THE KNICK se place au sein d’un hôpital, à New York, début du 20ème siècle. Le Knickerbroker.

On y observera le quotidien de plusieurs personnages, de milieux et de métiers différents. Patients, nurses, médecins, noirs, pauvres, riches, mafieux, putes… Malgré une caractérisation apparente, aucun manichéisme ; tous sont rongés d’une façon ou une autre, par deux composantes indissociables et interconnectées de cet univers. Le progrès à tout prix, et l’enfermement.
Si la médecine est au cœur des interactions entre ces personnages, de très nombreuses ramifications viennent complexifier cette description réaliste d’un microcosme-reflet d’une époque, et par extension, de notre propre société.
Morale, psychologie, évolutions technologiques, économie, affectif, politique, condition sociale, solitude, inégalités, cruauté, misanthropie…. Tels seront les sujets traités par l’immense THE KNICK, mais pas toujours frontalement. les sujets les plus sensibles seront traités par la suggestion et la subversion.
Soderbergh, grand ordonnateur (il réalise l’intégralité des épisodes) à la sensibilité froide et distante – clinique, dirons nous – capte tout cela en un compte rendu glaçant, mais “malheureusement” extrêmement contemporain malgré l’éloignement temporel.

THE KNICK, première réalisation réussie de SODERBERGH ?

C’est parce qu’on connait bien les défauts de son réalisateur Steven Soderbergh (voir notre avis sur le cinéaste), qu’on apprécie d’autant plus sa nouvelle série, ou le format épisodique parvient à pousser à son paroxysme ces tics parfois difficiles à apprécier au sein de l’étroitesse d’un long-métrage.
Soderbergh peut enfin s’enorgueillir de créer une ambiance qui fonctionne, d’accompagner réellement ses personnages plutôt que les filmer froidement.
Sa mise-en-scène fait fusionner les divers aspects techniques avec le propos sur l’enfermement. Elle constitue un atout majeur pour la puissance de la série comme pour le spectateur; celui-ci, bousculé dans ses habitudes de consommateur télévisuel, se voit stimulé et incité à l’analyse, en plus de l’émotion frontale !
La mise en scène est par exemple très intéressante en termes de mouvements, quoique tout à fait Soderbergh-ienne : plans-séquence voyeurs et omniscients, caméra ultra-précise mais libre et aérienne, effets de style expérimentaux ; mouvements permettant l’immersion par la distance… Très dérangeant.

« THE KNICK a un véritable réalisateur aux commandes, et ça se sent. La mise-en-scène de Soderbergh fusionne avec ses sujets. Résultat ? un Masterpiece. »

Si nous sommes peu surpris en termes de photo, de direction d’acteurs et de musiques – tous trois excellents, mais avec leurs spécificités inhérentes à Soderbergh ; filtres à humeurs, froideur de jeu, décalage/contre-temps musical… La vraie originalité vient de l’utilisation de l’espace et des décors au même titre que le reste, comme reflet de l’humeur et de la psyche des personnages.

Ainsi, limité par les moyens ou par choix artistique (difficile à dire)  Soderbergh resserre énormément ses cadrages, et par là, emprisonne son action et ses personnages au sein de quelques décors… Pauvres, riches, médicaux – toujours étriqués. Le réalisateur joue même avec notre perception en dupliquant quasiment à l’identique certains décors, donnant un aspect constamment étouffant à son show tout en émettant l’hypothèse d’un certain déterminisme social.
Si l’on excepte les lieux de plaisir/évasion/danger, moins percutants car un peu trop clichés, ces décors sont un reflet physique de la psyche des personnages qui y évoluent. Cela paraît simpliste, mais pourtant, il s’agit d’un conditionnement intelligent et subtil de notre ressenti, parallèlement a notre découverte de l’histoire.  Ces lieux et personnages évoluent donc entre une répulsion physique, et une répulsion morale ; pauvreté crasse VS opulence insouciante. Au milieu, l’hôpital est un lieu à part qui rassemble les trois émotions : répulsion-s , et étouffement.

