Il y a 20 ans sortait en France le premier opus de la célèbre trilogie des Wachowski, MATRIX, qui s’impose presque instantanément comme un classique du genre et marque en profondeur la pop-culture.
Pratiquement tout a déjà été écrit sur ce film monde, et à défaut de se répéter ou de se perdre dans une ré-interprétation hasardeuse, nous tenterons plutôt d’analyser en quoi cette œuvre fondatrice annonce le XXIe siècle qui se profile à l’horizon de l’été 1999.

Une Révolution Visuelle

Avant toutes les préoccupations philosophiques voire métaphysiques du film, c’est d’abord la révolution visuelle à laquelle participe MATRIX qui marque les esprits. À l’instar des deux autres grandes sagas qui inaugurent la décennie, Star Wars épisode 1: La menace Fantôme en 1999 et le Seigneur des anneaux la communauté de l’anneau en 2001, la production se tourne vers les effets numériques de synthèse, le fameux CGI (Computer-Generated Imagery). Des expérimentations industrielles et artistiques visionnaires qui posent les jalons esthétiques du blockbuster Hollywoodien contemporain.

Avec l’effet bullet time, les Wachowski s’offrent un gimmick plastique qui popularise et canonise immédiatement la saga. Le film est une véritable claque visuelle qui imprime la rétine de toute une génération et comme souvent avec les oeuvres pionnières, il n’a pas pris une ride. Le passage d’un monde à l’autre, du réel à l’illusion, du physique au numérique c’est précisément ce que raconte le film, et c’est symboliquement ce qu’il se passe au même moment dans l’industrie Hollywoodienne. Cet écoulement de suites verticales composées de caractères verdâtres sur l’écran d’ordinateur n’est rien d’autre qu’une traduction graphique de ce qu’est en réalité l’image numérique. La retranscription du réel à travers une image synthétisée par un amas de pixels.

Pilule rouge ou pilule bleue, un nid du complotisme

Mais ce qui va fasciner le public de l’époque c’est bien entendu son scénario parabolique. Le futur dystopique décrit par les Wachowski trouve une incroyable résonance en cette fin de XXe siècle marquée par un libéralisme triomphant et l’arrivée du Web. Thomas Anderson, un hacker plus connu sous le pseudonyme de Neo, découvre que le monde dans lequel il vit est une simulation informatique façonnée par les machines pour maintenir les humains sous leur contrôle.

MATRIX peut se lire comme une réactualisation de l’allégorie de la caverne de Platon. En ce sens le film préfigure une lecture du monde à travers le prisme du complot qui ne fera que gagner en popularité au cours des années à venir. Dans leur article paru dans Le Monde en mars dernier, Damien Leloup et William Audureau analysent l’influence du film sur les sphères conspirationnistes. “L’histoire de Neo propose alors une métaphore particulièrement adaptée à toutes les thèses affirmant que la réalité est cachée, et ne sera révélée qu’aux seuls « élus » qui font le choix d’affronter la vérité.” Pilule rouge contre pilule bleue, cette vision binaire et simplifiée du monde s’inscrit progressivement dans l’imaginaire populaire. Nous sommes deux ans avant les attentats du World Trade Center, événement fondateur de ce nouveau siècle, qui devient en même temps la théorie matricielle du complotisme contemporain. Avec les pyramides de Gizeh, les illuminati et les reptiliens, c’est autour du 11 septembre que se cristallise la rhétorique complotiste.

Red pill or blue pill ? © 1999 Warner Bros

Paradoxalement, cette quête de dévoilement du monde est enrobée par une couche mystique quasi religieuse. Ce retour aux histoires bibliques et autres récits mythologiques se retrouve dans les milieux conspirationnistes qui flirtent fréquemment avec ésotérisme et religions new age. L’avènement des doctrines matérialistes (capitalisme et socialisme) repousse pour un temps les préoccupations spirituelles, créant un vide légitime dans les aspirations humaines. Les théories du complots séduisent par ce potentiel spirituel qu’elles viennent combler, elles sont les nouvelles religions du XXIe siècle.

