Christian Volckman en 2020

Entretien avec Christian Volckman, réalisateur de The Room

À l’occasion de la sortie en VOD de The Room, nous avons eu la chance de nous entretenir avec son réalisateur Christian Volckman. L’occasion de discuter de son premier film d’animation, la naissance du projet The Room, mais aussi l’art d’une manière générale et l’état actuel du cinéma français. Un discours souvent passionnant à découvrir sans plus attendre.

Le Blog du Cinéma : Près de 14 ans séparent la sortie de Renaissance de celle de votre nouveau film. Pouvez-vous nous parler de la genèse du projet The Room ?

Christian Volckman : Cela a été très difficile de faire Renaissance car à l’époque, il y avait très peu de films d’animation en 3D et en capture de mouvements qui se tournaient. La technologie était neuve. On a un peu dû essuyer les plâtres et c’est en quelque sorte la longueur de la production qui m’a épuisé, j’ai commencé à 27 ans et terminé à 35 ans, entre toutes les différentes phases, de l’écriture à la fabrication qui a mis quelques années en passant par la recherche de financement. À la fin de l’expérience, je me suis dit que si le cinéma doit être cela, je ne vais pas vouloir continuer. J’ai donc décidé de me lancer dans la peinture. D’un point de vue créatif, cela me séduisait car il suffisait d’avoir une toile blanche en face de soi et un peu de peinture pour arriver à s’exprimer. Sans aucune autre pression financière, si ce n’est celle de vendre quelques toiles de temps en temps pour survivre. En tout les cas c’est comme ça que je le voyais dans mon imaginaire d’artiste : la liberté la plus totale. Je me suis très vite retrouvé confronté à la réalité qui m’a fait sortir de mon fantasme. C’était bien plus compliqué que je ne l’imaginais parce que la toile blanche a un effet terrifiant sur la psyché. C’est le vide et il faut le remplir. Avec l’histoire de l’art qui est beaucoup plus importante que l’histoire du cinéma. Un art très vieux, avec plusieurs phases collectives dont le cinéma n’est pas encore passé. Il y a la phase de destruction, de l’abandon du figuratif, de la peinture elle-même et tous les pays ont participé à cette histoire de l’art, ce qui fait que quand on se retrouve face à sa toile, on est face à une difficulté pour trouver une forme. Je désirais trouver un langage personnel dans la peinture. J’ai passé 5 ans à peindre sans trouver la forme idéale. Je me suis dit alors : soit je deviens peintre avec au moins 10 ans de recherche devant moi, soit je me remets au cinéma. Et en fait, l’appel du cinéma a été beaucoup plus fort que celui de la peinture, qui aurait été un chemin plus solitaire. J’ai commencé à peindre des maisons qui s’effondrent sur elles-mêmes dans mon atelier, suite à une recherche sur les événements au Japon en 2011, l’accident de Fukushima notamment. J’ai pris comme sujet ces maisons balayées par le tsunami. C’est ainsi que m’est venue l’idée pour The Room. J’ai eu l’envie de revisiter le mythe de la lampe d’Aladdin par le biais d’une famille contemporaine qui serait à la recherche du rêve américain. J’ai commencé à écrire, mais encore 5 ans se sont écoulés avant de lancer définitivement le projet. En ce sens, le temps du cinéma est un temps extrêmement étrange.

Renaissance en 2006

Il y a donc une grande part personnelle que vous avez injecté dans le personnage de Kevin Janssens ?

Oui exactement. D’ailleurs, une des versions qui n’a pas été tournée mettait beaucoup plus l’accent sur la création en général, sur la difficulté de la création et presque son impossibilité. Mais je me suis rendu compte que cette version intéressait moins de monde. J’ai réfléchi alors par la suite au couple et à l’enfant, qui sont des choses plus communes, qui vont toucher plus de monde.

Notre critique de The Room

Vous êtes passé du film d’animation à un film en prises de vues réelles tourné avec de véritables acteurs. En quoi la façon de travailler a été différente pour vous ?

