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Un regard sur le cinéma français

Il est toujours délicat de parler du cinéma français tant celui-ci a connu de phases et d’aspects différents. Je ferai donc volontairement l’impasse sur la naissance de l’art cinématographique intimement liée à la France, notamment à l’invention des frères Lumière en réponse à Edison et au génie créatif d’un Georges Méliès et ses apports techniques. Le sujet serait trop vaste. Plutôt qu’un pur résumé chronologique, nous allons plutôt essayer de comprendre l’état de la production française actuelle à travers son énorme héritage culturel et son importance aussi bien passée qu’actuelle dans le paysage cinématographique mondial. Je tiens également à préciser que cet article n’a pas pour but d’établir une hiérarchie qualitative entre les films. Je ne les comparerais qu’en fonction de leur genre ou leur ambition, car c’est bien là que se trouve le problème de la production actuelle en France.

Inutile de se mentir, la production française est en pleine tourmente. Souvent critiquée par un public pointant du doigt un manque de prises de risques, elle peine à offrir de la diversité, et stagne bien souvent entre les drames et la comédie. Le paradoxe, c’est que ce même public, celui qui dénonce cette standardisation de la production, offre à Intouchables plusieurs millions d’entrées. Il en est de même pour Bienvenue chez les Ch’tis. Pour Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu. Mais un autre genre que la comédie ou le drame ne saurait déplacer les foules à ce point. Tout est une question d’offre et de demande, et il n’y a plus de demande d’ambition, de film de genre, d’originalité en France. Les films français audacieux se comptent chaque années sur les doigts d’une main, et si bien sûr certains ont des succès de niche – Les Adieux à la Reine, par exemple – aucun ne fera autant de bruit qu’une comédie de Franck Dubosc. Cela pose un problème mettant en valeur ce paradoxe. Un cinéma aussi peu diversifié, alternant entre deux genres dominants et aussi bons que puissent en être les représentants, conduit à une sorte de « routine ». Le public généralise, et si le cinéma français se traîne la réputation, justifiée bien qu’un peu exagérée, de ne produire que drames et comédies, beaucoup n’établiront plus de différences qualitatives dans ces genres. Une comédie sera une comédie de plus, un drame sera un drame de plus. L’auteur n’est plus aussi important que le genre de son œuvre. Ainsi, de nombreux « La Vie d’Adèle, un drame de plus » ou « Quai d’Orsay ? Ouais, encore une comédie. » étaient lisibles dans les commentaires d’Allociné avant même la sortie des films concernés. Mais Bertrand Tavernier n’est pas Florence Foresti, et Kechiche n’est pas Roselyne Bosch. La multiplication des drames et comédies nuit totalement au genre en question, et cela contribue à détériorer l’image d’un cinéma français dont le box-office, paradoxalement, ne tourne qu’autour des genre dont le public dit se lasser. Loin de moi l’idée de blâmer l’ensemble de la production dramatique ou comique française actuelle ; il faut des films comme Intouchables ou Les Visiteurs, certes. Et parfois, certaines pépites se détachent de la masse, je pense par exemple au film Les Rencontre d’après Minuit. Ce qui est dommageable, c’est que le cinéma français se complaît dans ces deux genres et n’ose prendre aucun risque pour donner au public de nouvelles expériences.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que plusieurs réalisateurs français majeurs, tels Michel Hazanavicius (OSS 117, The Artist, La Classe Américaine..) ou Christophe Gans (Le Pacte des Loups, la Belle et la Bête) montent au créneau et dénoncent ce manque de variété. Dans le SoFilm No17, Hazanavicius et Miraval détaillent en profondeur le problème de la production française ; en voici un extrait :

« Il n’y a pas aujourd’hui de film d’horreur au dessus de 3 millions en France, il n’y a pas de film d’aventure, il n’y a pas de film catastrophe, pas de film de guerre, pas de film de science-fiction, pas de péplum […] Pour moi, l’ambition consiste à couvrir l’ensemble du spectre… Dans le cinéma espagnol, il y a des films d’horreur et pas des films d’horreur « french frayeur » pour Canal Plus à 1,5 million de budget et avec un groupe d’ados dans la montagne qui se perd. Il y a des trucs avec des effets spéciaux incroyables, des créatures… Le Labyrinthe de Pan, je ne sais pas comment le faire en France. »

