Nous chroniquons ce film culte de , à l’occasion de la présentation de sa version restaurée ce 17 mai 2015 dans la catégorie Cannes Classics à la 68ème cérémonie du Festival de Cannes.

Chaque chapitre du film, véritable fresque sociale, prend le parti de s’attacher à la vie de chacun des cinq frères Parondi, de beaux garçons débrouillards, et leurs efforts pour s’intégrer dans leur nouvelle vie, eux, les misérables paysans du Sud, venus réaliser le rêve de leur mère veuve de faire fortune à la ville. On les voit chercher du travail comme ramasser la neige sur les routes au petit matin, livrer dans une teinturerie ou devenir ouvrier spécialisé dans une usine de voitures, et bien sûr boxer… Mais aussi fréquenter les filles du Nord.
Ainsi Vincenzo, venu en éclaireur à Milan et qui, face à l’arrivée inopinée de sa famille et l’esclandre de sa mère, doit quitter la famille de sa fiancée qui l’avait accueilli, et prendre la place que sa mère lui octroie de fait : celle du chef de famille.
Les uns après les autres joueront ce rôle : Simone (), l’incompris un peu rustre et Rocco (), le bien-pensant, tous deux liés par la boxe, mais surtout par l’amour qu’ils éprouveront pour la prostituée Nadia (). Puis Ciro, le brave garçon raisonnable, qui reconnaîtra qu’ils sont « comme les graines d’un même sac », et enfin plus jeune Luca, souvent porteur de messages auprès de ses frères. Et ces cinq doigts d’une main si complices et soudés, éprouvent un amour incommensurable pour leur mère, Rosaria, la Mamma italienne en sa toute puissance, pleine d’ambition pour ses fils et prête à tout leur pardonner. Une sorte de dragon maternel protégeant ses fils contre toutes les autres femmes, les enjoignant même à prendre une femme quand on la veut vraiment et sans lui demander la permission !

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Une phrase qui nous reviendra brutalement à l’esprit lorsque l’on assistera à la scène mythique du viol de Nadia par Simone – dont certaines secondes du film ont été censurées pour la présentation en France – encouragé par ses amis et en présence de Rocco, l’homme qu’elle aime après avoir quitté Simone. Cet acte aura lieu sur le Pont de la Ghisolfa, titre du recueil de nouvelles de Giovani Testori, dont s’est inspiré Visconti.

Ce tournant du film révélera le début des rapports antagonistes des deux frères et leur premier combat, avec un fonds de compassion et d’expiation de la part de Rocco, sensible au désespoir et au début de déchéance de Simone ; il mettra alors tout en œuvre pour l’aider allant même jusqu’à exiger de Nadia, tout en négligeant sa souffrance, qu’elle retourne avec lui pour le sauver , mais aussi à rembourser ses dettes et enfin à prendre sa place pour devenir champion de boxe alors qu’il n’aime pas cette discipline… D’ailleurs Nadia opposera toujours la médiocrité, la vulgarité et le dégoût que Simone lui inspire à la bonté sacrificielle de Rocco.
Tous les ingrédients d’un chef d’œuvre : une histoire, des personnages aux caractères bien trempés, des émotions et une matière à réflexion !

« Tous les ingrédients d’un chef-d’œuvre : une histoire, des personnages aux caractères bien trempés, des émotions et une matière à réflexion ! »

Ce film, qui annonçait déjà les prémices d’un monde moderne, renvoie à la place que l’on peut s’autoriser à prendre dans la société : est-ce la famille qui décide, l’éducation, la pression sociale, l’opportunité de vivre une autre vie, les rencontres ? Le film aborde également avec beaucoup de vérité et théâtralité tous les sentiments auxquels nous convient les relations familiales: la loyauté, la trahison, la jalousie, la déception, le devoir et l’honneur, le pardon et l’importance de nos racines. Mais la perdition de Simone dans l’alcool et le jeu, son rejet par le monde de la boxe qui lui avait apporté un temps la gloire, l’engrenage infernal des dettes et du vol, sa mise au banc de la famille, sa solitude, et l’humiliation ressentie car repoussé par la femme qu’il aime, le mèneront jusqu’à l’issue extrême : le meurtre de Nadia… une scène très réaliste que le réalisateur Emir Kusturica a lui-même décrit comme le sommet du cinéma du XXème siècle. On avait oublié à quel point Annie Girardot était une merveilleuse actrice, aussi naturelle, passionnée, intuitive et lumineuse ! Elle offre au personnage de Nadia une composition tour à tour joyeuse, légère, grave et désespérée face à l’injuste décision de Rocco et à son impuissance à changer son propre destin.

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A côté d’elle, le personnage joué par Alain Delon, effacé prendra peu à peu de l’ampleur … sans parler de Renato Salvatori, dont Visconti s’inspira pour le personnage de Simone, et des répercussions du film sur ce trio là, lié dans la vraie vie, y compris par la violence qui obligea Annie Girardot à quitter Salvatori.

Tous les ingrédients qui font de ce film, l’un des plus théâtral du réalisateur, un chef d’œuvre : une histoire à rebondissements, des personnages dont les caractères bien trempés évoluent, des émotions que l’image en Noir et Blanc intensifie sur les visages des acteurs filmés de très près par Visconti, et une matière à réflexion qui nous trotte dans la tête longtemps après!

Sylvie-Noëlle
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