« ET BIM, le collectif qui veut tirer l’humanité vers le haut ».

Voici ce que l’on peut lire lorsque l’on débarque sur l’une des chaînes les plus créatives et fascinantes du YouTube francophone. Face à une phrase d’accroche aussi intrigante, on est en droit de s’interroger sur le contenu d’une page qui ne promet ni plus ni moins que l’élévation de la race humaine. Un bien beau programme donc que nous allons tenter de décortiquer et d’analyser pour en cerner l’intérêt bien plus complexe qu’il n’y parait.

ET BIM ?

Mais concrètement, c’est quoi ET BIM ? En arrivant sur leur chaîne, il n’est pas immédiatement facile d’identifier le genre et le type de vidéos que peut produire le collectif. Du coup, on se tourne machinalement vers la première vidéo postée. Elle s’appelle Mon frère et moi : merci Facebook ! et date du 21 juin 2012. Un homme y décrit avec beaucoup de sarcasme la relation qu’il entretient à distance avec son frère grâce au fameux réseau social. Le ton est alors immédiatement donné : avec ET BIM, sourire se fera toujours en grinçant. On trouve deux ans plus tard une vidéo qui repose sur le même principe de satire de l’utilisation des réseaux sociaux avec Le Jour du Permis / Merci Facebook, mais le propos est déjà beaucoup plus acerbe et la mise en scène particulièrement efficace. L’aboutissement de cette veine profondément satirique semble être le court métrage Darfimbabwour posté en mars dernier, l’histoire sous forme d’une compilation de fausses images d’archives télévisuelles d’un pays d’Afrique imaginaire en proie à une terrible vague de famine et l’évolution du traitement que font les médias de masse de cette affaire. On vous laisse deviner (et surtout aller voir) la vision que peuvent proposer des créateurs indépendants du net sur un tel sujet.

En 2013, une web-série de 11 épisodes, CMLV (pour C’est Marrant La Vie), reprenait avec plus ou moins de pertinence certains poncifs de BREF, sous une forme plus libre mais du coup moins intéressante. La critique virulente laisse place à la mélancolie d’un jeune trentenaire qui prend conscience en voix off de la vanité des petites choses qui font sa vie. A partir de cette rapide exploration de leurs créations, on se rend très vite à l’évidence que ce qui intéresse ET BIM ce n’est jamais l’humour pure, simple, autosuffisant, mais un profond désir de s’emparer du langage neuf des différents formats (très formatés justement) de vidéos internet pour en faire de nouvelles surfaces de création plus profondes. Et cette volonté est particulièrement visible dans la série plus récente qui a rencontré un certain succès : Les Podcasts de Marius.

Les Podcasts de Marius : une petite bombe d’inventivité

Attention : nous vous recommandons de visionner ci-dessous la vidéo en question avant de lire la suite de cet article, pour en préserver l’intérêt et l’impact. Vous nous remercierez.

