Affaire de vengeance jusqu’au-boutiste ou de justice personnelle, le vigilante movie est un genre cinématographique adéquat pour qui veut laisser se déchaîner la violence à l’écran. Avec Message from te King, Fabrice Du Welz répond présent à l’exercice et profite de l’occasion pour dépeindre un Los Angeles infernal.

Après une décennie de cinéma “post grindhouse“, il est temps pour les cinéphiles des séances de minuit de faire une gigantesque thérapie collective. Oui, nous avons savouré les agitations tonitruantes des rejetons de Tarantino et Rodriguez sur grand écran. Nous avons jubilé à la vue de ces bouillons de culture archi-référenciels jouant sur la nostalgie d’un cinéma d’exploitation que bon nombre d’entre nous n’ont même pas connu de son vivant. Nous avons affiché un sourire poseur sur nos mines réjouies en comptant les scories factices d’un traitement de l’image imitant les couleurs baveuses d’une pellicule 16mm. Oui, nous nous sommes régalés en assistant à l’hommage d’une génération de cinéastes malins et post-modernes sur une génération d’artisans provocateurs et débrouillards. Dans cette descendance avouée de Rolling Thunder, Un justicier dans la ville, The Exterminator et autres vigilante movies échappés des années cinéma de quartier, nous avons su discernés le mauvais goût, le tenir à une distance salutaire tout en lui reconnaissant une sorte de charme vintage.

Et puis vint Fabrice De Welz, réalisateur belge déjà remarquable dans le paysage du cinéma de genre qui tresse des barbelés avec vos nerfs (le choc Calvaire en 2004), de retour des États-Unis où il a élaboré MESSAGE FROM THE KING, sous la houlette de David Lancaster, producteur de Drive et de Night Call. Dès lors, le simple jeu du pastiche esthétique des pellicules peu fréquentables des années soixante-dix apparaît comme une plaisanterie qui n’a que trop duré, en détournant l’attention de ce qui constituait fondamentalement la force d’impact d’un vigilante movie de la grande époque. Fabrice De Welz vient en quelque sorte pour siffler la fin de la récréation; on s’est bien amusé avec les effets cosmétiques, les choix musicaux funky, et les punchlines taillées pour les personnages durs-à-cuir; arrêtons à présent de jouer aux films qui jouent à être des vigilantes, faisons un vigilante ! C’est certainement par cette profession de foi que MESSAGE FROM THE KING put voir le jour, porté par deux maîtres mots aux antipodes du post-modernisme poseur cité plus haut : sincérité et efficacité.

À l’heure où les John Wick et consorts dézinguent des méchants par paquets de douze dans des scènes d’actions chorégraphiées pour faire de ses vengeurs des combattants quasiment surhumains, Fabrice Du Welz revient à une mise en scène plus rugueuse, comme s’il creusait sous le muscle du film d’action pour retrouver les nerfs et les tendons qui tiennent le récit du vigilante movie. Le parti-pris du cinéaste apparaît dès la scène d’ouverture, sobre, dénuée de musique, braquée sur le noir profond du regard de Jacob King; et on comprend dès lors que cette zone de l’image marquera un repère dans la progression du récit.

Bien entendu, il y aura de la baston, puisque le corps à corps et les effusions de sang font partie des codes fondamentaux du genre. Du Welz sait donner à ces scènes leurs justes places pour garantir toute l’ambiguïté de leur représentation : parfois elles interviennent comme des exutoires qui contaminent le spectateur; et à d’autres moment, elles résonnent comme l’expression d’un monde absurde et cruel. Mais la caméra ne s’égare jamais longtemps des yeux de Jacob, billes minérales irradiant le récit par le paradoxe fascinant de leur densité, faite à la fois d’une forme d’intransigeante, d’impassibilité, et contenant pourtant les divers flux d’humeurs qui s’entremêlent dans le film, de la tristesse infinie à la profonde colère.

« Message from the King est porté par la prestance et le magnétisme de Chadwick Boseman. »

Quel est l’apport de MESSAGE FROM THE KING dans le genre du vigilante ? Justement, ce choix de personnage principal, auquel Chadwick Boseman apporte sa prestance et son magnétisme. Son interprétation se place au-delà de la graduation habituelle du genre allant, exercice oblige, du citoyen tranquille dont le vernis craque lentement jusqu’à la machine à tuer archaïque et débordante de testostérone. Jacob King apparaît plutôt comme un animal à sang froid se détachant des couleurs chaudes du décor californien, décor qui laisse à penser dans un premier temps que notre protagoniste gardera constamment sa place d’intrus, en décalage permanent dans son comportement comme son objectif, avec les considérations des personnages qu’ils croisent, centrées autour de la fête, de la drogue, du sexe et de l’argent. Mais progressivement le passé de King émerge et nous permet de le considérer non plus comme un étranger perdu dans les repères urbains contemporains d’une métropole comme Los Angeles, mais bien au contraire de comprendre que son expérience d’une Afrique du Sud gangrenée par les guerres de gang et les vestiges sociétaux de l’apartheid, font de lui un justicier paré à affronter les coins sordides de la jungle urbaine. De “cette ville qui sent le carton pourri quand il pleut”, comme le dit justement le personnage de la douce Kelly.

On suit donc le bulldozer​ Jacob King, ravageant étage après étage la hiérarchie des criminels, responsables de la mort de sa sœur, simplement mu par ses deux missions : sauver ce qui encore être sauvé et détruire ce qui a déjà un pied en enfer. Mais la force de la mise en scène viscérale de Du Welz réside dans la réinterprétation de cette trajectoire jusqu’au-boutiste par un étrange sentiment de mélancolie. À l’image de ce montage en parallèle où un chant mélancolique vient se poser sur les images d’une scène voisine, accompagnant ainsi les gestes lents et pesants de Jacob qui choisit ses armes dans un magasin de bricolage. Par ce moment de cinéma aussi beau que triste, la justice personnelle perd tout sa résonance d’espoir, et avouons-le de plaisir malsain ; ça n’est plus dès lors qu’un acte de résignation face à un monde qui ne laissera King en paix, que lorsque que ce dernier lui aura sacrifié tout son potentiel de violence.

Arkham

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[CRITIQUE] MESSAGE FROM THE KING
Titre original : Message from the King
Réalisation Fabrice Du Welz
Scénario :Oliver Butcher et Stephen Cromwell
Acteurs principaux : Chadwick Boseman, Teresa Palmer et Luke Evans
Date de sortie :10 mai 2017
Durée : 1h42min
3.0Percutant
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