Sous prétexte de détourner la figure du super-héros, On l’appelle Jeeg Robot propose surtout un divertissement aux influences multiples. Pour ceux qui désespéraient de voir à nouveau un film de genre(s) italien, après trente ans de disette.

Pour les cancres du fond qui n’auraient pas lu mon article Les mythes revisités, les légendes détournées, je rappelle aujourd’hui que le cinéma fantastique aime puiser son bestiaire dans les différents mythes et légendes qui parcourent les sociétés, façonnent leurs cultures, et donnent le change symbolique des principes civilisationnels que nous connaissons aujourd’hui. S’il est un mythe, façonné au cours du XXème siècle sur le support de la bande-dessinée, qui devint au XXIème siècle l’objet de toutes les attentions chez les producteurs comme les spectateurs, c’est bien le mythe du super-héros. Dans un premier temps, on a vu ces figures surhumaines magnifiées dans leur rôle de héros, par des productions spectaculaires, pompières et poseuses, quand elles n’étaient pas simplement manichéennes et puériles.

Puis dans un second temps, on a vu ces superhéros calibrés par Hollywood, Marvel, DC et autres mastodontes du divertissement, détournés, dénaturés et par ce même procédé, étrangement décryptés à l’aune des parti-pris audacieux de quelques de cinéastes de genre. L’heure fut venue pour Hancock, Super et Kick-Ass d’égratigner la sacro-sainte figure iconique du super-héros, en pratiquant la technique de la détéritorialisation, chère à Gilles Deleuze. C’est-à-dire en extirpant ce sujet d’étude de son milieu naturel, à savoir les pages glacées et colorées des comics, et les univers cinématographiques Marvel et DC, décors un rien trop sages, bâtis pour éluder la réflexion et privilégier l’action.

ON L'APPELLE JEEG ROBOT

ON L’APPELLE JEEG ROBOT fait à l’évidence partie de cette lignée de films de super-héros, se posant en déclinaison moderne, voire post-moderne aux vus de certaines de ses représentations iconoclastes. L’effet de détéritorialisation choisi par Gabriele Mainetti consiste avant tout en un travail de contextualisation de la figure du super-héros et du récit qu’elle régit, dans un décor urbain aux antipodes des structures codifiées par le comics et adoptés depuis une trentaine d’années par le cinéma. Ici, point de Metropolis, bastion d’un american way of life naïf. Point de Gotham City, cirque gothique de criminels mégalos et ultra-archétipaux. Non, c’est dans une Rome contemporaine, filmée sans trop d’extravagances esthétiques, que prend place l’histoire d’Enzo, l’anti-héros en voie de rédemption.

Le quotidien d’Enzo permet de représenter Rome comme une ville rongée par les trafics mafieux, allant du braquage de fourgon au passage de cocaïne par l’intermédiaire de mules, avec en toile de fond un climat social délétère et envenimé par des groupuscules extrémistes, dont semble se réjouir les pontes de la voyoucratie. Cet environnement qui parle autant au public italien qu’aux spectateurs habitués aux univers mafieux, fournit une matière suffisamment riche pour emmener le récit loin du décorum hollywoodien convenu. Cependant, là où la proposition de Mainetti semble la plus emboutie, c’est lorsqu’à ce contexte urbain et social, se superpose un contexte culturel qui fera écho à diverses références dans l’esprit du public de 2017 : la télé-réalité, les chansons de variété italiennes, le street art, le porno, les mangas et les animés japonais (qui, curiosité propre au film, concurrencent l’influence habituelle du comics). Ajoutons à ça, l’irruption du foot dans le dernier quart-d’heure du film, et on peut dire que le monde dans lequel évolue Enzo est traversé de toutes parts par les apports hétérogènes qui, dans notre bonne vieille réalité, animent aujourd’hui la vie d’un trentenaire italien.

« On l’appelle Jeeg Robot suscite l’enthousiasme par son identité protéiforme »

Il est clair que Mainetti positionne son film comme un divertissement, puisque l’on perçoit que l’utilisation de ces références culturelles est, la plupart du temps, prétexte à un décalage humoristique, où le grotesque vient désamorcer la violence graphique. Ce décalage permet ainsi au divertissement d’apparaître plus audacieux qu’un blockbuster calibré pour le jeune public, mais le cloisonne hélas du même coup dans une approche qui ne réfléchit jamais bien longtemps au traitement de la violence comme à celui du récit de super-héros. Entre variations brutales des tons et homogénéisation de l’ambiance par le vernis du fun, il semblerait que le réalisateur n’ait pas toujours su choisir.

Si le film est suffisamment rythmé et riche en bonnes idées pour que la question n’apparaisse que secondaire dans une majeure partie de l’intrigue, le problème se présente dans la relation entre Enzo et Alessia, la demoiselle en détresse. Dans le parcours émotionnel d’Enzo, ce qui suit la scène de sexe, que l’on qualifiera aux bas mots, de maladroite et gênante, laisse une impression de malaise à cause de l’entre-deux adopté par le cinéaste. Pour que ce parcours émotionnel semble cohérent, il aurait fallu que Mainetti fasse un choix. Soit adoucir cette scène de sexe, et prolonger la tendresse de la relation entre Enzo et Alessia jusqu’à la fin du récit, en arguant que c’est justement la pureté de cette histoire d’amour qui permet à Enzo de croire en sa mission héroïque dans ce monde de brutes. Soit au contraire, rendre la scène encore plus glauque et franchement brutale, et justifier qu’Enzo cherche à se dépasser, à gagner ses galons de héros, parce qu’il porte la culpabilité de cet acte. En l’état, cette impression d’entre-deux empêche au film de prendre un élan qui l’éloignerait encore davantage de la dynamique habituelle du récit de super-héros.

ON L'APPELLE JEEG ROBOT

Au final, on aurait aimé que le traitement humoristique réussisse à influer plus souvent sur le récit au-delà de la simple provocation potache. Ce traitement permet tantôt au film de s’écarter de la part d’hétéro-beauferie sous-jacente du monde mafieux, tantôt de détourner avec inventivité les codes des différents genres investis. Mais rarement les deux objectifs semblent atteint en simultané. Du coup, davantage qu’un film qui questionne habillement la figure du super-héros, ON L’APPELLE JEEG ROBOT suscite notre enthousiasme par son identité, indépendante de quelconque système de productions actuels en Italie. Une identité protéiforme de comédie d’action fantastique, autant hommage à la culture américaine qu’à la culture japonaise, et pourtant foutrement italienne dans l’âme. Après trente ans de disette dans le cinéma d’exploitation de ce pays, une initiative comme celle-ci, à la croisée des genres et des influences, fait sincèrement plaisir à voir.

Arkham

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[CRITIQUE] ON L'APPELLE JEEG ROBOT
Titre original : Lo chiamavano Jeeg Robot
Réalisation et scénario : Gabriele Mainetti
Acteurs principaux : Caludio Santamaria, Luca Marinelli et Ilenia Pastorelli
Date de sortie :3mai 2017
Durée : 1h18min
3.0divertissant
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