Marius c’est donc un personnage incarné par le réalisateur des vidéos lui-même, Ambroise Carminati, membre du collectif que l’on aperçoit dans leurs autres programmes. Le principe est assez simple mais particulièrement brillant : la vidéo commence comme un podcast made in YouTube classique, c’est-à-dire un jeune debout devant sa caméra qui filme en grand angle des blagues moyennes sur un sujet complètement inintéressant (à savoir La pâte à prout, Draguer une fille et La Piscine), avant que la situation ne glisse vers tout autre chose. Cet autre chose, c’est un court métrage angoissant qui place son personnage dans des situations cauchemardesques, dans la mesure où le personnage comique et léger perd totalement le contrôle de son « Podcast » qui sombre dans l’horreur. Prenons par exemple la vidéo MARIUS – LA PISCINE et observons-la ensemble pour mieux cerner cette construction qui déconstruit le formatage. L’épisode commence comme un podcast classique, habilement reconstitué : grand-angle, jeu d’acteur caricatural, personnages clichés, gros titre grossièrement animé sur fond bleu flashy, blagues un peu lourdes et attendues… Le personnage nous parle donc de la piscine et les stéréotypes qui l’entourent, et déclare adorer les toboggans géants. La mécanique du podcast se met donc en place, le personnage énonce une idée ou une situation qui est immédiatement illustrée par une reconstitution mise en scène. Sauf que cette fois, c’est le podcast lui-même qui disjoncte. On voit effectivement Marius glisser avec bonheur dans un toboggan, sauf que très vite quelque chose cloche, un malaise s’installe, la descente est trop longue. La musique joyeuse disparaît doucement, Marius semble inquiet, le spectateur venu le voir débiter des vannes aussi, jusqu’à ce qu’il oublie qu’il était venu voir un simple podcast innocent. Le malaise du personnage est du coup partagé par le viewer. Le sentiment d’inquiétante étrangeté s’infuse alors dans toute l’image, et ce qui semblait coloré et joyeux devient sombre et oppressant. La suite de la vidéo est alors un efficace petit film d’angoisse dans ce toboggan qui devient un espace de huis clos terrifiant car apparemment infini et fermé.
C’est justement cette idée de glissement, emboîtement progressif qui fait des Podcasts de Marius une création aussi novatrice et surprenante. Le glissement du rire à la terreur par l’écriture, mais aussi celui d’un formatage audiovisuel à une conception cinématographique de la mise en scène de fiction. Ambroise Carminati, qui a tout de même par la suite réalisé un long métrage, s’amuse à pervertir des situations banales autant qu’un format très reconnaissable pour déstabiliser et angoisser le spectateur crédule et assoupie de YouTube. Il crée alors un micro-électrochoc qui, à sa petite échelle, permet de reconsidérer un certain nombre de choses.

Des perspectives pour la création audiovisuelle sur internet

ET BIM n’est évidemment pas le seul collectif du genre à œuvrer sur internet, on peut par exemple considérer comme semblables en certains points les démarches des PARASITES et leurs sketchs décalés ou NOU ! et leurs méta-caméras cachées. Mais là où il frappe fort, c’est justement dans cette tentative de renouvellement et de réflexion insinuée, une ambition assez nouvelle qui s’oppose au simple déversement superficiel de contenus creux qui faisaient l’identité de YouTube jusqu’à présent. Il y a aujourd’hui les chaînes de vulgarisation comme E-Penser ou Dirty Biology, et les collectifs dans la lignée de ET BIM qui questionnent le médium sur lequel ils créent et évoluent, en mettant en vidéo ces questionnements. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est justement que la plateforme devienne le fondement même de réflexion des contenus qui la nourrissent. Les codes propres à la création internet ne sont alors plus des contraintes à l’imagination mais une matière à tordre, à déconstruire pour en faire un terreau de nouveauté et d’inventivité. Ce désir de (re)création se lit parfaitement dans la description de la chaîne :

« ET BIM est un collectif œuvrant dans l’audiovisuel, réuni autour d’un point de vue conscient de la création et de ce qu’elle doit être.
Auteurs, comédiens, techniciens, monteurs, développeurs web… ET BIM agrège, fédère et fournit des moyens créatifs à de nombreux talents, afin de donner naissance à des productions divertissantes et sans compromis.
ET BIM calibre sa production autour de trois axes : les longs-métrages, la chaîne Youtube et les nouveaux médias. »

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Ambroise Carminati et le reste de sa bande font partie d’une jeune génération qui a compris que l’une de ses forces artistiques est l’émergence de nouvelles plateformes et médias de création. ET BIM est symptomatique de cette appropriation réussie, sans être une finalité absolue en soi ; leur travail est à considérer comme la marque d’une extension des espaces de créativité, et comme l’espoir d’un YouTube (plus que d’autres plateformes, puisque YouTube est un site qui possède ses propres codes) plus réflectif et conscient de ses paramètres. Au-delà d’un contenu de qualité, c’est donc tout un ensemble de perspectives que propose le collectif inventif qui veut, on le rappelle, « tirer l’humanité vers le haut ». A défaut d’y parvenir, ils ont au moins le mérite de tirer YouTube de son innocente monotonie.