La grande différence avec l’animation, c’est qu’il faut accepter le lâcher-prise. L’animation c’est le contrôle absolu. Accepter l’intervention du comédien, de l’équipe technique ou du cadreur. C’est le moment du tournage qui change radicalement l’expérience. Il faut laisser un acteur s’imprégner d’un texte qui le digérera ensuite à sa façon, puis faire des propositions. Que ce soit Kevin ou Olga, ils sont tous deux très aguerris, avec énormément d’expérience et de métier, ce qui fait que chaque jour, ils me poussaient dans mes retranchements, en me donnant des idées auxquelles je n’avais pas pensé. Il faut pouvoir réfléchir à l’ensemble du film et ensuite accepter ou pas la proposition, mais c’est un processus bien plus vivant que l’animation qui demeure une expérience plus proche de la peinture. Le story-board ne changera que très peu. En prises de vues réelles, on peut faire un story-board, ce que j’ai fait pour The Room, mais au final, on se retrouvait rarement avec les mêmes cadres. Ce qui m’a beaucoup plu, car cela restait vivant, tandis que quelque chose meurt en cours de route avec l’animation. Par exemple, il y a une scène de fête dans le film, où les comédiens dansent et c’était écrit d’une manière assez vague dans le scénario. On s’est dit alors qu’on allait leur donner un espace dans la maison et que le chef opérateur allait les suivre en caméra épaule. Ils devaient improviser. Cela a été bénéfique puisque nous avons eu des moments inattendus auxquels je n’aurais pas pensé pendant l’écriture.

Le personnage d’artiste peintre de Kevin Janssens est la projection d’une période traversée dans la vie de Christian Volckman

Est-ce que vous vous êtes entouré de collaborateurs techniques que vous connaissiez ou la plupart ont été imposés ?

Je connaissais juste le chef opérateur avec qui j’avais tourné des clips. L’équipe était majoritairement belge et j’ai eu une chance incroyable de tomber sur des gens très professionnels, très consciencieux, qui ont accompagné le processus d’une fort belle manière. C’est aussi un coup de chance mais je tiens à remercier la co-production belge O’Brother.

Où avez-vous tourné majoritairement ?

Moitié en Belgique et moitié au Luxembourg.

La maison nous est apparue comme un personnage à part entière dans le film. Existe-t-elle réellement dans son intégralité ou certaines pièces ont été créées ?

La maison du jardin et du rez-de-chaussée est bien réelle, puis à partir du moment où l’on monte à l’étage, nous l’avons reconstitué dans un studio au Luxembourg. La « room » elle-même est une création également. Évidemment on ne se rend pas compte de ce genre de détails en regardant le film.

L’idée était d’embarquer assez rapidement le spectateur dans le fantastique.

Le film commence avec ce couple qui s’installe dans une grande maison isolée en campagne. Elle leur fait peur avec ses bruits bizarres et on se dit que nous allons assister à un énième film de maison hantée, ce que n’est pas du tout The Room par la suite. Était-ce une volonté de votre part de brouiller les pistes au début, en s’amusant avec les clichés du genre ?

Tout à fait, l’idée était d’embarquer assez rapidement le spectateur dans le fantastique, ce qui n’est pas toujours facile. Je l’ai fait en gardant en tête l’une des fameuses phrases d’Hitchcock qui dit qu’il vaut mieux partir d’un cliché que d’y arriver. Il fallait créer des attentes pour ensuite mieux les déjouer. Et je préférais que cela aille dans ce sens plutôt que l’inverse, car j’ai vu beaucoup de films promettre quelque chose de grand avec un final qui déçoit, pour des raisons budgétaires ou une idée mal exploitée dans son ensemble.

Dans la deuxième partie du film, jusqu’à son final, on entrevoit des possibilités offertes par la chambre, assez vertigineuses. Tout est limpide, grâce aussi à un excellent montage, mais on se dit clairement que cela pourrait aller plus loin.

 Alors moi je suis complètement fan de la deuxième partie du film et j’aurai voulu aller plus loin. Le souci c’est qu’il y a tout d’abord des contraintes budgétaires, quand un producteur me dit que je dois changer de direction parce que je suis en train de déraper, cela m’ennuie un peu car j’aime bien les dérapages au cinéma, quand ils sont contrôlés évidemment. Je ne pouvais pas laisser partir mon imaginaire dans des idées visuelles trop complexes mais je tenais à évoquer les possibles, pour éventuellement faire un autre film derrière. Ce qui me fascine, c’est le fait de perdre pied dans un labyrinthe à multiples facettes. Une autre des problématiques était de ne pas perdre les spectateurs, car on peut aller loin mais si eux ont décroché alors ça ne signifie plus rien. Je me suis lancé dans un exercice qui peut ressembler à des dessins d’Escher, mais qu’il fallait contrôler. 

