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Difficile d’imaginer que Xavier Dolan a 23 ans lorsqu’il écrit et réalise LAURENCE ANYWAYS, une fresque amoureuse et intime retraçant une histoire d’amour sur une décennie, dont le format d’envergure (2H48) révèle un film d’une immense maturité et d’une intensité bouleversante. Bien sur, ce quatrième long métrage possède quelques irrégularités scénaristiques et redondances stylistiques, mais pour autant il se dégage de ce film une force éblouissante. Xavier Dolan sonde une fois de plus l’âme humaine et nous raconte l’histoire d’un homme qu’il choisit d’appeler Laurence et d’une femme qu’il nommera Fred, dont l’amour inébranlable se heurte à un choix intime. Xavier Dolan a vu grand et il insuffle à sa mise en scène ainsi qu’a sa direction d’acteurs, une poésie exacerbée entre une écriture très précise et quelques envolées improvisées qui octroient au film une véritable intensité. D’ailleurs Suzanne Clément obtient pour ce rôle le prix d’interprétation féminine dans la catégorie Un certain Regard à Cannes. LAURENCE ANYWAYS, Dolan se révèle incroyablement sensible et saisit avec grâce et empathie l’essence de la difficulté de vivre ou d’aimer et la transforme en une œuvre cinématographique lyrique et poétique… Magnifique.

Laurence Alia est professeur de philosophie mais aussi poète, il est d’ailleurs en pleine écriture d’un recueil qu’il espère publier. Le soir de ses 35 ans, il avoue à Fred avec qui il partage une complicité sans faille et un amour passionnel, qu’il veut devenir une femme pour espérer être enfin heureux. Par amour, Fred accepte de l’accompagner dans cette transformation envers et contre tous (surtout elle même) mais quel en sera le prix ?

Un moment hors du temps sur l’ïle au Noir ©MK2 Diffusion

C’est par le prisme de la poésie que Xavier Dolan réalise LAURENCE ANYWAYS qu’il dote d’un lyrisme et d’une volubilité qui existent en tout premier lieu dans les images. Dés l’ouverture nous découvrons Laurence dans une ambiance vaporeuse marchant à travers une fumée opaque. On distingue la silhouette d’une femme mais la camera qui flirt avec son visage ne nous le dévoile jamais, nous ne saurons que quelques séquences plus tard qu’il s’agissait d’un transexuel. Et c’est dans cette imagerie toute fantasmagorique au stylisme des années 90 que Dolan met en scène son film. Il crée des tableaux allégoriques qui viennent ponctuer le déroulement de l’histoire pour exprimer une émotions pure. Ainsi il filme en plan fixe Fred sur un lit au centre du cadre recevant sur la tête un déluge d’eau ou Laurence laissant sortir de sa bouche béante un papillon qui prend son envol. Mais son idéal poétique ne s’arrête pas là, le réalisateur y consacre des séquences entières. Il orchestre  des pluies diluviennes qui s’abattent sur des paysages témoins d’un émoi (pluie de vêtements aux couleurs criardes dans une neige blanche immaculée ou de feuille d’automnes rougies et soulevées par le vent à la sortie d’un bar). Au delà de la beauté indéniable de la photographie, c’est la haute valeur symbolique de ces plans qui propulse le film dans une dimension esthétique véritablement majestueuse. Et si, comme à son habitude, Xavier Dolan livre un film à la direction artistique précise dont il maîtrise les influences, toujours parfaitement exécutées (entre ses emprunts à l’Elephant de Gus van Sant pour les déambulations de Laurence dans les couloirs du lycée en travelling de dos, Wong Kar-Wai pour les néons rouges dans les rues de la ville sous la pluie battante, les plans filmés au fond du couloir de Stanley Kubrick et une référence à David Lynch pour ses visages freaky), il peine cette fois à maîtriser son scénario.

Dolan nous parle de survie, Dolan nous parle d’amour, Dolan nous parle de la blessure de l’existence. Dolan ébloui par sa lucidité et sa finesse d’analyse. (…) La beauté sensible de LAURENCE ANYWAYS est fascinante.”

LAURENCE ANYWAYS est un film qui se mérite puisqu’il trouve son envol et toute son intensité à la fin de la première heure. En effet, le début du film souffre d’une exposition mal canalisée qui traîne en longueur et ne convainc pas tout à fait. Xavier Dolan s’attache à construire exagérément et sans véritable envie l’histoire d’amour qu’il va déconstruire par la suite, et enferme ses personnages dans des scènes de dialogues illustratifs – entre petites phrases , tics verbaux et redondances d’expressions, dont on doute de la nécessité et du réel bénéfice. On frôle souvent le décrochage mais une fois le climax atteint, la mise en scène se libère, la parole se fait plus dense et nécessaire. Xavier Dolan peut enfin faire ce qui lui plait et s’engouffre avec maestria dans son thème de prédilection: les douleurs de l’âme et de l’amour. A la beauté des images et à la bande son exceptionnelle (Moderat, The Cure , Visage, Depeche mode…) vient alors se juxtaposer l’histoire puissante et déchirante qui peinait a exister.
Car LAURENCE ANYWAYS est un récit intime émouvant qui n’a rien du plaidoyer sur le transgenisme auquel on pourrait penser. Il s’agit d’une ode à la liberté et au courage d’être soi envers et contre tous. Laurence se heurte au regard du monde, des habitants de la ville, de ses élèves et de son entourage mais en fait son chemin de croix. D’ailleurs Dolan nous offre des séquences de regards-camera en travelling ralenti intenses où il nous projette littéralement dans la peau de Laurence qu’on dévisage et dont nous ressentons alors le malaise, entre gène et audace. Cette question du regard d’autrui très Sartrienne dont Laurence enseigne la philosophie est centrale. Tout au long de sa transformation, Laurence pose les jalons de sa nouvelle identité et de sa nouvelle vie à travers le regard des autres qu’il sonde continuellement. En tout premier lieu, il interroge le regard amoureux de Fred et celui de sa mère dont il sollicite la bénédiction, puis il extirpe toute la considération humaine et éthique qu’il réclame du regard fuyant de la journaliste qui l’interviewe. Laurence trouvera son apaisement définitif au hasard du clin d’œil séducteur qu’un jeune homme pense alors adresser à une (vraie) femme...

