Cher Blog du Cinéma, quand tu recevras cette carte postale, le festival de Gérardmer sera déjà clôt et son palmarès annoncé dans les médias. J’aurais voulu que tu sois là, blotti dans un pull-over, assis à côté de moi à chaque séance, découvrant en même temps que cette assistance biberonnée à l’hémoglobine depuis vingt-trois ans, les films fantastiques qui marqueront l’année 2017. Ce fut mon premier séjour dans cet écrin blanc apaisé par le silence d’un lac gelé; et comme dans le coin on vous dépucelle à la tronçonneuse, j’étais directement bombardé: membre du jury SyFy. Oh, rassure-toi mon cybernétique ami, le traitement que m’ont infligé les organisateurs ainsi que nos adorables chaperons de SyFy, fut plus délicieusement tordu que je n’aurais osé l’espérer, soit le sort parfait pour un cinéphile de mon acabit dont les rétines restent en permanence perméables à tout ce qui se meut, s’illumine et s’embrase avec folie et démesure sur un grand écran.

Gérardmer est comme ces centres de recherches glauques que l’on voit dans tant de séries B; planté là au cœur des Vosges dans un hiver qui semble avoir commencé lors de la première nuit du monde. Personne ne vous entendra crier, même si vous êtes un millier de spectateurs enfermés dans la même salle de projection. Avec mes quatre compères du jury, nous passions de l’obscurité des salles au blanc irradiant de l’extérieur, comme si une entité cachée dans l’ombre des forêts, sous la glace du lac ou dans l’inconscient collectif de chaque géromois, testait à longueur de temps notre sensibilité aux images, aux contrastes, aux chocs visuels. Accueillis par Split de M. Night Shyamalan, où James McAvoy nous tient reclus durant deux heures dans son cerveau fragmenté comme un miroir brisé, nous comprenons bien vite, mes codétenus et moi, que nous ne devons opposer aucune résistance si nous souhaitons parvenir à la fin de la sélection sans trop de damages cérébraux.

Festival de Gérardmer

Kiyoshi Kurosawa , invité d’honneur de cette vingt-quatrième édition

Et ces “séances” comme Kiyoshi Kurosawa appelle ces expérimentations, ces séances se suivent en nous laissant le cruel espoir que nous aurons une chance de quitter la perle des Vosges en ayant préservé un semblant de forme humaine. Aux morts-vivants Austenien d’Orgueil et préjugés et zombies, succède Clown, défiguration de notre candeur enfantine, et justement affamé de cette même candeur. Au voyou minable italien refaisant joyeusement le portrait de sa destinée à l’aide de ses nouveaux super-pouvoirs dans On l’appelle Jeeg Robot, succède The autopsy pf Jane Doe qui découpe minutieusement et ouvre sereinement les entrailles d’un cadavre comme on disséquerait un récit horrifique pour tenter de comprendre par quel haut degré d’improbabilité celui-ci est passé pour oser exister.

Durant ces cinq jours, de fiers spécimens se sont ainsi débattus sur les écrans, tels les monstres d’une même portée, gesticulant et s’entrechoquant pour attirer le regard d’une mère nourricière. Cher Blog, tu sais déjà quel sort notre jury à infligé à cette portée; nous avons choisi de répondre aux regards noirs, inquiets et perçants (avec un t) du film iranien Under the shadow. Le rituel fut court bien que des plus solennels, nous avons nourri notre préféré de la portée avec un trophée en cristal, qui l’aida à se sentir repu au moins jusqu’à notre départ. Mais aujourd’hui de nouveau, la créature a faim, et enrage déjà de se sentir seule. Nous avons crée un monstre qui ne demande qu’à être visionné, écouté et en fin de compte, aimé. C’est pour cette raison mon cher Blog, que je te demande de veiller sur Under the shadow, et d’avertir tes innombrables amis lecteurs qu’il est déjà disponible sur Netflix. Ni moi, ni les autres jurés ne voulons vivre avec la culpabilité d’avoir libéré un monstre, il nous faut des milliers de spectateurs complices.

