Premier film du documentariste Frederick Wiseman, TITICUT FOLLIES ressort en salles en copie restaurée après plus de vingt ans d’interdiction de diffusion aux Etats Unis. Un grand film cinglant à ne pas manquer.

Quand Wiseman tourne TITICUT FOLLIES en 1966, il est alors professeur de droit à Boston et visite à plusieurs reprises avec ses élèves cet hôpital pénitentiaire de Bridgewater où ont enfermés des fous criminels. Il obtient l’autorisation de filmer, mais quand le film sort, la cour du Massachusetts interdit sa diffusion en invoquant la violation du droit à la vie privée des patients. En réalité, le film est une plongée étourdissante et édifiante dans cet univers carcéral psychiatrique et Wiseman ne dresse pas un portrait très flatteur des conditions de traitement des patients-prisonniers.Photo du documentaire TITICUT FOLLIES

Le film s’ouvre et se clôt sur le spectacle annuel interprété par les patients et le personnel. Animé par l’un des geôliers qui semble parfaitement à sa place en “Monsieur Loyal” et, soi-dit en passant, ressemble à Frank Vincent qui vient de nous quitter hier, le spectacle annonce déjà la couleur d’un film qui joue sans cesse sur l’ambiguïté du lieu, entre prison et asile, entre maltraitance et moments conviviaux. Qui est fou, qui ne l’est pas ? Pas si clair que cela à entendre ce psychiatre hongrois, clope au bec, interrogeant un pédophile interné pour avoir abusé d’une fillette de 11 ans. “Etait-elle précoce ? Avait-elle des formes d’une femme plus âgée ?“. “Même pas”, répond le jeune homme qui avoue avoir également abusé de sa propre fille. “Vous êtes conscient que votre acte est anormal ? Et votre femme elle en pense quoi ?”. Ce même médecin à l’allure désinvolte n’hésite pas à intuber un des patients qui refuse de se nourrir. Dans un montage assez radical, Wiseman alterne les scènes d’intubation (toujours clope au bec) avec celles du cadavre et de l’enterrement de l’homme désormais disparu. Preuve directe s’il en faut que les traitements infligés ne sont pas les plus pertinents ni respectueux des corps.

A propos des corps, Wiseman les filme dans toute leur violence subie. Les corps sont abimés, les gueules cassées, les regards perdus et les mâchoires édentées. Une des premières scènes montre l’arrivée à l’hôpital des hommes qui se tiennent tous nus et passent en revue devant les geôliers. Nus ils le resteront la majeure partie de leur temps, par commodité mais aussi par humiliation. On assiste à un cortège de fous dénudés errant et scandant des propos souvent incohérents, à qui on lance des ordres, à qui l’on répète les mêmes phrases pour mieux les titiller (comme Jim à qui l’on ne cesse de demander si sa chambre sera propre demain). L’un d’eux, Wladimir, interné pour paranoïa et schizophrénie, interpelle les médecins sur la dégradation de son état. Il affirme n’avoir rien à faire dans ce lieu, être en possession de toutes ses capacités mentales et ne plus supporter qu’on lui inflige ces traitements. Il parait en effet plus sain d’esprit que les médecins qui décident de son sort.

Photo du documentaire TITICUT FOLLIESMais ce qui étonne par dessus tout, au-delà du tableau de ce lieu insalubre et maltraitant, c’est la manière dont Wiseman lui-même a monté son film le construisant comme un spectacle où s’enchaineraient différents numéros sans queue ni tête, certains légers, d’autres terrifiants, où les protagonistes se mélangent et où, en équilibristes, ils semblent improviser devant nous. “N’oubliez pas que Titicut Follies est une comédie musicale !”, revendique Frederick Wiseman. C’est vrai que la musique est partout, chez les patients qui chantonnent, chez les gardes qui s’ennuient et cherchent à se divertir. Magnifiquement photographié par John MarshallTITICUT FOLLIES est une plongée édifiante au coeur d’une folie diffuse, celles des patients incarcérés mais aussi et évidemment celles des hommes et d’une Amérique fracturée, en pleine guerre du Vietnam. Avec ce premier essai, Frederick Wiseman a ouvert sa propre voie : celle du documentariste génial que l’on connait aujourd’hui et à qui l’on doit une quarantaine de films.

Anne Laure Farges

Votre avis ?

[CRITIQUE] TITICUT FOLLIES
Titre original : Titicut Follies
Réalisation : Frederick Wiseman
Date de sortie : 13 septembre 2017
Durée :1h24min
5.0Immanquable
Avis des lecteurs 1 Avis


D'accord ? Pas d'accord ?

Notifications :
avatar
wpDiscuz