C

es dernières années, le schéma de la sélection officielle commençait à devenir répétitif, mais ronflant : d’anciens palmés venaient présenter leur dernier hommage à eux-mêmes, le fim du petit malin faisait (parfois) sensation, le petit film maîtrisé Roumain ou Russe venait imposer un certain cinéma international… Puis en sus: l’exagérément asiatique, le film exagérément social, l’exagérément esthétique, métaphysique, philosophique, film de genre, etc. La variété n’était plus vraiment au programme, en quelque sorte.

Puis arrive la sélection 2015.
« Elle est belle, elle prend des risques » disait Thierry Frémaux à son sujet.

On comprend mieux ce qu’il voulait dire, car celle-ci trouve une forme de cohérence, entre modernité et ouverture, tous réalisateurs confondus. Dans son ensemble, elle montre un cinéma généreux, désireux d’allier intellectualisation du medium et accessibilité, créatif, conscient de ses influences mais parvenant à les transcender. Évidemment, certains films nous ont déçus (Marguerite et Julien, Sea of Trees ou Tale of Tales notamment) mais même eux possédaient ce trait commun;

Ainsi, trois lignes majeures se dégagent de cette sélection – mise en scène, sensibilités, et ambitions sociétales.

La plus notable – les propositions de mise en scène.
Ainsi, plusieurs films mériteraient le prestigieux prix associé. Et lorsque nous disons « mériter », c’est pour récompenser ce quelque chose que nous n’avions jamais vu avant ou ailleurs (même dans les précédents films de ces auteurs), 6 mises en scènes très différentes nous ont paru novatrices, particulièrement abouties ou stimulantes. C’est beaucoup.

– Mad Max Fury Road – ce film, « trop blockbuster, trop commercial » ne concourt pas évidemment pas pour la palme, mais propose une mise en scène extrêmement intelligente associant direction artistique, personnages et scènes d’action dans un élan commun assez phénoménal – exactement comme:
Sicario qui pour le coup construit subtilement sa propre mythologie, mais dans notre monde moderne et contemporain.
Carol quand à lui, montre le talent de Todd Haynes pour raconter une histoire d’amour autant par les personnages (et acteurs) que par la précision de ses décors, et autant que par les non-dits.
Youth – la plus « classique » des mises en scènes, se « contente » de faire se succéder de magnifiques plans composés avec talent et générosité.
Le Fils de Saul propose quant à lui une nouvelle lecture de la Shoah, exclusivement par la puissance évocatrice de lImage; l’immersion en mode TPS* dans le quotidien d’un camp d’extermination. Une grande idée de cinéma, à même de laisse une trace indélébile chez le spectateur.
Enfin, The Assassin: Ces magnifiques plans, pour la plus part fixes, proposant quelque chose de résolument moderne imagerie typique du Wu-Xia-Pian. Superbe et envoûtant… Ou ultra-chiant, selon l’humeur.
mise-en-scène CAnnes

Puis, cette autre constante qui ne prenait pas tant de place les années précédentes – les sensibilités de réalisateurs sont ce qui permettent aux œuvres de transcender leurs influences. Réussies ou non, on a assisté en tous cas, à de belles choses.

D’un coté, les merveilles Mia Madre, Notre Petite Soeur, Mountains May Depart, The Lobster et Valley of Love, qui instauraient un dialogue particulièrement personnel avec le spectateur.
De l’autre, les ratés/décevants:
– Marguerite et Julien, ou Donzelli ne fait que réciter ses leçons, oubliant de donner une direction à son film, ou à ses acteurs (Jeremie Elkaim ?)
Sea of Trees, Gus Van Sant mineur, parfois même ridicule (McCo ?) mais parsemé de beaux moments mélancoliques et baigné dans une ambiance douce/morbide;
– Louder Than Bombs, ou la sensibilité de Joachim Trier perdait de sa sincérité à cause d’un casting trop bankable, prenant trop de place à l’écran;
Mon Roi de Maiwenn, nous aura certes prouvé que Cassel est un grand acteur, mais nous aura également rebuté par sa douce naïveté.
sensibilités Cannes 2015

Les films plus politiques, cette année, c’est La Loi du MarchéDheepan et légèrement, Sicario.
Le premier abordait la question sociale frontalement, mais en sachant trouver ce juste milieu entre cynisme et dénonciation – grâce, bien sur, à l’intense Vincent Lindon. Top.
Le second, par l’intermédiaire d’un scénario béton associant avec fluidité différentes problématiques (du conflit Sri-lankais aux guerres de gangs en cités, en passant par l’immigration). Audiard, en bon conteur, nous tient comme d’habitude par son cinéma fonctionnant par l’empathie, avant de nous asséner son habituelle surprise finale purement formelle, celle-là même qui fit le succès de ses précédents films. LA réflexion politique inhérente à cette excellente base scénaristique, passe en second. Dommage.
Sicario, en filigrane, nous parlait également de sujets sensibles et politiques (l’immigration, le trafic de drogues, la violence)
C’est d’autant plus réussi parce que ce n’est pas frontal, mais atmosphérique.

politique

Enfin, Macbeth et Tale of Tales sont à ranger dans la même catégorie: esthétiquement aboutis, mais prétentieux et vides.
Chronic, quant à lui, est un de ces films « forts » (comprendre sujet/images « choc ») que son dernier plan complètement putassier transforme en baudruche. Dommage.

Le palmares de LORIS

Palme d’Or : Youth
Grand Prix : Carol
Prix du jury : Sicario
Prix de la mise en scène : The Assassin
Prix du scénario : Mountains May Depart
Meilleure actrice : Margherita Buy (Mia Madre)
Meilleur acteur : Vincent Lindon (La loi du marché)

Le palmares de MAXIME

Palme d’Or : The Lobster
Grand Prix : Youth
Prix du Jury : Valley of Love
Mise en scène : Sicario
Scénario : Mountains May Depart
Caméra d’Or : Les Cowboys
Le palmares de GEORGESLECHAMEAU

palme d’or : Carol
Grand Prix : Sicario
Prix du Jury / caméra d’or : Le Fils de Saul

Prix d’interprétation M: Gérard Depardieu
Prix d’interprétation F: Cate Blanchett (si Carol n’est pas palme d’or) sinon, pas d’autre coup de cœur

Prix du scénario : Dheepan ou Mountains May Depart

prix de la mise en scène:
Ex Aequo: Le Fils de Saul, Sicario, The Assassin, Carol, Youth… Et Mad Max: Fury Road

*dans le jeu vidéo, TPS = Third Person Shooter, c’est à dire un jeu de tir en vue « à la troisième personne »; la caméra est constamment placée derrière le personnage.