Avec Les Aigles de la République, Tarik Saleh vient clore sa trilogie du Caire. Son acteur fétiche, Fares Fares, y incarne une superstar du cinéma, contrainte de jouer dans un film de propagande. Rencontre avec un comédien appliqué, accro au travail bien fait et au plaisir de jouer.
George Fahmy serait pour la démocratie. Pire : il soutiendrait même les droits de l’homme. Autant dire un homme à abattre, s’il n’était pas le prodige du cinéma égyptien. Le Pharaon des plateaux de tournage, au cœur du nouveau film de Tarik Saleh, Les Aigles de la République.
Mais même l’idole du peuple n’échappe pas à la colère du gouvernement, qui voit d’un mauvais œil ses positions politiques. Sous la menace, il accepte un nouveau rôle : celui du président al-Sissi, dans un biopic à sa gloire.
Pour l’amour de l’art
Fahmy n’en démord pas. Cette œuvre de propagande ? Il en fera un chef-d’œuvre. Ou, du moins, un objet de cinéma. Entre deux prises, il reprend ses camarades de jeu, donne des directives pour améliorer le tout. Car George Fahmy ne joue pas dans de mauvais films. Avec lui, la beauté de l’art prime sur la propagande.
En cela, son interprète, Fares Fares, lui ressemble bien. « Il est plus narcissique que moi », rit l’acteur. « Pour autant, je crois que nous partageons une même fierté. » Cet amour du cinéma, tous deux l’investissent dans le travail : « Je suis assez borné, je n’abandonne pas facilement. »
Fahmy est bien le seul à penser ainsi. Il ne voit pas ses collègues trembler à la seule idée de déplaire au régime. « On va représenter le Pharaon alors qu’il est vivant et sur son trône », lui rappelle son ami, embauché sur le tournage comme réalisateur.
Une amitié de longue date
Ce même cinéaste essaie, tant bien que mal, de suivre les instructions venues de là-haut. Lui aussi a accepté de force ce tournage. « Une fois que son autorité tombe, c’est Fahmy qui dirige le plateau », ajoute Tarik Saleh, assis juste à côté. Son regard malicieux glisse vers l’acteur. La plaisanterie ne tarde pas : « Comme avec nous ! C’est Fares qui contrôle tout. Je ne fais que lui obéir. » Éclats de rire de l’intéressé.
Entre ces deux-là, c’est une amitié de longue date… souvent ponctuée de taquineries. Après vingt ans, leur lien est plus fort que jamais. « Tarik est la seule personne avec qui je peux parler pendant des heures », glisse Fares. « Hormis ma femme ! » La légèreté laisse place à un profond respect : « C’est quelqu’un que j’admire, qui est très intelligent. Nous avons ce même respect pour la profession. » Il complète, non sans un sourire : « On fait une bonne équipe. »
« Laisser sa famille »
Sans doute pour cela qu’il a accepté, il y a bientôt dix ans, de jouer dans Le Caire confidentiel. Puis La Conspiration du Caire en 2022. Et enfin Les Aigles de la République, dernier volet de cette trilogie officieuse consacrée au pouvoir égyptien.
S’il est né au Liban, l’Égypte n’a jamais été bien loin : « J’ai grandi en regardant des films égyptiens. » Depuis, l’acteur s’est pris de passion pour cette culture. « J’aime les Égyptiens et leurs traditions : ce qu’ils mangent, ce qu’ils boivent… C’est un peuple très passionné. » Et d’ajouter : « C’est un honneur de pouvoir mieux les connaître. »
Question de timing
Le look de Fahmy, il l’a calqué sur les plus grands. « Je me suis basé sur des acteurs comme Delon et Mastroianni, des types avec une très forte aura. » Votre George, vous le préférez comment ? Séducteur, loser, à côté de la plaque ? Le plus souvent, le Sphinx est drôle malgré lui. « Tout est une question de timing. »
Fares, qui depuis des années prête son imposante carrure à des rôles sérieux, a d’abord commencé comme comédien. Ainsi, l’acteur renoue avec l’humour. Comme lorsque Fahmy pénètre dans cette pharmacie pour acheter du Viagra… et est reconnu par le vendeur. Casquette, lunettes noires et murmures gênés ne suffisent pas. « Avec ça, vous banderez plus dur que le Sphinx ! » promet le pharmacien. Lui seul ne semble pas voir la mine mortifiée de Fahmy. « Ça fonctionne parce que la situation est drôle », illustre Fares.
Le calme après la tempête
Quand les choses s’enveniment, Fahmy prend le volant et va se réfugier sur les hauteurs du Caire. « C’est presque méditatif. Avant de prendre une décision importante, il a besoin de respirer, de s’éloigner des bruits de la ville. » Et Fares, alors ? « Je comprends ce sentiment d’avoir besoin de se concentrer sur autre chose. » Loin du tumulte, il s’adonne aux jeux vidéo ou à la peinture de miniatures.
La quiétude, il la retrouve surtout auprès de ceux qu’il aime. Il confie le moment le plus dur de son expérience : le tournage de La Conspiration du Caire, alors que sa compagne venait d’accoucher. « Notre bébé n’avait que deux semaines quand j’ai dû partir. » Mais une fois les caméras éteintes, pas de costume ni de lunettes noires : juste un papa, un mari, et un vrai rôle à tenir.
— Lisa FAROU




