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LAURENCE ANYWAYS, l’urgence d’un cinéma de transmutations – Analyse

LAURENCE ANYWAYS puise son cinéma dans les variations d’une relation entre deux êtres qui s’aiment, alors qu’ils tentent de faire face aux aspérités de la vie, ne cessant de les appeler, en contrepoint, l’un comme l’autre.

En effet, les deux personnages sont inlassablement désarticulés entre l’espace-temps perdu d’un amour partagé et la violente détresse d’accorder son existence avec qui l’on est vraiment. Mais l’entreprise, tant audacieuse que nécessaire, de faire correspondre le besoin d’être enfin soi-même pour commencer à vivre et le besoin d’aimer cet Autre pour continuer à éprouver quelque chose tend à s’avérer impossible. Fred et Laurence s’aiment, seulement, Fred refuse la volonté criante conjuguée à la transmutation partiale et partielle de Laurence en femme. LAURENCE ANYWAYS montre entorses et débordements d’une attirance amoureuse mutuelle entre deux êtres qui ne se comprennent pas parfaitement, deux êtres contraints, par la force de l’amour, de partager un même chronotope malgré les discordances de désirs inassouvis, voire insatiables. C’est pourquoi le découpage des plans serre les visages. Les gros plans dessinent ainsi des cellules au sein desquelles les personnages se représentent en crise. En somme, LAURENCE ANYWAYS réalise la mise à l’épreuve d’un couple ébranlé par l’expression bouleversante de s’appartenir.

C’est en fait le film d’une vie qu’un film ne pourra jamais complètement contenir, là réside l’esthétique de LAURENCE ANYWAYS : on peut parler d’une esthétique conciliante du débordement. Au moment où il exprime son désir impérieux de se mourir en tant qu’homme pour devenir cette personne qu’il a toujours intimement su vouloir être, Laurence crie. Ce cri de délivrance surgit subitement parmi les monotones mélodies feutrées de la voix de Laurence. C’est le cri du film. Tout tient à partir de cette émission vocale libératrice. Le corps de Laurence ne peut plus contenir cette nécessité. Il est conduit à défaire son enveloppe, se décomplexer et s’exprimer pour ainsi dire. Et pourrait-on dire, la caméra de Xavier Dolan parvient, non sans peine, à transpercer les corps tout en restant à leur surface. Si l’on peut être trompé par un corps comme Fred qui a cru que le corps de Laurence était simplement celui d’un homme, la voix de Laurence ne ment jamais. Quand bien même tout se transforme, il y a quelque chose dans la voix qui chuchote sincèrement ce qu’il se passe. Un cri éclate, dépasse la tessiture corporelle de Laurence et déjoue le diapason du film. Les correspondances entre voix et corps (du personnage, du film et des spectateurs) traduisent non seulement un problème de cohabitation mais aussi des opportunités de liberté.

Photo du film LAURENCE ANYWAYS
Crédits : MK2 Diffusion

Ces deux thèmes sont également illustrés par le traitement des images visuelles, par le biais du montage, du cadrage et de la mise en scène. En effet, le montage cut, son rythme fragmenté et l’alternance abrupte des plans qu’il juxtapose participent à susciter ce sentiment d’une impossible union harmonieuse et logique. A cet égard et a contrario, au moment où Laurence offre un cadeau à sa mère à l’occasion de son anniversaire, au moment où sa mère accepte l’assurance identitaire de son enfant, la caméra devient subitement et temporairement reliante. Ainsi le montage montre à quel point une relation peut éclater en solitudes et peut opérer une solidarité inédite entre deux êtres. De là, si l’emploi de la caméra épaule manifeste un certain déséquilibre, il donne une impression de liberté, de fluidité. Le cadrage serré prodigue un espace visible restreint et coupe les corps, mais la réduction du champ visible offre des possibilités d’hors-champ. Ce qui est caché au spectateur par les contours de l’écran constitue alors un espace libre d’expression. Comme Laurence qui s’abandonne à vivre, le spectateur est invité à s’exprimer. Enfin, l’architecture du plan est très souvent fragmentée par la curieuse redondance de la mise en scène selon laquelle Laurence se trouve de dos et plus ou moins en face de l’autre personnage, ou bien simplement par le surcadrage. La relation est gênée mais elle doit exister, même latente. En somme, LAURENCE ANYWAYS compose entre émancipations individuelles conduisant à l’exercice de la liberté et nécessaires relations impossibles rattrapant le personnage dans son envol. Parce que le cinéma construit une continuité avec des fragments par le biais du montage après avoir fragmenté une continuité par le biais de la (dé)prise du réel, il y a toujours en même temps liaison et fragmentation, analyse et synthèse, le tout dans un léger décalage peu ou prou sensible. C’est tout cela que LAURENCE ANYWAYS s’évertue à opérer.

LAURENCE ANYWAYS porte le cinéma à son comble en interrogeant les relations qui sous-tendent cette dialectique des motifs de la fragmentation et de l’émancipation, de la solidarisation solitaire et de l’individualisation solidaire pour ainsi dire. Cela explique la présence pesante du raccord regard, marquant à la fois la liaison et la rupture. Plutôt que de fixer des réponses, la caméra questionne les êtres de cinéma. A fortiori, le montage engage le spectateur dans une logique de familiarisation, autrement dit dans une logique de découverte de l’altérité. En effet, il emmène le spectateur dans un nouveau plan, dans un décor étrange où il y a bien souvent quelque chose qui le dérange. Puis, le spectateur s’acclimate à cette nouvelle proposition : c’est la familiarisation avec l’étrangeté. Et ça recommence jusqu’à ce point où le spectateur accepte ces éternels bouleversements, jusqu’à ce point où le spectateur trouve cela naturel. Défamiliarisation et familiarisation sont à mettre en lien avec les empreintes que Laurence laisse dans la société, dans sa famille et à plus forte raison dans sa relation avec Fred.

Finalement, LAURENCE ANYWAYS se réinvente sans cesse car rien ne tient vraiment si ce n’est la force attractive et créatrice de l’amour habitant des êtres incompatibles. LAURENCE ANYWAYS défie toutes binarités et donne lieu à un cinéma libre, révolutionnaire et conciliant. Au-delà d’un simple coming-out, LAURENCE ANYWAYS retrace l’histoire de Laurence et de Fred, d’êtres détachés d’un monde dont ils peinent à s’en défaire car l’amour les y retient.

Luna Delorge

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