On pourrait même aller plus loin, et si l’on constate aujourd’hui un fort retour du religieux, il serait intéressant d’analyser de quelle manière Daesh s’est appuyé sur ces codes conspirationnistes pour construire son discours d’endoctrinement. C’est d’ailleurs à travers les réseaux internet que s’est déployé son système de recrutement allant même jusqu’à se réapproprier la figure du hacker en lutte contre l’impérialisme occidental.

Univers holographique et simulation informatique

Les chefs d’oeuvres ont cette incroyable capacité à anticiper, pressentir, un certain nombre de phénomènes en gestation. Les exemples ne manquent pas, Orwell et son célèbre 1984, Fritz Lang avec Metropolis et l’on pourrait citer l’ensemble de l’oeuvre pléthorique de Philip K Dick qui inspire depuis près de 60 ans le cinéma de science fiction. MATRIX ouvre ce nouveau siècle avec des thématiques et des motifs qui animent les décennies à venir. En 1999 le Web se démocratise et entre progressivement dans les foyers du monde entier. La matrice est une métaphore, une projection fictionnelle de ce qu’il pourrait advenir de cette révolution technologique. L’internet mondial devient cet espace virtuel sur lequel des millions d’individus se branchent et se connectent pour façonner ensemble une réalité alternative, ce reflet numérique du monde réel. La place qu’occupe aujourd’hui le net dans nos vie s’en retrouve décuplée. L’importance de notre vie numérique est égale à notre vie réelle et les deux s’entremêlent jusqu’à parfois se confondre.

Depuis des années nous nous efforçons à dématérialiser le monde physique qui nous entoure, photos, vidéos, musiques, et ce jusqu’à nos interactions sociales. Sans nous en rendre compte, nous nous téléchargeons, morceau par morceau, sur cet espace virtuel que nous continuons à façonner. L’arrivée des technologies de réalité-virtuelle et réalité-augmentée (VR et AR) introduit de nouvelles interrogations dans ce que nous considérons comme la réalité objective. À travers des expériences sensorielles toujours plus immersives, notamment par le jeu vidéo, il est désormais possible d’entrevoir le cauchemar technologique décrit par les Wachowski.

Apparue dès les années 1990, la théorie de l’univers holographique gagne aujourd’hui en popularité dans le milieu scientifique. Il s’agit d’une hypothèse selon laquelle notre univers en trois dimensions serait en réalité une projection holographique d’un univers plat en deux dimensions. Si l’on schématise on pourrait comparer cet univers plat à un film projeté sur un écran de télévision qui recrée l’illusion d’une profondeur. Aucune donnée ne permet d’affirmer une telle hypothèse, néanmoins les perspectives qu’elle ouvre sont vertigineuses. D’autres scientifiques vont jusqu’à émettre l’idée que nous puissions vivre dans une immense simulation informatique. L’idée est même soutenue par l’entrepreneur et ingénieur Elon Musk (fondateur, entre autres, de SpaceX et dirigeant de Tesla) qui est aussi une des figure de proue de la mouvance transhumaniste. Les avancées technologiques en matière de jeux vidéos et autres simulations immersives ont rendu cette nouvelle appréhension du monde totalement plausible. Comme pour le film, ce qui fascine dans ces théories de l’univers factice n’est pas tant leur possible véracité que les questionnements existentiels qu’elles posent.

Thomas Anderson aka Neo (Keanu Reeves) © 1999 Warner Bros

L’Humain face à l’algorithme

MATRIX exprime une angoisse manifeste à l’égard des technologies qui émergent dans ce contexte néolibéral conquérant. Les questionnements éthiques et les projections dystopiques fleurissent depuis que les machines sont entrées dans les usines. La force du film est d’avoir replacé l’Humain face au vertige de l’intelligence artificielle. Ce double numérique qu’est l’algorithme, incarné par le personnage cauchemardesque de l’agent Smith. Il terrifie par sa capacité d’infiltration, jusqu’au trop plein, jusqu’au surnombre, dans une présence omnisciente presque divine. Si l’on se penche sur nos vie quotidiennes, on peut constater cette infiltration progressive de l’intelligence artificielle. Les algorithmes sont partout, ils scrutent, récoltent et analysent nos habitudes pour orienter nos choix.