Un dessin de l’artiste Maurits Cornelis Escher

Quelles sont les principales références cinématographiques qui vous ont inspiré ?

Pas mal de films qui ont été des chocs dans ma vie d’adolescent, un mélange un peu bizarre. Je pense en particulier à Un jour sans fin avec Bill Murray, c’était les années 80 aux États-Unis et il y avait plein d’expérimentations, comme aussi Dreamscape, un film très intéressant sur les rêves, que Christopher Nolan a certainement vu. Le cinéma de John Carpenter également. Je citerai aussi du Tarkovski avec Solaris ou Stalker, qui sont plus contemplatifs mais dont l’étrangeté et la modernité demeurent très étonnantes. M Le Maudit de Fritz Lang, un film culte qui m’a marqué mais moins pour The Room, plutôt au moment où je faisais Renaissance. J’étais plus dans une recherche sur le mental et le labyrinthique pour The Room, il y avait donc évidemment Shining parmi mes inspirations, qui derrière son apparente simplicité de film de terreur basique touchait à quelque chose de métaphysique. Quelque chose comme le côté mythologique de l’être humain dans ses fondements cachés.

Entre Olga et Kevin, une alchimie s’est créée instantanément. Nous avions trouvé notre couple en moins de 5 minutes.

Le duo Kevin Janssens-Olga Kurylenko a-t-il été votre choix principal ? Quelle a été leur réaction à la lecture du scénario ?

Olga a été immédiatement très enthousiaste après la lecture et nous a dit qu’elle voulait faire le film coûte que coûte, ce qui nous a beaucoup aidé sur la recherche de financements, elle ne nous a pas lâchés en cours de route, ce qui est assez rare. Elle a eu un rôle de composition qu’elle a peu l’habitude d’avoir au cinéma, assez complexe avec ce rôle de mère notamment qu’elle n’avait jamais eu la chance d’incarner. Kevin Janssens lui est apparu comme une évidence dès lors que nous nous sommes tournés vers un casting européen. Avant cela, il y a eu des tentatives de casting américains et anglo-saxons, mais pour ces gens, nous (l’Europe) sommes le tiers-monde, nous n’existons pas. Du moins économiquement parlant, nous sommes considérés comme une sorte de fourmi qui s’agite toute seule dans son bocal. Aucun des grands acteurs internationaux ne changent réellement de trajectoire, hormis de rares exceptions, comme par exemple Robert Pattinson. Ce n’est pas le cas d’un Robert Downey Jr qui lui a tout abandonné et est devenu cette machine à blockbusters. Il me fascinait au départ à travers son jeu assez rebelle, différent. Bref, je ne comprends pas comment des acteurs millionnaires comme lui ou Brad Pitt ne tentent pas d’autres expérimentations, c’est quelque chose qui m’échappe. Ils restent dans un système qui ronronne et ne prennent plus aucun risque. Donc au début de nos tentatives de recherches de ce côté-là du globe, nous avons pris conscience du fait que nous n’avions pas de possibilités concrètes et à partir de là, il fallait se tourner vers l’Europe. On a trouvé Kevin et lorsqu’il a rencontré Olga, il y a eu une sorte d’alchimie entre eux qui s’est vue tout de suite. Je leur ai fait répéter une scène et on avait trouvé notre couple, alors qu’ils s’étaient vus 5 minutes.

Le film prend une tournure différente à mi-chemin lorsque le personnage d’Olga Kurylenko fait une demande particulière dans la chambre. À quel moment avez-vous eu l’idée de partir là-dessus ?

Quelque part c’est le thème du film, celui de la création matérielle mais aussi celle d’un enfant qui va prendre la suite. Cela traite aussi d’un couple âgé de 35 ans en moyenne, avec aussi le personnage d’Olga qui a eu par le passé des problèmes avec ça. Il y avait cet avantage de ne passer par tout le processus de grossesse habituel, lié à cette question de la lampe d’Aladdin ; j’en ai une, qu’est-ce que je veux vraiment ? Au-delà des désirs superficiels, quel est le désir profond ? L’arrivée de l’enfant a permis de faire avancer l’histoire à tous les niveaux. Les personnages principaux prennent alors le risque de perdre le contrôle, ils sont amenés à revivre leur propre naissance, comme nous tous, donc cela chamboule. Il y a un tas d’événements secondaires qui se produisent avec l’arrivée d’un enfant qui sont fascinants. On ne peut pas anticiper complètement tout ce qui va se passer.

