Photo du film EL PLANETA
Crédits : Rob Kulisek / Utopia

EL PLANETA, éloge féministe du mensonge – Analyse

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Gijón, Espagne. Une mère et sa fille accordent avec nonchalance leur style de vie à la marche de la richesse alors que tout les condamne à la pauvreté morose et aliénante.

C’est l’histoire de deux femmes aux prises avec une urbanité environnante qui les ronge peu à peu, mais qui se délite et s’évanouit aux marques de leur existence. Elles tiennent et espèrent toujours grâce à l’absurdité des mensonges et tromperies qu’elles débitent, portent et incarnent. Le film les soutient en reliant des sortes de chroniques aux transitions hyper-esthétisées à la manière de vidéo-clips. Chaque chronique est l’occasion de déployer quelques mensonges. S’il était aussi facile de jouer avec ses propres règles et de se prendre au jeu d’un monde mensonger que l’on aurait construit de toutes pièces… Car EL PLANETA ne cesse de manifester la facilité déroutante avec laquelle les deux femmes croient aux réalités qu’elles inventent. En effet, María (la mère veuve sans le sou) et Leo (la fille sans le sou) plient les histoires selon leurs fabulations jusqu’au point de se persuader elles-mêmes.

Photo du film EL PLANETA
Crédits : Rob Kulisek / Utopia

Toutefois, le Gijón personnifié d’EL PLANETA exprime la misère qui frôle continuellement la mère et la fille. Les boutiques rendent l’âme. Il n’y a plus d’électricité dans l’appartement que les deux femmes peinent à payer. Plus que quelques cookies pour se nourrir. Mais les costumes luxueux de María et Leo traduisent une certaine extravagance qui contraste fortement avec les images d’un Gijón terne, grisâtre, froid et décadent. Quand bien même mère et fille sont les plus intimes émanations de la ville, elles s’en démarquent en creusant les apories d’un monde misérable et absurde. On s’attend toujours à ce qu’elles se retrouvent face à une impasse, mais le mensonge l’emporte en chuchotant sa victoire. On s’attend toujours à toucher un semblant de sincérité chez les deux femmes, puis on les pardonne de leur feinte pour continuer de jouer avec elles, toujours avec un temps de retard. Le film va de surprise en surprise. EL PLANETA parvient à questionner les limites du monde par le biais de la survivance d’une vie de mensonges.

Photo du film EL PLANETA
Crédits : Rob Kulisek / Utopia

La force narrative du mensonge réside dans le paradoxe. María et Leo composent entre possession et concession, songe et mensonge, excès et privation, cherté et gratuité. La sobriété et la monotonie de leur jeu jurent avec les excentricités qu’elles disent et font. Le récit alterne entre affirmation et infirmation. Quelques secondes et quelques mètres seulement entre Leo qui dit aimer marcher le matin et Leo qui dit ne pas aimer marcher le matin. EL PLANETA est polyphonique. Une harmonique se fait toujours sentir. Quand María et Leo se massent mutuellement en hors-champ, elles gémissent comme si un orgasme était en train de naitre. Mère et fille, amies, amantes. La réalité est complexe. Les deux femmes se situent dans une dynamique émancipatoire au moment même où ces dernières sont rattrapées par leur dépendance à une vie fastueuse que le père a emportée avec lui dans la mort. Les douleurs articulaires chroniques trahissent les blessures d’un passé révolu dans lequel le père était encore en vie, mais elles ont l’air d’être bien plus attristées par la mort du chat que par l’absence d’un père ou d’un mari.

Photo du film EL PLANETA
Crédits : Rob Kulisek / Utopia

C’est que le film est profondément drôle, décomplexé et féministe. Le premier dialogue (introduisant le personnage de Leo) parle de fellation et d’urine, avec un ton extrêmement solennel. María a pour coutume de congeler les noms de ses ennemis qu’elle a écrits sur des petits papiers. EL PLANETA est un espace où les femmes peuvent rire librement d’une fausse mammoplastie ou parler d’épilation anale tout comme de la situation économique critique en Espagne. Récit intime et collectif qui tend l’intérieur et l’extérieur, le privé et le public : en plus de souligner l’ébranlement d’un Occident qui perd sa prééminence, c’est le patriarcat qui est mis à mal par le film.

EL PLANETA tient la main des femmes pour avancer et garder la joie de vivre dans un monde maussade en perdition, tout en manifestant l’absurdité de ce monde via les mensonges qui résistent inconditionnellement.

Luna Delorge

Auteur·rice

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