Les GAFA sont désormais plus puissants que les états-nations et doivent leur richesse à l’exploitation de nos données personnelles. Nul besoin d’imaginer des dystopies pour trouver des états policiers qui s’appuient sur les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle pour asseoir leur inflexible autorité. Il suffit de se tourner vers la Chine pour constater l’efficacité de la reconnaissance faciale et le fichage de la population. À la fin de sa vie Stephen Hawking exprimait de grandes réserves quant à l’utilisation de l’intelligence artificielle. Selon lui son développement pourrait entraîner la disparition de l’humanité qui se montrerait incapable de rivaliser face à la capacité exponentielle d’évolution des machines.

Rage à l’encontre du système

Le futur dépeint par les Wachowski est contrôlé par les machines, la machine étant l’autre nom donné au système. Autrement dit l’humanité est dépassée par sa propre création, le libéralisme, pris dans l’emballement infernal qu’est la croissance effrénée. Cette idée se matérialise dans l’iconographie post-apocalyptique mise en place dans le film. Une industrialisation qui a recouvert toute la surface de la terre, dévorant le moindre espace organique. Le monde n’est plus qu’une gigantesque décharge, obstrué par la présence tentaculaire des machines.

Là encore le film préfigure des problématiques environnementales qui animent aujourd’hui nos débats de société. Il met également en avant l’angoisse de l’uniformisation des individus et leur servitude dans un état de somnolence plus ou moins confortable. Face à l’éveil des consciences le système parvient, grâce à la standardisation, à se réguler lui même. L’agent Smith, accompagné de sa horde de clones en col blanc, devient l’incarnation de la traque incessante du système sur les aspirations humaines.

Neo, Keanu Reeves © 1999 Warner Bros

Très vite les Wachowski mettent en place un jeu entre deux espaces distincts, la réalité et la fiction. La Matrice est un espace modifiable à souhait, malléable, elle devient dès lors une métaphore de l’espace cinématographique. C’est au départ le système qui contrôle la Matrice et donc l’espace cinématographique (d’où l’immanence de l’agent Smith), c’est en maîtrisant l’espace du film qu’elle maintient l’humanité dans cet état hypnotique. Neo prend peu à peu le contrôle de la Matrice en maîtrisant à son tour l’espace cinématographique. Par le montage, on entre dans une pièce pour se retrouver dans un nouveau paysage. La distorsion du temps, ralentis et bullet time pour renverser une situation. Jusqu’à aboutir à la modification des lois de la physique en s’envolant dans les airs. Se réveiller sous entend prendre conscience des images, prendre conscience des lois qui régissent la Matrice. Le film nous invite à regarder dans les rouages du système, une plongée dans son code source, comprendre l’illusion pour la maîtriser à notre tour.

C’est à la fin des années 90 qu’apparaît la notion d’altermondialisme qui se développe et trouve son essor au cours des années 2000. Il s’oppose au néo-libéralisme économique et tente d’insuffler un autre mouvement mondialiste éthique, social et soucieux du développement durable. La science fiction permet, dans presque tous les cas, de masquer un discours politique dans un film de genre orienté pour l’exploitation de masse. Derrière ses apparats de blockbuster Hollywoodien, MATRIX est une incroyable charge subversive. C’est un véritable manifeste altermondialiste construit comme une épopée 2.0 qui nous invite à hacker le système de l’intérieur.

Qu’en est-il 20 ans plus tard ? Avons-nous appris du système ? Sommes-nous en passe de le réguler ou bien de nous faire submerger par l’emballement ?

Aurélien Milhaud

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Retour sur... #4 – MATRIX, 20 ans d'un film culte
Titre original : The Matrix Love Hunters
Réalisation : Lana & Lilly Wachowski
Scénario : Lana & Lilly Wachowski
Acteurs principaux : Keanu Reeves, Laurence Fishburne, Carrie-Anne Moss, Hugo Weaving
Date de sortie : 23 juin 1999
Durée : 2h15min
5.0visionnaire
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