Un an après Les chevaliers blancs Joachim Lafosse se replonge dans le registre intimiste de la cellule familiale avec L’ÉCONOMIE DU COUPLE. Un thème qui lui est cher puisqu’il l’avait déjà exploré dans A perdre la raison en 2010, Nue propriété en 2006 ou encore Folie privée en 2004. Ce huitième long métrage, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, se joue cette fois-ci à l’abri du huis clos d’une maison bourgeoise dans laquelle Joachim Lafosse met en scène la séparation d’un couple et le démembrement inévitablement douloureux d’une famille. Sujet fort, pourtant, Joachim Lafosse n’abordera jamais son film par le prisme d’un pathos grandiloquent ou d’une hystérie théâtrale comme on s’y préparait. Il préfère opter pour la distance impartiale d’un observateur, la neutralité d’un regard extérieur impassible tel celui d’un juge qui aura à statuer sur l’avenir de la nouvelle partition familiale et l’organisation et immobilière. Au centre des débats : la maison. Sa valeur, son coût, son partage mais aussi les travaux, les courses et les jours de garde. L’ÉCONOMIE DU COUPLE met en lumière ce temps suspendu dont on ne sait s’il est trop long pour être supportable ou trop court pour laisser le temps réparer ce qui a encore l’espoir de l’être. Un temps fané où à l’heure du désamour vient celui de l’addition ; un temps où il faut se mettre à table et faire les comptes. Quel est le prix de ce que nous avons vécu ? Qu’as-tu apporté comme plus-value à notre vie ? Combien ont coûté nos sacrifices ? Les miens ont-ils été plus grands que les tiens ?

L’ÉCONOMIE DU COUPLE pèse, évalue, jauge et organise. Joachim Lafosse nous narre l’histoire d’un champs de bataille domestique dont les réminiscences du bonheur passé ne sont visibles qu’au gré des dessins d’enfants affichés sur la porte du frigo ou des bibelots ramenés de vacances. Le doux quotidien d’hier a lugubrement muté aujourd’hui en une suite de contingences logistiques et pécuniaires. L’ÉCONOMIE DU COUPLE est l’histoire d’une séparation où le partage de l’Avoir, la scission de l’espace, des biens et des souvenirs est le prix à payer de l’échec amoureux.

Photo du film L'ÉCONOMIE DU COUPLE

Bérénice Bejo et Cédrick Kahn interprètent Marie et Boris. Après quinze ans de vie commune, ils se séparent mais pour des raisons d’argent, ils n’ont d’autres choix que de continuer à cohabiter. Il n’a pas de travail, elle assume le quotidien. Il a fait d’un petit bureau son appartement clandestin, elle régit le temps encore partagé et maintient l’équilibre… Le tout sous les yeux de leurs jumelles, victimes collatérales et silencieuses du déchirement.

L’ÉCONOMIE DU COUPLE, ou la plongée dramatico-domestique dans la petite entreprise familiale. Certains parleront de justesse et même de pudeur en évoquant la mise en scène de Joachim Lafosse puisque le réalisateur filme les maux du conflit plutôt que le conflit lui-même. Il semble refuser le pathos et lui préfère la dignité. La douleur est contenue, rangée sous le tapis, ravalée comme de la salive amère. Et si son propos a l’ambition d’une certaine densité, il laisse souvent la sensation d’un polissage, d’un traitement sous-incarné, d’une posture théorique et cérébrale qui souffre de ne pas embrasser ce qu’il y a d’essentiel dans le drame de la séparation : la violence et la douleur. Oui cette douleur on la devine, elle est bien là mais plus présumée que palpable. Les deux comédiens ne brillent pas. Bérénice Bejo et Cédrick Kahn ne s’aiment plus mais Lafosse ne parvient jamais à générer l’émotion de leur amour passé. Alors, performances d’acteurs mitigées ou direction à tâtons ?

« La sensation d’un polissage, d’un traitement sous-incarné, d’une posture théorique et cérébrale, qui souffre de ne pas embrasser ce qu’il y a d’essentiel dans le drame de la séparation. »

L’ÉCONOMIE DU COUPLE semble pécher par un surinvestissement de l’écriture et l’intellectualisation du sujet. Du scénario au texte, tout apparaît exécuté avec la minutie d’une partition parfaitement pensée mais bien trop rigoureuse. Les dialogues manquent de matière organique, ils ne sont pas empreints de la blessure singulière du couple, ils sont standards, des mots bien choisis, justes, mais qui sonnent comme des enveloppes vides. Dans L’ÉCONOMIE DU COUPLE on se répète, souvent, sans jamais que cette répétition ne se fasse plus agaçante, oppressante ou ne souligne la montée de l’amertume et la colère que Lafosse voudrait pourtant mettre en scène. Les séquences se succèdent les unes après les autres sans être dénuées d’intérêt mais relèvent toutes du même ton, d’une tiédeur dommageable et malheureusement immuable. Deux scènes restent tout de même en tête. A deux reprises Joachim Lafosse parvient à trouver son intensité et génère l’émotion. Un dîner entre amis ou une danse à quatre sur Bella de Maître Gims réussiront le temps de quelques minutes à nous émouvoir. Le film prend alors l’ampleur qu’il mérite, tragique et déchirant. Malheureusement ces petites perles seront noyées par 1h40 de platitude.

Photo du film L'ÉCONOMIE DU COUPLE

Malgré tout le film n’est pas dénué d’une certaine maîtrise à la réalisation. L’ÉCONOMIE DU COUPLE regorge de plans séquences visuellement et narrativement très à propos et relativement enthousiasmants. Dès la scène d’ouverture et à de nombreuses autres reprises, l’immersion dans le lieu et l’intimité du couple est puissante. On suit les personnages de pièces en couloirs, cette déambulation de la caméra se fait nôtre et nous happe immédiatement. La maison, littéralement le cinquième personnage de la famille, porte les stigmates du conflit. Elle a été façonnée par un lien qui se disloque, la porte vitré du bureau est aujourd’hui recouverte de papier kraft pour cacher le lit d’appoint, la cuisine marque les heures en fonction de ce qu’on y fait cuire dans la poêle. Ces plans séquences offrent une intrusion profonde et prégnante dans les coins et recoins de cette demeure maintes fois parcourue mais aujourd’hui en passe d’être désertée. La mélancolie chez Joachim Lafosse se lit alors dans le décor.

L’ÉCONOMIE DU COUPLE dresse un portrait tout à fait juste de la réalité tangible et matérielle de la vie commune, réalité qui fait irruption dans la sphère émotionnelle jusqu’à l’anesthésier et la faire basculer dans un désamour. Lorsqu’avec le temps chacun devient plus gourmand de contrôle ou de désinvolture, lorsqu’il n’y a plus d’équilibre et qu’année après année ce déséquilibre toléré jusqu’alors se meut en amertume, renoncement et abnégation, L’ÉCONOMIE DU COUPLE dresse une chronique de la séparation où l’amour croule sous le poids de l ‘administration. Un projet fort sur le papier mais il a manqué à Joachim Lafosse le lâcher prise intellectuel qui aurait permis à son propos de saisir une vérité. Son film théorise plus qu’il ne donne à vivre. Dommage.

Sarah Benzazon
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