Christophe Gans, lui, plus alerte encore, annonce que « Si les choses ne changent pas, le cinéma va en crever. On a une jeune génération qui pousse derrière la porte, et la porte ne veut pas s’ouvrir. ». Il n’a sans doute pas tort. L’ambition française n’existe tout simplement plus, et si les conséquences ne sont peut-être pas visible pour l’instant, elle le seront sans doute prochainement tant de nombreux jeunes cinéastes espèrent changer les choses et se heurtent au cercle fermé du cinéma français. Peut-être est-ce nécessaire de faire s’effondrer ce cercle. Peut-être faut-il faire changer les mentalités. Peut-être que si l’on explique au public qu’Apocalypse Now doit beaucoup à un film français, La 317ème Section, cela changera son point de vue sur la faiblesse du cinéma en France. Peut-être que si on lui montre Malevil, Dans la Brume Electrique, Cent Mille Dollars au Soleil, Nid de Guêpes, il prendra conscience de la potentielle puissance du cinéma français en tant que leader mondial du cinéma. Car fût un temps, pas si éloigné, où la production française était constituée certes des grands drames de Marcel Carné ou de René Clément, mais aussi du génie ambitieux d’un Henri Verneuil qui parvient à regrouper dans un film Michel Audiard, Lino Ventura, Belmondo et Delerue. Voilà ce qui manque au cinéma français du 21ème siècle, ce qui ternit son image, ce qui l’affaiblit ; c’est qu’il est impossible aujourd’hui d’imaginer pouvoir financer un film post-apocalyptique français de l’ampleur de Malevil, ou un film d’aventure comme Cent Mille Dollars au Soleil qui n’aurait pas à rougir devant un film de John Huston.

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Alors pourquoi la production est-elle dans cette état ? Sans doute grâce au mode de financement. A la toute puissance des chaînes télévisées. Si au Etats-Unis par exemple, les grands majors ainsi que les producteurs plus modestes parviennent à assurer une production diverse et variée, en France ce sont les chaînes qui sont devenues de plus en plus importantes dans le financement, jusqu’à devenir essentielles. Et inutile pour elles de soutenir et financer un film qui ne sera pas diffusable à 21 heures. En ce sens, un grand réalisateur comme Florent-Emilio Siri ne fera pas le poids face à la nouvelle comédie familiale de Gad Elmaleh. Il en sera de même pour un Bertrand Tavernier qui, malgré sa notoriété et ses nombreux excellents films, a énormément de mal à trouver un financement à l’heure actuelle. Cela conduit bien sûr au conformisme, à la pensée unique, à l’uniformisation de la mise en scène, et bien souvent à la médiocrité ; un film se doit de correspondre aux critères, de transmettre certaines valeurs, d’être lisse tout simplement. Tant pis pour les Gaspard Noé ou autres Gondry qui ont une certaine notion du cinéma à défendre.

C’est pour cette raison que certains français préfèrent carrément quitter la navire et s’exporter afin de laisser libre court à leurs envies. Alexandre Aja, par exemple, est un des grands réalisateurs français et il travaille aux États-Unis ; là-bas, il réalise La Colline a des yeux ou Piranha 3D, et semble prendre un plaisir monstrueux à réaliser ses fantasmes tout en produisant et aidant des talents comme Franck Khalfoun. Il le sait, la production française actuelle n’a rien à lui offrir compte tenu de sa vision très particulière du cinéma. Beaucoup moins grand, mais dans le même cas de figure, Louis Letterier, réalisateur français du Choc des Titans et d’Insaisissables, est un exemple intéressant. Après un petit sondage réalisé auprès de 50 personnes dans la rue, sept seulement savait que le Choc des Titans était réalisé par un Français. Ce film, qui connu un grand succès en France, fût donc assimilé à du cinéma américain, ce qu’il est théoriquement puisque la production est majoritairement américaine certes, mais la réalisation est française. A croire que, dans l’inconscient collectif, un film qui n’est ni un drame ni une comédie, ou avec des acteurs autre que français, ne peut pas être réalisé par un français. Comme si y avait d’un côté le cinéma qui peut se permettre des choses, des images virtuelles, des créatures, de l’action…et de l’autre le cinéma français. Comme si le public demandait autre chose que ce que la production française lui sert, et pourtant, ne puisse pas concevoir que ça puisse exister.