L’HÔPITAL ET SES DÉMONS

Les opérations (et leur mise-en-scène), constituent ainsi, les seuls moments « d’évasion » pour le spectateur, au même titre que les injections – knicks – de Thackery.
Ces instants, motivés par la seule recherche du progrès, contrastent avec le reste : l’ambiance sociale lourde s’estompe, au profit d’une sorte de voyeurisme nauséabond par son réalisme ; la caméra n’hésite jamais à montrer l’immontrable, dans un mouvement immersif auquel on ne peut échapper. Viscéral.
Les personnages doivent s’y préparer minutieusement, car chaque opération peut être le lieu d’une avancée technologique comme d’un basculement moral. Tout échec signifie la mort du patient, et un violent retour à la réalité, dans la confrontation et l’assumance.
Économique, affective… Cette réalité est bien triste, malgré différents cache-misères (knicks), dont les plus efficaces restent les sentiments/plaisirs artificiels. Drogues et putes, quoi.

The Knick (4)

La recherche du progrès à tout prix est d’un autre coté, intimement liée à l’enfermement des personnages. Motif, catalyseur, ET conséquence.

On est en 1900… TOUT est susceptible d’évoluer. Véhicules, énergies, domotique… Médecine. Paradoxalement, la recherche du progrès semble lié à un retour en arrière moral… Qui génère d’inévitables contre-parties.
L’obsession, par exemple, causera plus de désastres (humains, ou médicaux) que d’avancées technologiques ; l’éthique est mise-à-mal par de nombreuses et dérangeantes questions – que Soderbergh n’hésite pas à illustrer par la démonstration :

Peut-on jouer avec la vie humaine, sous prétexte d’avancement technologique ?
L’ethnie d’un sujet peut-elle déterminer son accession aux soins ?
Un acte humain mais illégal est-il éthique ? …

Les extrémités atteintes par chacun des partis font évidemment froid dans le dos… D’autant plus que le réalisme clinique de Soderbergh accentue la froideur de leurs décisions.

PROGRESSONS ENSEMBLE

D’un autre coté, l’évolution recherchée est d’ordre sociale et politique… Car loin de nos conceptions contemporaines de New York – ville progressiste, THE KNICK présente la grande pomme comme une ville superficielle et hypocrite, une ville d’d’inégalités. Sociales ET raciales; inégalités mises en perspective par l’accès à la médication.

Alors qu’on pensait la série tournée vers une académique anthropologie médicale, un sujet parallèle se dévoile dès l’arrivée d’Algernon. Médecin de génie, mais… noir. Enfin, Negro. Le peuple noir est en effet considéré par tous (même eux-mêmes) comme un parasite pour qui l’accès à autre chose que des taches manuelles (l’esclavage, mais rémunéré) est inenvisageable… D’où malaise.
Et malgré quelques personnages positifs – par défaut, car il s’agit toujours d’intérêt, plus que de philanthropie – cherchant à faire évoluer les mentalités… Les progrès sont minces et les efforts astronomiques. Cette logique de non-profit pour tout ce qui est d’ordre social atteindra son paroxysme dans le climax de la série, un évènement dont la cause reste moralement floue (#génie) mais qui provoquera un débordement de haine d’une intensité rarement vue au “cinéma”. Tout ce qui aura été socialement et politiquement installé – non sans d’incroyables difficultés – volera en éclats, et révèlera la misanthropie de la “masse”.
Là encore, la froideur de la mise-en-scène de Soderbergh accentue le malaise de ces séquences, tandis qu’il utilise la suggestion et la psychologie inversée pour dénoncer de façon universelle et implacable, les sociétés s’étant construites sur l’exploitation d’autrui.
D’autant plus effroyable, qu’un rapprochement avec notre monde contemporain est inévitable ; ce climax constitue un parallèle négatif extrêmement pertinent avec l’actualité. On pense ici, aux évènements de Ferguson, et aux émeutes qui ont suivi, et de manière générale, comme reflet des inégalités sociales et l’exposition de préjugés et humiliations courantes.
Du grand cinéma qui fait réfléchir, sans en avoir l’air.

En bref, pour une fois, la mise-en-scène froide, analytique et racée de Soderbergh fait corps avec son sujet ; Le réalisateur filme l’enfermement de ses personnages – dans leurs convictions morales, leurs liens sociaux, leurs travers et déviances. Plus qu’un poème misanthrope, THE KNICK est un véritable état des lieux de notre propre société. Le début du 20ème siècle paraît temporellement éloigné… Mais les mêmes maux continuent à ronger notre société contemporaine. Hypocrisie, préjugés, racisme d’un coté, recherche du progrès à tout prix, dans un but de reconnaissance affective et économique – de l’autre…

Pas joli-joli le portrait. Mais tellement génial.

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