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Crédits : Salzgeber & Co. Medien GmbH

UN COUTEAU DANS LE CŒUR, faire l’amour au cinéma – Analyse

Au-delà d’un pastiche du « giallo » italien, UN COUTEAU DANS LE CŒUR rend au cinéma toutes les redéfinitions de l’amour dans l’instabilité cinématographique de la vie.

Le film fait l’amour et accouche sans cesse. Ce mécanisme copulatif se reproduit dans son organicité cinématographique : un et un forment un autre. Anna produit des films pornographiques, et l’on assiste à toute la mise au cinéma du « Tueur homo », tueur qui assassine après avoir désiré et obtenu un rapport sexuel avec sa victime. Chaque meurtre s’accompagne de bruissements d’oiseaux qui envahissent peu à peu l’histoire. Chaque rapport sexuel, à proprement parler, entraîne une certaine jouissance de la bande-sonore. Le film suffoque, tout en respirant amplement. Le cœur du film bat d’accélérations en décélérations. L’ambitieuse tension d’UN COUTEAU DANS LE CŒUR réside dans son indétermination entre dégénérescence et régénérescence des déséquilibres organiques. En fait, ce sont les rapports sexuels qui font avancer le film. L’engrenage filmique génère automatiquement ces mouvements vitaux. Car le désir n’a pas de limites, ne s’essouffle jamais et grandit toujours. Ces relations provoquent l’étonnement. La pulsation d’UN COUTEAU DANS LE CŒUR se caractérise donc par une esthétique de la copulation.  

Photo du film UN COUTEAU DANS LE CŒUR
Crédits : Salzgeber & Co. Medien GmbH

Les accouplements sont toujours oxymoriques, en tant qu’ils mettent en relation des entités antagonistes, ou du moins qui ne s’accordent pas naturellement. Puis, ils donnent naissance à des monstres cinématographiques. Sublime et grotesque, Eros et Thanatos, passé et présent et futur, fantasme et réalité, autant d’êtres hétéroclites qui font l’amour dans le cinéma de Yann Gonzales qui joue d’alternances et de corrélations. Finalement, un rapport sexuel constitue une rencontre, peu ou prou haptique et auditive, entre au moins deux corps étrangers, comme le couteau qui pénètre le corps de sa victime (mais dans ce cas, le désir est davantage déséquilibré). C’est surtout comme deux paradigmes montés l’un avec l’autre grâce au « et » du cinéma. Ainsi, chaque meurtre, qu’il soit la projection cauchemardesque d’Anna ou la résultante d’une nécessité pulsionnelle de l’assassin traumatisé et violenté, s’immisce dans le film. Il l’ébranle. Pourtant, le film désire inconsciemment l’introduction de la mort criminelle dans son antre. UN COUTEAU DANS LE CŒUR se fait toujours accueillant. L’espace-temps interstitiel de la copulation déséquilibre ; et c’est la reproduction de ce déséquilibre, systématiquement étonnant, qui donne à UN COUTEAU DANS LE CŒUR une vitalité nouvelle et artistique. Le sexe génère des êtres monstrueux, des films donc.

Photo du film UN COUTEAU DANS LE CŒUR
Crédits : Salzgeber & Co. Medien GmbH

Ces compulsions créatrices s’entremêlent avec toute la déraison qu’une rupture amoureuse est en puissance de provoquer. En effet, autour de ces motifs qui réforment en permanence la trame du film se déploient les variations amoureuses entre Anna et Loïs. UN COUTEAU DANS LE CŒUR trace les blessures de l’amour. Anne gratte littéralement la pellicule de son film pour y inscrire les maux de la survivance d’un amour impossible ; et c’est Loïs, isolée, qui les fera défiler en projetant le film. Loïs a quitté Anne au téléphone. Cet appel de détresse donne l’architecture de leur relation. Le fil téléphonique, abolissant et accentuant simultanément la distance qui les sépare, matérialise la survivance du lien qui leur colle au cœur et au corps. Et ce lien n’est que souffrance. Toutes deux endiguées dans une solitude perdue dans l’effervescence de la création du « Tueur homo », elles souffrent (Loïs en silence et Anne dans le tumulte). Car l’autre est toujours là, pas très loin. Anne se retient à l’espoir du rétablissement d’un amour perdu. Loïs, nostalgique, lutte contre la proximité spatio-temporelle d’Anne qui évoque sans cesse les souvenirs d’un amour perdu.

Vers la fin d’UN COUTEAU DANS LE CŒUR, Loïs se jette à corps perdu devant Anne afin de la sauver du tueur en série. Ce sacrifice amoureux est la première fois où Loïs prouve son amour pour Anne en sa présence. Dire son amour au seuil de la mort. Avouer tout bas dans l’urgence. La nostalgie de la relation amoureuse entre Anne et Loïs trouve son acmé dans l’épilogue. En effet, dans une sorte de non-lieu cinématographique du Jardin des délices (Jérôme Bosch), Anne et Loïs se regardent. Il n’y a plus de voyeurisme. (Anne avait troué le mur de la salle de travail de Loïs pour violer, quand elle le souhaitait, son intimité, pour combler un manque insupportable. Anne était même allée jusqu’à violer le corps de Loïs, ayant voulu qu’elle fût la propriétaire exclusive ce corps.) Le regard est dès lors consensuel. Mais ce n’est qu’hors du monde qu’Anne et Loïs jouissent de l’amour, enfin. C’est un film romantique dans tous les sens du terme. 

Photo du film UN COUTEAU DANS LE CŒUR
Crédits : Salzgeber & Co. Medien GmbH

UN COUTEAU DANS LE CŒUR est un agrégat de films qui dépassent leurs réalisateur·rice·s, d’autant plus que l’on tourne des films dans le film. L’on ne tient jamais sûrement la valeur de l’image : visions, fantasmes, hallucinations, potentialités, cinéma, vie, au-delà… L’incertitude hante le film avec désinvolture. L’on ne sait plus où le film commence et termine. L’on ne sait plus où le film se trouve. UN COUTEAU DANS LE CŒUR manifeste une certaine liquidité s’écoulant dans la matérialité de l’amour, du sexe et de la mort. C’est un film ambigu qui se développe dans les vapeurs de l’alcool. Les acteurs intra-filmiques sont assassinés quand ils apparaissent sur la pellicule du « Tueur homo ». Jouer au cinéma engendre la mort à la vie. L’existence glisse inconsciemment. D’ailleurs, le tueur homo est dans la salle de cinéma où « Le Tueur homo » est projeté. Il a rôdé en permanence tout au long du film. Il est tué devant l’écran, après la séance, à la presque fin d’UN COUTEAU DANS LE CŒUR. Sans le « tueur homo » il n’y aurait peut-être plus de « Tueur homo », et inversement. Un amour ambigu.

Finalement, dans UN COUTEAU DANS LE CŒUR, ça ne se passe pas comme dans la vie. C’est du cinéma. Mais l’hétérogénéité du film manifeste ce qu’une traversée dans la vie peut provoquer. Yann Gonzales et toute son équipe, cinéastes amoureux·ses du cinéma, inscrivent dans le film des mots d’amour pour le cinéma.

Luna Delorge

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