Vous êtes vous-même père ?

Bien sûr.

La sortie au cinéma en France de The Room a été annulée au profit de la VOD, suite à la crise sanitaire du Covid-19. Comment avez-vous réagi ?

J’ai trouvé cela assez intéressant car d’une certaine façon, le film traite aussi de la question du confinement (rires). On ne trouvait pas de distributeurs en France, c’est-à-dire que le film devait sortir en France en salles, mais distribué par les producteurs. Personne d’autre ne voulait le distribuer.

Nous regrettons qu’aujourd’hui en France, on ne prenne pas plus de risques du côté des producteurs ou des distributeurs pour des personnes comme vous, qui essayez d’amener autre chose qu’une comédie populaire ou un drame social, genres pour lesquels on sera sûrs de faire des entrées.

Alors ça c’est un sujet assez profond. Le cinéma français est contrôlé par une minorité mais qui a le pouvoir. On choisit la facilité et il n’y a plus d’exploration de certains genres, c’est banni de la France, pas parce que ça n’existe pas en France, cela a toujours existé, même aujourd’hui avec des cinéastes qui s’intéressent à autre chose, mais ils ont tous énormément de mal à exister car ceux qui ont le pouvoir de financer sont tombés dans une apathie terrifiante. Ils ne font plus d’efforts et tout ce qui leur demande de l’effort ou du risque, ça ne les intéresse pas. Je pense qu’on a suivi des mouvements venus des États-Unis, à quelques mois ou années près. Quand les financiers ont commencé à mettre leur nez dedans, après les années 90, le cinéma a été réduit à un objet de banque et non comme un moyen d’explorer les problèmes de la société ou de l’âme humaine. La peur de perdre de l’argent a pris une place folle et tout s’est réduit à un seul genre qui est globalement la comédie. Ici comme aux États-Unis d’ailleurs, il y a un groupe d’une vingtaine d’acteurs à peu près qui font tout le cinéma, qui ont tous les rôles. Nous sommes dans une période de grande fragilité artistique au cinéma, parce que le problème est toujours lié à l’économie. Charlie Chaplin en son temps s’est retrouvé confronté au même problème quand les majors sont arrivés avec l’arrivée du parlant par la suite, c’est pour cela qu’il a monté United Artists. Ensuite il y a eu le Nouvel Hollywood avec les fameux Spielberg, Scorsese, Coppola et De Palma, ainsi que George Lucas qui en interview s’exprime aujourd’hui en disant : « je suis devenu le monstre contre lequel je me battais à l’époque ». On finit par perdre pied avec la liberté qu’on nous donnait au départ, le cinéma étant un terrain de jeu, mais il devient autre chose dès qu’on décide d’en faire un objet de consommation avec des produits dérivés destinés à être vendus dans des supermarchés. Pour en revenir à The Room, ce qui nous a été reproché en France, c’est d’être un mélange de genres. Les distributeurs ne supportaient pas que le film soit dans le genre, mais pas exactement dedans. Ils me disaient : « mais comment voulez-vous que je vende ça ? » Regardez ce qu’il y a dedans et prenez une forme qui donnera envie. Mais en fait non, ça ne pouvait pas rentrer dans un tableau excel. On peut le pitcher facilement mais il ne rentrait pas dans des cases pré-établies. Je pense que la sortie en VOD est un mal pour un bien car le film aura peut-être plus de chances d’être vu, d’autant que le thème correspond assez à ce que nous sommes en train de vivre.

Les fameux 5 wonder boys du Nouvel Hollywood

Pour conclure, allons-nous devoir attendre encore longtemps pour revoir un film de Christian Volckman ?

(rires) Je ne sais pas ! J’aimerais bien en tourner un demain, le scénario est prêt. Mais cela va dépendre des financiers et de la complexité du sujet que je vais aborder, d’autant plus avec la période qui arrive.

Propos recueillis par Loris Colecchia

Notre critique de The Room

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