Sa transition de genre, Victoria Verseau l’a faite en Thaïlande. Durant sa chirurgie, elle a pu compter sur le soutien d’une autre jeune femme trans, Meril. Sept ans plus tard, la réalisatrice revient là où tout a commencé, sur les traces de son amie disparue. Souvenirs pixelisés et pèlerinage s’entremêlent dans une ville fantôme. Rencontre.
Une paire d’écouteurs encrassée. Des bracelets médicaux. TRANS MEMORIA s’ouvre sur un empilement d’objets en tout genre, amassés par Victoria Verseau au fil des années. Le premier d’entre eux ? Ses plaquettes de pilules usagées, lorsqu’elle a commencé à prendre des hormones.
« J’ai toujours eu tendance à récolter des choses usées, sans fonction, destinées à être jetées. Pour moi, c’est comme si elles avaient une personnalité propre », confesse la cinéaste. « Tous ces objets qui traversent l’existence d’une personne matérialisent une vie en cours. » Cet amas de souvenirs témoigne de qui elle était et de ce qu’elle est devenue : une femme transgenre.
TRANS MEMORIA, c’est l’histoire d’une transition. Et d’un deuil lourd à porter : celui de son amie Meril. « Nous nous sommes rencontrées en 2012, en Thaïlande, à l’époque où nous faisions toutes les deux notre chirurgie d’affirmation de genre. » Les jeunes femmes résidaient alors dans le même hôtel.
Après le décès de Meril, Victoria est repartie sur les traces de leur amitié, là où tout a commencé. « Revenir sept ans plus tard, c’était une façon de vérifier si quelque chose de nous habitait encore ces lieux. »
« On n’a rien sans douleur »
À l’époque de sa transition, Victoria se filmait déjà. Depuis sa chambre d’hôtel, la jeune femme racontait ses craintes à l’approche de l’opération. Puis ses journées, encore hagarde, à regarder Desperate Housewives.
Avec ce vagin tout neuf, elle devait rester couchée. Et, chaque jour, utiliser ce dilatateur en verre pour éviter que la cavité ne se referme. « Jusqu’à ce que ça fasse mal », lui conseillait l’infirmière, ajoutant « qu’on n’a rien sans douleur ». C’est aussi ça, TRANS MEMORIA : raconter la violence d’une transition. La souffrance, le vide, les doutes qui l’accompagnent.
Des vidéos brutes
Victoria ne songeait pas à en faire un film. Simplement à rompre la solitude. « Parler à cette petite caméra me faisait me sentir moins seule. J’essayais de comprendre ce que je vivais, qui j’étais. » Ces images n’étaient destinées à personne : « Ce n’était pas un vlog, rien de ce genre. »
Au point d’en oublier l’existence. C’est en cherchant « quelque chose de cette période » qu’elle les a retrouvées. « J’ai été un peu sidérée. Je m’étais filmée juste après mon réveil de l’opération, encore sous anesthésie. C’était presque trop incroyable pour être vrai. »
Qu’en faire ? « J’ai hésité jusqu’au dernier moment à les inclure dans le film. Ce sont des vidéos très intimes, très brutes. »
Il y a des jours où je me dis que c’est terrible d’avoir livré autant de moi. Cette ambivalence me fascine, surtout à une époque où l’on attend une certitude absolue sur ce que l’on pense et ce que l’on fait.
Ce témoignage sans fard, elle a finalement décidé de l’offrir au public : « Cela pourrait aider quelqu’un. Pas seulement des personnes ayant vécu une expérience similaire, mais n’importe qui en quête de sens. »
« Rendre visible le fait qu’elle a vécu »
Puis il y a eu le décès de Meril. « Quand j’ai appris sa mort, j’ai ressenti très vite un besoin de raconter nos histoires. » Il faut dire que sa famille n’a jamais accepté sa transition. Pas de funérailles pour la jeune femme, encore moins une sépulture. Même sa page Facebook a fini par disparaître. « C’était comme si elle n’avait jamais existé », s’insurge Victoria.
TRANS MEMORIA est un hommage à son amie : « rendre visible le fait qu’elle a vécu, qu’elle a rêvé, qu’elle a espéré ». Et qu’elle était une « personne à part entière ».
Une ville déserte
Cette absence est omniprésente dans le film. La Thaïlande que la cinéaste capture est bien loin des cartes postales. Dans ses souvenirs, la ville était vidée de ses habitants. Comme si les gens avaient disparu, et qu’il ne restait plus que Meril et elle. L’hôtel où elles ont passé leur convalescence, l’hôpital installé au bord des plaines… tous déserts. « Ils existaient comme un espace suspendu, un entre-deux, quelque part entre le rêve et la mort. »
Sept ans après, les lieux qu’elle retraverse sont décrépis. À l’instar de ce centre commercial où elles avaient acheté leurs premiers bikinis. Il n’en reste qu’un bâtiment à l’abandon, noyé sous l’eau.
En 2025, il ne reste plus rien non plus de cet hôtel, témoin de tant de transitions. « Il a fini par être démoli. Plus aucune trace des chambres où notre histoire s’est écrite. » Rien de surprenant pour Victoria : « Tout est en perpétuelle transformation : les gens, les objets, les lieux », souligne-t-elle. « Nous vivons, nous nous effaçons, et nous disparaissons. »
Merci à Victoria Verseau.
— Lisa FAROU




