Photo du film CRUELLA
Crédits : Disney Enterprises

CRUELLA n’a absolument rien d’enfer – Critique

Pour ce projet annoncé depuis 2013, les studios Disney ont essayé de dépoussiérer Cruella, l’emblématique antagoniste des 101 Dalmatiens, mais la scandaleuse fashionista aurait peut-être mieux fait de rester dans un tiroir.

CRUELLA s’inscrit pleinement dans une volonté des studios Disney d’explorer les vilains qui ont fait leur succès. Comme pour Maléfique (Robert Stromberg, 2014), les réalisateurs tentent de vendre une genèse pour expliquer les raisons qui se cachent derrière la méchanceté de Cruella dans les 101 Dalmatiens (1956). Sauf que cette volonté cache non seulement le scénario le plus banal de l’histoire mais en plus le personnage de Cruella n’est finalement qu’une version humanisée et adoucie du film d’origine. 

Pour ce nouveau film en prises de vue réelles, le réalisateur Craig Gillepsie a choisi de situer son histoire dans les années 70, un choix audacieux et qui semble aux premiers abords propice à CRUELLA. C’est donc en plein période punk qu’Estella (Emma Stone), jeune orpheline pleine d’ambition, décide de se faire un nom dans la mode aux côtés de deux amis arnaqueurs (Paul Walter Hauser et Joel Fry). Tant et si bien, qu’un jour ses créations attirent l’oeil de la baronne Von Hellman (Emma Thompson) : une riche créatrice de mode adoubée par toute la haute société anglaise. Mais leur relation se complique quand plusieurs révélations amènent Estella à développer son impitoyable alter ego : Cruella. 

Photo du film CRUELLA
Crédits : Disney Enterprises

Dans le monde réel, Estella/Cruella, qui semble donc légèrement schizophrène et totalement incontrôlable, ferait l’objet d’enquêtes régulières et de condamnations ponctuelles par l’opinion publique. Mais au cinéma, les studios Disney renouent avec l’hypocrisie hollywoodienne qui consiste à humaniser des malfaiteurs en expliquant leur enfance difficile. Dans une certaine mesure, cette tendance était également à l’origine du précédemment évoqué Maléfique de Robert Stormberg (2014) mais aussi du Joker (Todd Phillips, 2019) et de la seconde trilogie de Star Wars qui se concentre sur la genèse de Dark Vador (La Menace Fantôme, 1999; L’Attaque des clones, 2002; La Revanche des Sith, 2005). Et cette représentation des méchants s’inscrit dans une dynamique d’exploitation marketing qui s’appuie aisément sur la psychologie comportementale. 

Comme l’explique Richard Keen, professeur universitaire en psychologie, le public est inévitablement attiré par les méchants parce que ce sont des personnages qu’il devrait détester. « Si la société nous dit que nous ne devrions pas soutenir un méchant, alors nous avons un choix limité qui augmente la probabilité que nous aimions davantage ce personnage » explique-t-il dans son article. Cette attraction repose notamment sur ce qu’il appelle une « Fundamental Attribution Error » qui désigne une tendance à expliquer le comportement d’une personne par des facteurs internes en opposition à la situation dans laquelle elle se trouve. Ainsi, si un public voit un personnage mal se comporter dans un film, il pensera qu’il est méchant car il le juge à partir de la situation dans laquelle ce personnage réagit et non par rapport à sa personnalités ou ses traumatismes. Mais lorsque les raisons derrière le mauvais comportement d’un personnage sont extrapolées, le public a tendance à le trouver plus attirant car ses actions sont légitimées. Donc quand les studios Disney proposent un film sur l’enfance de CRUELLA pour expliquer l’origine de sa vengeance, ils s’assurent l’oreille attentif du public.

Photo du film CRUELLA
Crédits : Disney Enterprises

Et ce, d’autant plus que CRUELLA était déjà connue pour être un personnage aimé du public depuis la sortie du dessin animé dans les années 1950. Pour Christopher Finch, auteur spécialiste de l’animation, elle est le méchant le plus sophistiqué des studios Disney. En y regardant de plus près, elle incarne même un certain fantasme féministe pour l’époque puisqu’elle est célibataire et sans enfants par choix, indépendante financièrement, a deux hommes de main à sa disposition et ne laisse personne se mettre sur son chemin (en plus d’avoir une garde-robe à faire pâlir Jean-Paul Gaultier). CRUELLA est donc ambitieuse, déterminée et ne se laisse pas opprimée par une frange de la société incarnée par la baronnesse.

Car si le réalisateur a choisi de situer son histoire dans les années 70, c’est pour profiter de la mode flamboyante de l’époque mais aussi pour redonner vie au contexte de crise politique, sociale et économique qui traversait le pays à l’époque. Avec son concert autogéré et son squat, la bande de Cruella, Horace et Jasper s’intègre parfaitement dans cet univers en rupture avec les modes de vie bourgeois traditionnels. Par ailleurs, en assumant complètement sa chevelure bicolore, Cruella s’intègre dans la tendance anticonformiste du mouvement punk pour qui la conformité n’est qu’une forme de coercition sociale. Mais malgré tout cela, CRUELLA n’a malheureusement plus rien à voir avec le vilain qui s’était démarqué par son style audacieux et sa cruauté. Le personnage d’Emma Stone a même sauvé un chien de la rue comme s’il était un moyen pour les studios Disney de s’assurer que le public sait que Cruella ne tuerait pas des animaux pour la mode. 

Au final, CRUELLA est assez intéressant pour être regardé mais clairement pas suffisant pour être intéressant. Et ce, en prenant en compte l’infatigable cliché du « magical negro » à savoir celui du personnage qui n’a aucune profondeur et qui n’existe que pour aider et servir le protagoniste blanc : ici incarné par Anita Darling (Kirby Howell-Baptiste) qui n’a de charmant que le nom. Avec ce nouveau long-métrage, les studios Disney semblent ainsi définitivement coincés dans le passé, incapables de se réinventer et d’entrer dans une ère plus dynamique et audacieuse.

Sarah Cerange

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Titre original : Cruella
Réalisation : Craig Gillepsie
Acteurs : Emma Stone, Emma Thompson, Joel Fry, Paul Walter Hauser, Mark Strong
Date de sortie : 22 juin 2021
Durée : 134 minutes
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