©MK2 Diffusion

Si LAURENCE ANYWAYS évoque le dessein d’un homme, Xavier Dolan embrasse plus largement la question du destin des autres, de ceux qui restent. Le premier rôle n’est pas celui qu’on croit, il est partagé entre trois entités. La réelle déchirure que Dolan vient mettre en scène est avant tout celle d’une femme, Fred, qui perd l’homme qu’elle aime et celle d’une histoire d’amour passionnelle qui, malgré la bataille que chacun mène pour la sauver, est devenue impossible. Durant les dix ans que restitue Xavier Dolan, Fred et Laurence chercheront sans cesse à se retrouver, se fondre inéluctablement l’un dans l’autre comme dans le mythe d’Aristophane, mais chacune de ces retrouvailles sera le théâtre d’un nouveau déchirement. Leurs vies respectives toujours plus lointaines les ont indéniablement séparés sans jamais pourtant parvenir à les faire renoncer à leur amour. Xavier Dolan qui avait eu tant de mal à construire et installer une complicité dans les premières séquences la fait maintenant exploser. Les dialogues préfabriqués se sont mués en effusions hystériques et passionnelles, entre improvisation brutale et réquisitoire poignant sur la difficulté d’aimer. Il y a par instant un lâcher prise inattendu dans la mise en scène (plan de dispute en shaky cam bien loin des cadres hyper composés et chiadés qui jalonnent le film) et dans la direction des comédiens qui touche à quelque chose de l’ordre de la Vérité. Suzanne Clément livre d’ailleurs une performance puissante et écorchée magistrale. Xavier Dolan retrouve dès lors le verbiage excessif de J’AI TUE MA MÈRE et vient flirter avec notre identification éventuelle. Le récit s’intensifie , la tension se crée et l’émotion nous assiège, on y croit enfin. Alors que Laurence demande à Fred si elle l’aime encore lors de retrouvailles secrètes, le dos tourné, elle lâche dans un cris de désarroi et de culpabilité « J’taime plus que mon fils (…)Mais tu crois que je vais hypothéquer ma vie pour que tu puisses faire la tienne ? » et lorsqu’il lui demande ce qu’elle « veut », elle lui répond avec une gifle « Un homme ! je veux un homme Laurence ! »

Lorsque le chagrin s’immisce dans le cœur Dolan inonde la pièce de larmes ©MK2 Diffusion

LAURENCE ANYWAYS est finalement une fois de plus dans la filmographie de Xavier Dolan une métaphore de la confession. D’ailleurs le film s’ouvre sur un noir avec pour seule information la bande son et une discussion qui semble être une séance de psychanalyse. Une histoire racontée qui chapitrera le film jusqu’au dernier plan ou il se révélera être l’interview de Laurence Alia, femme transgenre poétesse dont nous aurons suivi le cheminement. La boucle est bouclée dans une belle prouesse narrative.
LAURENCE ANYWAYS est une histoire d’amour, une histoire humaine, mais Dolan s’est attaché à y dresser le portrait des âmes féminines en devenir, en conquête ou en reconquête de soi qui, peu importe le prix à payer (celui du bonheur amoureux), ne renonceront jamais à vivre selon leurs inspirations profondes. Dolan nous parle de survie, Dolan nous parle d’amour, Dolan nous parle de la blessure de l’existence. Dolan ébloui par sa lucidité et sa finesse d’analyse. Alors que Laurence doit devenir une femme pour survivre, Fred doit perdre Laurence pour se pas sombrer, sans jamais cesser de l’aimer… La beauté sensible de LAURENCE ANYWAYS est fascinante .

Sarah Benzazon

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RÉTROSPECTIVE XAVIER DOLAN

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INFORMATIONS
Titre original : Laurence Anyways
Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan
Acteurs principaux : Melvil Poupaud, Suzanne Clement,Nathalie Baye, Monia Chokri
Pays d’origine : Canada
Sortie : 18 juillet 2012
Durée : 2h48
Distributeur : MK2 Diffusion
Synopsis :  Laurence Anyways, c’est l’histoire d’un amour impossible.
Le jour de son trentième anniversaire, Laurence, qui est très amoureux de Fred, révèle à celle-ci, après d’abstruses circonlocutions, son désir de devenir une femme.

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