Après avoir été annoncé en double sortie salle et e-cinema, la société , distributeur de , vient d’avertir que le film ne serait finalement disponible qu’en téléchargement VOD via Vidéo, le 29 janvier prochain. Interrogée en décembre dernier, la responsable du service marketing nous assurait pourtant que quelques exploitants de salles s’étaient engagés sur deux semaines consécutives pour projeter MADE IN FRANCE. Toutefois, l’équipe de Pretty Pictures avait à cette époque déjà du mal à convaincre les salles de prendre le film, jugé « à risque » compte-tenu des attentats intervenus le 13 novembre à Paris. En sondant les 80 exploitants de salles potentiels, l’équipe avait constaté que beaucoup étaient hostiles à diffuser le film en prétextant que la sécurité lors de la projection ne pouvait être garantie. Comme si le film allait par lui-même provoquer des attentats. Pour avoir vu MADE IN FRANCE en projection-presse, il est pourtant évident que le film a un message positif envers l’Islam. Parmi les exploitants indépendants en province, quelques uns se sont montrés pourtant favorables à une diffusion en salles, prenant même MADE IN FRANCE comme un étendard pour « résister culturellement. »

Photo du film MADE IN FRANCE

© Pretty Pictures

Il faut croire que le contexte de sortie et la psychose qui s’en est suivie a eu finalement raison du destin du film alors que nous commémorons le souvenir des victimes de l’attentat de Charlie Hebdo, il y a tout juste un an.

Les évènements qui ont ensanglanté la capitale avaient provoqué l’annulation de la sortie du film (18 novembre) à la dernière minute : « Tout s’est fait extrêmement rapidement, mais avec beaucoup de pression« , raconte Johanna de Pretty Pictures. « Il a fallu contacter la RATP pour enlever les affiches, bien qu’elle n’ait pas d’employés le week-end pour s’en charger. On a reçu également de nombreux tweets qui nous mettaient la pression, les réactions étaient très négatives par rapport à l’affiche. »

« Avec le recul, il sera peut-être possible d’identifier le rejet instinctif vis-à-vis de MADE IN FRANCE comme un acte de déni collectif. »

L’acteur Dimitri Storoge qui interprète le leader des terroristes dans le film, a lui été contacté le lendemain des attentats par le réalisateur et l’équipe de Pretty Pictures. Repousser la sortie et enlever les affiches s’est imposée comme une évidence. Avec modestie, le comédien se refuse à toute analyse des évènements : « On ne sait pas exactement ce qui s’est passé le 13 novembre. L’actualité rejoint le film, mais ça s’arrête là. » Son expérience ainsi que celle du reste de l’équipe est assez éloignée des craintes des exploitants. En effet, plusieurs projections semi-privées ont été faites en décembre. Dimitri Storoge nous a rapporté que ce public semblait désireux de s’exprimer sur le film après les attentats : « Personne ne venait en ne sachant pas de quoi parlait le film. Les spectateurs ont fait l’effort de venir pour comprendre, dialoguer. C’est possible grâce au film qui a su éviter tout amalgame : c’est un état des lieux, sans pour autant tomber dans le documentaire. Le filtre de l’œuvre permet de décoller de la réalité et on se rend compte en discutant avec les gens, que le film a un effet cathartique, pour un contexte qui dépasse pourtant totalement celui du tournage. »

Photo du film MADE IN FRANCE

© Pretty Pictures

A la lumière de ces premières réactions de spectateurs et en connaissance du film, on pourrait donc ne pas comprendre la réaction finale de Pretty Pictures. Dans une interview pour Télérama, le réalisateur   a déclaré « Ce qui compte, c’est qu’il soit vu par le plus grand nombre, peu importe le support. Et il vaut mieux qu’il soit disponible au téléchargement plutôt que de sortir dans trois salles militantes en France. Je ne suis pas dans une logique marchande. […] Il faut reconnaître que toute la polémique autour de la sortie du film, complètement involontaire, lui a donné une existence médiatique plus importante sans doute que celle qu’il aurait eu sans les tragédies de janvier et novembre 2015. Le destin étrange de ce film, d’être en quelque sorte puni d’avoir eu raison, est aussi le symptôme d’une frilosité du cinéma français face aux questions politiques. »

Effectivement, si aucun exploitant de salle parisienne ne se sent prêt à sortir le film pour des questions de sécurité, les quelques salles provinciales qui se proposaient de « résister culturellement » auraient peut-être simplement contribué à brouiller les esprits des spectateurs.

Photo du film MADE IN FRANCE

© Pretty Pictures

Nous reviendrons évidemment sur MADE IN FRANCE pour une critique un peu avant sa sortie en e-cinema. D’ici là, il est important de rappeler que MADE IN FRANCE est une fiction dont l’écriture a commencé alors qu’Al-Qaïda occupait le devant de la scène médiatique et que l’État Islamique nous était totalement inconnu. Par sa forme, ses rebondissements et l’interprétation des acteurs, MADE IN FRANCE ne cherche nullement à paraître hyper-réaliste. On est plutôt dans un polar français qui prend comme terrain de jeu l’infiltration d’une cellule djihadiste. Le film emprunte à plusieurs genres qui en font avant tout un objet de divertissement.

La réputation sulfureuse que le film a acquis dès la diffusion des premières image est donc totalement injustifiée. L’affiche, la bande-annonce et la communication sur le film avant les attentats ont peut-être aiguillé l’attente des spectateurs dans le mauvais sens. Il était évidemment impossible de prévoir les attentats, et vu le destin que connaît MADE IN FRANCE actuellement, les accusations « d’opportunisme » dont il a souffert étaient déplacées.

Avec le recul, il sera peut-être possible d’identifier ce rejet instinctif comme un acte de déni collectif. Le cas rappelle la notion de « vallée dérangeante » (uncanny valley), utilisée en robotique. Ce terme désigne le point paradoxal où un être artificiel finit par nous ressembler quasiment à la perfection (du genre de Ex Machina), mais dont les quelques différences nous font davantage frémir qu’une machine plus rustique (comme Wall-e). MADE IN FRANCE est peut-être ce miroir déformant que la société française refuse de regarder : un pied dans la réalité, un pied dans la fiction, le film et son contexte se confondent dans une impression de réalité déroutante. Voir MADE IN FRANCE revient à contempler une réalité alternative, à la fois très proche de ce qu’on a vécu et en même temps complètement différente. Une expérience qui peut déstabiliser en tant que spectateur à cheval entre 2015 et 2016, mais qui se révèle riche d’enseignements sur nos attentes envers le cinéma et sur notre vision du monde.

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

INFORMATIONS

Affiche du film MADE IN FRANCE

Titre original : Made in France
Réalisation : Nicolas Boukhrief
Scénario : Nicolas Boukhrief et Éric Besnard
Acteurs principaux : Malik Zidi, François Civil, Nassim Si Ahmed
Pays d’origine : France
Sortie : 29 janvier 2016 en e-cinéma
Durée : 1h29mn
Distributeur : Pretty Pictures
Synopsis : Un groupe terroriste prépare un attentat à Paris. Un journaliste les infiltre et se trouve obligé de collaborer avec la police pour les faire tomber.

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