femme excluent nettement toutes les considérations d’un pan extrême du féministe (considérons à la lecture de cette article qu’il existe globalement deux types de féminisme, un qui prône la division et l’autre la complétude)… Cinquante nuances n’a rien d’avilissant pour les femmes comme certains l’ont déclaré. Bien au contraire, la saga réhabilite la notion fondamentale et originelle de complétude des hommes et des femmes -“Egalité ontologique mais inégalité fonctionnelle”, La genèse -, et met en lumière l’interdépendance saine du masculin et du féminin.
Il est évident qu’ à travers ce parcourt initiatique émotionnel et sexuel, Cinquante nuances vient nous chuchoter à l’oreille la réminiscence d’un paradis perdu ou les hommes et les femmes avaient encore besoin de leur différences pour se rencontrer, s’aimer et s’épanouir et nous rappelle aussi qu’a la lueur de la chambre rouge, il n’est plus question ni de considérations culturelles, sociétales ou idéologiques, mais uniquement d’instincts sexuels et affectifs… Alors en ces temps où les rapports hommesfemmes sont en perpétuelles redéfinitions et ébranlés par l’animosité et la perte de repère, il est doux de se laisser porter par une histoire qui décline à l’infini et célèbre leur nature complémentaire, le sexe en plus.

Il serait cependant malhonnête d’attribuer uniquement au film toutes les qualité énumérées plus haut. Gardons à l’esprit qu’à l’origine il y a un livre, d’abord publié sur un site internet participatif avant de devenir un succès de librairie, puis une adaptation. C’est donc en premier lieu le livre qui avait déjà séduit les femmes et son auteure qu’il faut saluer. Le casting y est aussi férocement pour quelque chose. Difficile de passer à côté de Jamie Dornan dont le sex-appeal constitue à lui seul 50% du potentiel de fantasmatique du film. (Pour la petite histoire, c’est à la suite de Cinquante nuances plus sombres que le comédien été classé homme le plus sexy du monde par la presse)…
Finalement, nous pourrions conclure en disant que dans le paysage cinématographique, Cinquante nuances c’est un peu comme un roman de Danielle Steel (tiens comme Anastasia Steel); la collection «Harlequin» en littérature, que les lectrices dévorent tout en en connaissant les limites littéraires. C’est un plaisir coupable caché au fond du sac à main et à l’abri dans une salle de cinéma, dont on raffole parce qu’il parle à notre intimité et à nos fantasmes, mais dont, comme tous les fantasmes on a un peu honte.

Sarah Benzazon

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