Under The Shadow de Babak Anvari, prix du jury SyFy

J’aurai bien des occasions dans les mois à venir pour évoquer à nouveau les films que j’ai eu le plaisir de voir durant ces cinq jours, aussi je préfère répondre à la question que tu te poses certainement depuis le début de cette lettre, mon cher logo bleu; à savoir si ces expérimentations vosgiennes ont oui ou non altéré ma nature profonde, provoqué un début de métamorphose. Eh bien oui Blog, je ne suis plus le même homme, et surtout plus le même cinéphile, je suis heureux comme je ne l’ai jamais été. Cette question en amène une autre évidente : quel sorte d’esprit torturé a besoin d’horreur et de tension psychologique pour s’épanouir et se sentir au réconfort, comme à la maison pour ainsi dire, entouré d’autres spécimens humains de la même sensibilité ? Il restera toujours une part de mystère autour de cet étrange phénomène de partage et d’empathie, et c’est pour ça que ce festival reste un événement magique.

On lit souvent en phrase d’accroche sur une affiche de film d’épouvante : “Vous ne dormirez plus !”. Pour le coup, il est vrai que je n’ai pas beaucoup profité de mon lit, pourtant situé dans un sympathique hôtel nommé La Marmotte. Mais la cause n’est pas à chercher du côté des images éprouvantes que je savourais à longueur de journée; non, la vérité est que je retardais le moment où je fermerais les yeux, où je quitterais l’atmosphère effervescente du festival. Je refusais de décamper du salon du Grand Hôtel, centre névralgique de la cinéphilie fantastique, qui ressemble à un quai de gare, baignant dans un bruissement permanent, contenant les trajectoires et les ambitions de ceux qui y font escale, débarquant d’un rêve en vingt-quatre images secondes, partant pour un autre. On s’installe dans un fauteuil et on écoute Bustillo et Maury raconter leur projet de reboot de la saga HELLRAISER, pour peu on verrait presque les images grandioses défilaient en superposition des mots. On entraperçoit Kurosawa, invité d’honneur humble et discret, répondant à une interview dans un coin un peu moins bruyant. On va commander un verre au bar et on retrouve l’équipe de Mad Movies, reconnaissable dans la foule grâce au look de docker tatoué de Fausto Fasulo et à Christophe Lemaire, qui dépasse tout le monde d’une tête.

festival de Gérardmer

Julia Ducournau entourée du jury SyFy

Puis l’équipe de GRAVE, vainqueure du Grand Prix, arrive dans le salon et focalise sur elle tous les regards. Julia Ducournau ne pouvait pas rêver meilleur destin pour son film à six semaines de la sortie en salles, elle qui défend ici du body horror français, a déclaré sur scène quelques heures plus tôt, qu’elle se sentait adoubée par ses pairs. Quand vous avez la chance de converser avec elle, d’apprendre quelle implication et quelle quantité de travail a nécessité ce futur film culte, qu’elle vous gratifie d’un bisou à vous transpercer la joue quand vous vous résignez enfin à quitter la fête; vous pouvez regardez le blanc décor de Gérardmer s’éloigner derrière vous en vous sentant heureux et fier d’avoir vécu votre premier festival en ce début d’année 2017.

Arkham

Grand Prix : GRAVE de Julia Ducournau
Prix du jury : ex-aequo UNDER THE SHADOW de Babak Anvari et ON L’APPELLE JEEG ROBOT de Gabriele Mainetti
Prix de la critique : GRAVE de Julia Ducournau
Prix du public : THE GIRL WITH ALL THE GIFTS de Colm McCarthy
Prix du jury SyFy : UNDER THE SHADOW de Babak Anvari
Prix du jury Jeunes de la Région Grand-Est : THE AUTOPSY OF JANE DOE de André Øvredal
Prix SACEM de la meilleure musique originale : THE GIRL WITH ALL THE GIFTS de Colm McCarthy