Photo du film BABY BLOOD
Crédit : Neuf de cœur

BABY BLOOD, le pionnier oublié du gore français – Analyse

Cet article a pu être réalisé grâce à notre partenaire Ciné+. Son contenu est indépendant et conçu par la rédaction.

Une jeune femme qui séduit des hommes, les massacre et boit leur sang pour nourrir le démon qu’elle héberge dans son ventre. Yanka, l’héroïne de BABY BLOOD n’aura pas déplacé les foules en 1990. Toutefois, le film d’Alain Robak gagne à être (re)vu, tant il était précurseur et annonciateur d’un certain cinéma de genre français.

À sa sortie en 1990, BABY BLOOD d’Alain Robak ne fit pas grand bruit. Enfin, si. Auprès d’un public d’initiés, amateur de genre. L’improbable long-métrage obtint, en effet, le prix du jury au Festival international du film fantastique d’Avoriaz. Et ce, alors qu’il y était présenté hors compétition – une situation jusqu’alors inédite et demeurée unique. L’anecdote derrière ce prix se révèle en tout point croustillante. Et pour cause. Alors même qu’il était déçu de voir son œuvre écartée de la compétition, le jeune Alain Robak croise Wes Craven, maître incontesté de l’horreur, père de Freddy Krueger et de la saga Scream. Ce dernier lui avoue avoir été sidéré par BABY BLOOD et ne conçoit pas qu’il ne puisse pas concourir pour recevoir un prix. Ainsi donc, Craven partit en croisade auprès du jury et obtint gain de cause. Incroyable.

Photo du film BABY BLOOD
Crédit : Neuf de cœur

D’autant plus incroyable qu’une proposition telle que BABY BLOOD paraît désormais remplir parfaitement le cahier des charges du film de festival. Dans une époque qui sacre Titane Palme d’Or, on peine à comprendre comment le film d’Alain Robak a pu être écarté de la compétition en son temps. Un film de genre francophone. Avec tout ce que ce bagage implique. Notamment le soutien inéluctable de la niche française, représentée précédemment par Avoriaz, de nos jours par Gérardmer. Or, à l’époque, même sur le lieu où le film d’horreur doit logiquement être célébré, BABY BLOOD est jugé « trop sanglant ». Dès lors, on comprend mieux pourquoi la Palme de Ducournau, décernée par un festival prestigieux et pluraliste – bien loin de ces niches de genre, relève presque du miracle.

Décapiter Audiard, égorger Chabat

S’il n’avait pas été remarqué par Wes Craven, qu’aurait-on gardé de BABY BLOOD ? Sûrement peu de choses, hormis les apparitions surréalistes de certaines éminences du paysage audiovisuel francophone. Car oui, sous les coups de Yanka, jeune circassienne condamnée à boire du sang pour nourrir le démon dans son ventre, tombent notamment Alain Chabat et Jacques Audiard. Et ils meurent la gorge tranchée dans un râle iconique pour l’un, décapité par un cric de voiture pour l’autre. On croise aussi le regretté Jean-Yves Lafesse, ignoble en chauffeur routier satyre, bizarre et dérangeant. Tous sont venus sur ce tournage pour s’amuser, exaltés par la perspective d’un film gore à la française. Les Evil Dead de Sam Raimi ne sont pas loin. Désormais, les amateurs veulent du sang, mais aussi et surtout du fun.

Photo du film BABY BLOOD
Crédit : Neuf de cœur

Or, du fun, BABY BLOOD en répand des litres, comme autant d’hémoglobine. Le film fourmille d’une créativité manifeste, ainsi que d’une candeur attachante. On remarque effectivement un amour bien distinct pour le film sanglant à l’américaine. On y perçoit quelque chose du Maniac de William Lustig, dans ses décors cradingues et son ambiance poisseuse. Aussi, un sens de l’auto-dérision et une drôlerie grinçante chez ce démon, que l’on entend s’adresser directement à Yanka d’une petite voix fluette. La touche française se distingue certainement au travers de ce personnage d’ailleurs. Yanka, cette femme qui, au cours du récit, prend réellement possession de sa sexualité. Une sexualité, dont elle était de prime abord la victime passive : Emmanuelle Escourrou incarne d’abord une ingénue, puis une prédatrice vorace et captivante.

Résolument en avance

Car oui, BABY BLOOD se révèle à ce point intéressant qu’il ose une inversion des codes. Des années avant The Devil’s Reject, la caméra choisit de suivre non pas la victime, mais l’agresseur. Aussi, de rendre cet agresseur sympathique. Dix ans avant Buffy contre les vampires, celle que l’on imagine être la victime devient même une furie dangereuse, capable de retourner une arme contre son oppresseur. Précurseur, pionnier, BABY BLOOD souffre cependant du poids des années et pourra paraître risible au spectateur non-initié. Nonobstant, l’amateur de genre éclairé s’émerveillera de ce bijou de l’horreur française, peut-être un peu tombé en désuétude, certes – mais certainement pas négligeable. Car pour un TITANE palmé, n’oublions jamais qu’il aura fallu plusieurs dizaines de BABY BLOOD pour s’hasarder, se risquer et tâtonner dans le noir.

Lily Nelson

Rédactrice
S’abonner
Notifier de
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Voir tous les commentaires
0
Un avis sur cet article ?x
()
x