Avec JULIETA, adapté de trois nouvelles de l’écrivaine canadienne Alice Munro, Pedro Almodóvar livre une de ses œuvres les plus abouties. Capable de références nombreuses mais subtiles, de revenir sur sa propre filmographie et en même temps de tendre vers une certaine nouveauté. C’est en cela que le réalisateur espagnol nous emmène tantôt dans un thriller, tantôt dans un mélodrame, avant de livrer sa forme véritable, un profond drame familial entre une mère et sa fille.

L’histoire de fond de JULIETA est plutôt simple. Julieta (touchante Emma Suárez), la cinquantaine, s’apprête à quitter Madrid avec son compagnon. Lorsqu’elle croise une jeune femme dans la rue qui lui parle d’Antía, sa fille qu’elle n’a pas vu depuis des années, son passé refait soudain surface. Telle une « junkie », comme elle se définit elle-même, la voilà replongée dans les souvenirs de sa fille, obnubilée par son absence. En déménageant dans une chambre voisine de son ancien appartement, on voit déjà quelque chose de 2046 de Wong Kar-wai tandis que Julieta décide d’écrire à sa fille l’histoire de sa vie, nous livrant ainsi ses secrets qui l’ont amené jusque-là.

Photo du film JULIETA

© El Deseo – Manolo Pavón

Nous sommes 20 ans plus tôt. Julieta est jeune (interprétée cette fois par la belle Adriana Ugarte), cheveux courts, blonds et en pétards, volontairement marqués par les années 1980 – débuts d’Almodóvar au cinéma. Le réalisateur place un climat étrange dans un train de nuit bien vide en termes d’humains, mais riche en souvenirs. Il nous rappelle ici (et le long du film) certaines œuvres d’Alfred Hitchcock, telles L’Inconnu du Nord-Express ou La Mort aux trousses bien sûr, mais également à d’autres niveau, Rebecca ou Pas de printemps pour Marnie. Car survient un drame tragique, un sentiment de culpabilité pour Julieta, puis une étreinte consolatrice avec Xoan, rencontré dans ce même train. La naissance d’un amour qui passe par une scène de sexe admirable, où les corps et leur reflet sur une vitre se mélangent. Almodóvar tient là du voyeurisme – dans la continuité des références, on y trouve évidemment le style de Brian De Palma – et joue de frustration pour le spectateur qui tente, tant bien que mal, d’assister le plus clairement possible à ces ébats puissants.

« Avec maîtrise et maturité, Almodóvar réalise là un film fascinant sur la perte. »

Voilà qui pose la première partie du film qu’on imagine se poursuivre autour d’une relation entre Julieta et Xoan. Mais comme souvent chez Almodóvar ce n’est pas si simple. Et il faudra attendre encore avant de comprendre le véritable sujet qu’il s’apprête à traiter ; la culpabilité et ses conséquences. Remontant en filigrane la vie de cette femme dont nous avons connaissance de l’avenir, Almodóvar insiste sur des détails, pouvant paraître anodins sur l’instant, mais annonciateurs des tragédies à venir. Les années passent, Julieta change – physiquement plus mature, par sa coupe de cheveux, de plus en plus longue -, et soudain, la perte de cet amour, dont les circonstances la ramènent à sa propre faute jusqu’à la laisser dans un état apathique. Almodóvar avance doucement et simplement avec ses personnages. Il forme une relation mère / fille d’abord touchante, avant d’en tirer une dépendance si parfaitement décrite par Julieta.

De là se déplacera la culpabilité, jusqu’à frapper l’ensemble des protagonistes. Sous fond de tragédie grecque, Almodóvar montre la fugacité de la vie et la fragilité des êtres, emportés par la maladie pour certains, marqués par le temps (superbe moment lors du changement de son actrice principale) ou par des éléments extérieurs pour d’autres. Comme victimes d’une malédiction des suites de leurs péchés, tous seront punis selon Antía. Cette dernière, trouvant la foi au cours d’une obscure retraite psychologique amène d’ailleurs le réalisateur sur un terrain glissant (évocation possible de l’endoctrinement djihadiste) qu’il parvient à s’approprier et à inclure parfaitement dans son récit. A la manière de Femmes au bord de la crise de nerfs qui utilisait un protagoniste terroriste, un an après l’attentat à la voiture piégée de 1987 à Saragosse. Almodóvar intègre ainsi l’actualité à son œuvre, en toute naturalité – au même titre que l’homosexualité dans son cinéma -, trouvant là une forme d’intemporalité.

Photo du film JULIETA

© El Deseo – Manolo Pavón

Le réalisateur disperse alors au fil du film une série d’indices qui trouveront une résonance certaine chez ses personnages, rappelant (si tant est que cela soit nécessaire) tout son talent. Comme ce passage où Julieta rend visite à sa mère malade. Allant la rejoindre dans son lit, la regardant avec les yeux d’une enfant. « Maman » lâche-t-elle d’une voix pleine de tendresse et d’amour avant de lui dévoiler sa propre enfant ; mère et fille spectatrices de celle-ci, réunies dans un plan humainement beau. De cette simplicité des choses, Almodóvar tire une émotion forte car honnête et véritable, comme c’était déjà le cas avec Volver. Sans l’humour parfois loufoque qu’il a l’habitude d’inclure dans des situations qui, a priori, ne s’y prêtent pas (La Piel Que Habito, entre autres), mais avec la maîtrise et la maturité de ses plus grandes œuvres (Tout sur ma mère, Parle avec elle…), Almodóvar réalise là un film fascinant sur la perte. Cela en dépit même de son final pouvant être jugé trop rapide. Car au contraire, le réalisateur n’oublie pas d’utiliser le hors champ de son histoire, annoncé dès le début par l’absence de la fille de Julieta. Jusqu’au bout il en appellera à l’imaginaire de son spectateur. Jusqu’au bout il sera parvenu à créer une complicité avec lui, à l’inclure et à l’amener à travailler, autant sur ses émotions et celles des protagonistes, que sur sa vision des liens entre les êtres.

Pierre Siclier
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