BUGONIA est une comédie noire nihiliste et une étude anthropologique de l’être humain. Yorgos Lanthimos révèle la part sombre de l’Homme, le rire n’étant qu’une façade face à l’horreur qu’il porte en lui.
Après Eddington et Une bataille après l’autre, BUGONIA vient conclure une trilogie informelle de films dédiés aux théories du complot. La filmographie de Yorgos Lanthimos étant composée majoritairement d’OVNI, cela tombe sous le sens, d’autant plus qu’il est ici question d’extraterrestres. Suite à un Kinds of Kindness qui a divisé, il était probablement temps pour le réalisateur grec d’observer les étoiles pour retrouver le succès.
Le vrai visage de l’humanité
Deux personnages qui en capturent un troisième, un trope sur lequel nous avait laissés Yorgos Lanthimos dans le dernier segment de Kinds of Kindness et qu’il reprend dans son nouveau métrage, à la différence que, cette fois-ci, c’est Emma Stone qui se fait kidnapper.
Bien que traité avec humour, BUGONIA est une comédie noire nihiliste, voire une étude anthropologique de l’être humain. Avec ses plans d’ensemble à la courte focale si caractéristiques, Yorgos Lanthimos épie ses personnages mais, à l’instar de l’écran convexe, il offre une version déformée de l’humanité, du moins visuellement.
Tout comme le visage de Teddy, qui se déforme de douleur et de colère, le réalisateur n’expose que la nature autodestructrice de l’être humain. Si, dans la vie courante, elle est cachée par le stoïcisme ou le sourire, ici, elle l’est par l’humour.
Un conflit d’idées plus qu’un conflit physique
Si Yorgos Lanthimos montre la fin du monde par le complotisme, ce n’est initialement pas le cas. Teddy et Don apparaissent d’abord comme des antisystèmes convaincus, et on y croit totalement.
Le réalisateur nous fait comprendre leur ressentiment grâce à un montage parallèle montrant les deux hommes et Michelle Fuller, la PDG d’une entreprise pharmaceutique dans laquelle travaille Teddy et qu’ils souhaitent capturer. Par ces plans qui se répondent, on voit des quotidiens similaires qui se différencient par leurs biens matériels.
On partage alors ce qu’ils ressentent, en particulier dans le cas de Teddy, qui n’est qu’une abeille travaillant à la chaîne pour la « reine » Michelle Fuller. La volonté de renverser le système paraît ainsi légitime, jusqu’à ce que l’on comprenne que leur véritable dessein est de prouver que la femme est une alien.
Imputer la faute à une chimère plutôt qu’à une cause tangible fait vaciller leur discours, bien qu’en réalité il tanguait déjà au début. En effet, le parallèle des trains de vie dans les premières minutes souligne une chose essentielle : ils sont pareils.
Les deux camps, malgré leurs différences sociales, souhaitent atteindre le même objectif, sauf que l’un d’eux ne le comprend pas. Teddy et Michelle sont tous deux des souverains, l’un étant celui des abeilles et l’autre celui des humains.
La séquence du repas évoque presque une réunion de chefs d’État, la caméra filmant une nouvelle fois Teddy et Michelle de la même manière. La divergence entre les deux est idéologique, car si l’un cherche un bouc émissaire, l’autre souhaite une solution tangible.
Le chef des abeilles pense bien faire, mais il détruit le travail de la femme et, par conséquent, celui de ceux qu’il protège en tant qu’apiculteur.
La circularité du mal
D’une façon extrêmement nihiliste, Yorgos Lanthimos nous lance que le mal est inné chez l’Homme et ne peut le mener qu’à sa perte. Teddy en est l’exemple parfait, lui qui est l’incarnation même de ce mal.
De prime abord, il apparaît comme un homme sûr de lui et de ses convictions. Il affiche notamment cela lorsqu’il est au contact de Don, ce cousin qui n’existe qu’à travers lui.
Malgré cette assurance affichée, Teddy reste un humain, donc faillible. Ses fêlures proviennent de son passé avec sa mère et son ancien baby-sitter, et il ne peut les contenir.
Pour les représenter, Yorgos Lanthimos utilise le placement de la caméra pour décrire ses états d’âme : le profil gauche incarne l’assurance, renforcée par l’usage de la contre-plongée ; le profil droit est synonyme d’émotion ; enfin, lorsqu’on voit Teddy de face, c’est la réalité qui s’impose à lui, mais il ne parvient jamais à rester centré.
Ce dispositif se déploie tout au long de la séquence de repas, avec les profils qui s’alternent pour marquer la domination de Michelle. Les rôles s’inversent plus tard, lorsque Teddy revient de l’hôpital et qu’il est soumis à elle.
Ce jeu des profils reflète la société elle-même, qui est fondée sur la domination. Si Teddy la hait, il utilise pourtant ce procédé pour faire valoir ses propres idées.
BUGONIA montre ainsi la circularité du mal qui mène à l’effondrement de la société humaine, ce qui provoque le retour des abeilles à la fin du film.
Un activisme hypocrite
Les agissements de Teddy nous amènent à nous poser une question, mais pas celle à laquelle on pense. Savoir s’il a raison concernant l’identité de Michelle importe peu.
Ce n’est clairement pas pour sauver l’humanité que Teddy capture sa patronne. Lui qui accuse les activistes d’être égoïstes est l’exemple même de ce qu’il dénonce.
Autre détail révélateur : sa consommation. Teddy se place contre les grandes entreprises tout en achetant des produits transformés issus de grandes firmes, volontairement exposés dans le cadre par Yorgos Lanthimos.
Ne pas apprendre de ses erreurs
Bien que connaître la véritable identité de Michelle ne soit pas fondamental, Yorgos Lanthimos nous donne une réponse. Apprendre qu’elle est réellement une extraterrestre confirme la portée religieuse de BUGONIA.
Le film multiplie les références religieuses, notamment chrétiennes, jusqu’à évoquer La Lamentation sur le Christ mort d’Andrea Mantegna.
La bougonie, croyance antique selon laquelle les abeilles naissent du cadavre d’un bœuf, éclaire le sens du titre. Ici, elles naissent des corps humains.
L’Apocalypse est là, et on ne peut pas s’en plaindre, car on l’a bien cherchée.
Yorgos Lanthimos n’a pas fait que regarder les étoiles : il les a utilisées pour illuminer son art. BUGONIA nous fait traverser une palette d’émotions, mais une fois mélangées, il ne reste que le noir.
— Flavien CARRÉ