Le cinéma français a la capacité de devenir, ou redevenir devrais-je dire, le pionnier mondial, celui qui crée les tendances. Vous remarquerez que dans cet article, je n’aborde pas la Nouvelle Vague Française, elle-même qui a influencée Scorsese ou Spielberg, qui a été un véritable séisme dans la production. Tout simplement car, malgré ses nombreux chefs-d’œuvre, la Nouvelle Vague a également signifié la fin des films de genre français au profit d’une adoration du « vrai », d’une recherche de la réalité et d’une économie de moyens. Tout ce que la production française actuelle, hantée par cet énorme héritage, ne fait que reproduire sans atteindre la grâce des meilleurs Chabrol ou Godard. D’aucuns affirmeront que si le cinéma français est en effet très limité à l’heure actuelle, au moins nous évitons le piège qui serait de faire « comme les américains » en moins bien. A ceux-ci, je répondrais que lorsque Siri réalise Cloclo, ses plans-séquences n’ont rien à envier aux meilleurs biopics américains, et qu’il est difficile de faire plus français que Belmondo parlant avec Ventura sous la plume de Audiard. L’ambition française doit renaître, en effet, car elle a existé et n’était pas qu’un ersatz du cinéma étranger. Nous avons les talents pour faire autre chose, pour bouleverser le monde du cinéma. Dans les années 1970, aux Etats-Unis, un groupe d’amis, n’ayant que faire du conformisme et des règles établies de l’âge d’or, s’emploie à réaliser leurs films, à imposer leur cinéma, avec une rage et une envie incroyable. Ces amis, ce sont Steven Spielberg, Georges Lucas, Brian de Palma, Francis Ford Coppola, et Martin Scorsese. Nous pouvons rêver que de nouveaux génies fassent exploser les mentalités, s’imposent malgré un système de financement déplorable, et révolutionnent une fois de plus tout ce que le cinéma français a été et est actuellement. Une nouvelle Nouvelle Vague, dans un sens, qui cette fois saurait rappeler aux Français que leur Cinéma fût un des plus beaux et des plus importants du monde.

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19 juillet 2014 17 h 18 min

Peut-être pas exclusivement du public, mais ça joue beaucoup, c’est sûr. C’est vrai que le problème ne vient sans doute pas du manque d’audace des jeunes réalisateurs français, quand on voit à quel point ça se presse devant la porte…Le manque d’audace du public, ça, oui, c’est fort probable. Il y a de toute façon une contradiction entre les dires du public et le box-office. Ceux qui s’efforcent d’offrir autre chose, un retour aux films de genre ou tout simplement une comédie ou un drame qui sort de l’ordinaire (je pense par exemple à About Time, actuellement on ne pourrait pas sortir une comédie dramatique comme ça en France) sont vite écrasés par un système de financement déplorable et une demande du public de plus de « normalité ».

lagrandeillusion
lagrandeillusion
Invité.e
19 juillet 2014 15 h 05 min

le vrai problème du cinéma français, c’est son public.

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Invité.e
Répondre à  lagrandeillusion
19 juillet 2014 17 h 23 min

Peut-être pas exclusivement son public, mais ça joue beaucoup, c’est sûr. C’est vrai que le problème ne vient sans doute pas du manque d’audace des jeunes réalisateurs français, quand on voit à quel point ça se presse devant la porte…Le manque d’audace du public, ça, oui, c’est fort probable. Il y a de toute façon une contradiction entre les dires du public et le box-office. Ceux qui s’efforcent d’offrir autre chose, un retour aux films de genre ou tout simplement une comédie ou un drame qui sort de l’ordinaire (je pense par exemple à About Time, actuellement on ne pourrait pas sortir une comédie dramatique comme ça en France) sont vite écrasés par un système de financement déplorable et une demande du public de plus de « normalité ».

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19 juillet 2014 18 h 18 min

Peut-être pas exclusivement du public, mais ça joue beaucoup, c’est sûr. C’est vrai que le problème ne vient sans doute pas du manque d’audace des jeunes réalisateurs français, quand on voit à quel point ça se presse devant la porte…Le manque d’audace du public, ça, oui, c’est fort probable. Il y a de toute façon une contradiction entre les dires du public et le box-office. Ceux qui s’efforcent d’offrir autre chose, un retour aux films de genre ou tout simplement une comédie ou un drame qui sort de l’ordinaire (je pense par exemple à About Time, actuellement on ne pourrait pas sortir une comédie dramatique comme ça en France) sont vite écrasés par un système de financement déplorable et une demande du public de plus de « normalité ».

lagrandeillusion
lagrandeillusion
Invité.e
19 juillet 2014 16 h 05 min

le vrai problème du cinéma français, c’est son public.

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Invité.e
Répondre à  lagrandeillusion
19 juillet 2014 18 h 23 min

Peut-être pas exclusivement son public, mais ça joue beaucoup, c’est sûr. C’est vrai que le problème ne vient sans doute pas du manque d’audace des jeunes réalisateurs français, quand on voit à quel point ça se presse devant la porte…Le manque d’audace du public, ça, oui, c’est fort probable. Il y a de toute façon une contradiction entre les dires du public et le box-office. Ceux qui s’efforcent d’offrir autre chose, un retour aux films de genre ou tout simplement une comédie ou un drame qui sort de l’ordinaire (je pense par exemple à About Time, actuellement on ne pourrait pas sortir une comédie dramatique comme ça en France) sont vite écrasés par un système de financement déplorable et une demande du public de plus de « normalité ».

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