Dans LES BONNES INTENTIONS, Gilles Legrand aborde le sujet des migrants et de leur intégration en France  sous le prisme de la comédie sociale.

On dit souvent que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Quand on voit Isabelle (Agnès Jaoui, parfaite), cette altruiste qui éprouve le besoin d’être utile à ce point et de faire autant de bonnes actions autour d’elle, on se dit qu’elle a un souci. Non pas que faire preuve d’humanité et s’investir dans des œuvres soit critiquable, mais c’est l’énergie quasi mystique de ce don de soi qu’elle déploie qui interroge. Emmaüs, les migrants… elle se sent concernée par toutes les causes humanitaires.

On a rencontré le réalisateur Gilles Legrand (à qui l’on doit L’Odeur de la Mandarine), aux côtés de Tim Seyfi au Festival du Film Francophone d’Angoulême lors de la présentation de LES BONNES INTENTIONS en avant-première. Il dit “s’être inspiré, avec l’associé Frédéric Brillon de sa société de production Epithète, de leurs épouses extrêmement investies dans le social et l’humanitaire, et d’avoir voulu, tout en les admirant beaucoup, allumer un peu leurs petits travers“. Gilles Legrand, qui a écrit le scénario avec l’auteure de théâtre Léonore Confino a finalement décider de réaliser lui-même cette comédie sur le social et l’engagement.

Photo du film LES BONNES INTENTIONSIsabelle a aussi épousé par amour Adjin (Tim Seyfi), un bosniaque rencontré lors d’une mission humanitaire à Sarajevo vingt ans auparavant, devenu banquier. Militante et citoyenne engagée, elle donne des cours d’alphabétisation dans un centre social à des hommes et femmes de différentes nationalités. Ses élèves n’échappent pas, hélas, aux clichés que l’on se fait des migrants ou de leurs accents lorsqu’ils s’expriment en français, même si Gilles Legrand dit avoir “veillé à ne pas tomber dans la caricature“.

Isabelle donne énormément de sa personne et de son temps, et s’investit bien au-delà de son travail. Elle met tout son cœur dans ses actions, sans distance émotionnelle aucune. Toujours plus, jamais assez, pourrait être son credo. Elle court sans cesse, arrive toujours en retard et passe aussi son temps à s’excuser.

Les bonnes intentions se révèle une jolie leçon de solidarité et de vivre ensemble, qui interroge sans tabou et sans prétention sur les raisons du don de soi.

Le pire, c’est qu’Isabelle ne peut s’empêcher de donner en permanence des leçons de vie à sa famille et à la culpabiliser à dépenser trop d’argent pour des futilités. Elle n’admet pas que son entourage ne se sente pas concerné par le sujet des migrants et ne s’implique pas, comme elle le fait, pour les aider. Elle critique la société de consommation dans laquelle elle vit mais n’est pas à un paradoxe près puisqu’elle est issue et continue de vivre dans un milieu bourgeois. Elle fait finalement preuve de bien plus de tolérance envers des étrangers qu’envers sa propre famille. Elle devient imbuvable aux yeux de tous et met aussi son couple en danger.

L’arrivée d’une nouvelle enseignante, aux méthodes différentes, va déstabiliser et irriter au plus haut point la quinquagénaire. Car Elke (Claire Sermonne) fait très bien son travail mais sans y mettre autant d’affect qu’Isabelle. Se savoir remise en question par son directeur (Didier Bénureau) lui fait commettre de plus en plus de maladresses. D’autant que quelques-uns de ses élèves lui préfèrent Elke. L’essence même de son engagement sans failles ne saurait souffrir d’une telle comparaison, qu’elle ressent comme profondément injuste.

L’envie exprimée par ses élèves d’apprendre à conduire lui offre la possibilité de se lancer dans un nouveau défi et de prouver sa compétence. La rencontre avec Attila (Alban Ivanov, sobre et juste), dont l’auto-école en perte de vitesse jouxte le centre social, est brutale. Mais elle sera pourtant salutaire, même si le film insiste un peu trop sur la transformation qui va s’opérer chez Isabelle. Car Attila ne s’embarrasse pas de principes et dit cash tout ce qu’il pense à Isabelle. Évidemment, rien ne se passera comme elle le souhaite, et on s’amuse de la voir s’enferrer dans ses mensonges.Photo du film LES BONNES INTENTIONSLES BONNES INTENTIONS, dont est pétrie Isabelle, n’est donc pas un film dramatique au sens sombre du terme. Au contraire, il aborde ces sujets contemporains et intimes sous le prisme de la comédie et du too much, qui se prêtent à des scènes très drôles aux dépends d’Isabelle. Car les auteurs se moquent avec tendresse et sans cynisme de leur personnage. Ils ont en effet dressé un beau portrait de femme tout en nuances et aux passionnantes failles saillantes. Ils mettent en scène une “femme insupportable qui essaye de sauver le monde avec ses maladresses, mais qui a raison, car au moins elle, elle agit“.

D’ailleurs, on n’arrive ni à vraiment l’aimer, ni complètement à la détester. On la plaindrait, plutôt. Car Isabelle a indéniablement un bon fonds, mais elle ne vit pas vraiment, elle se donne l’illusion qu’elle vit. Ce mouvement tourbillonnant lui évite sans doute de se poser les véritables questions de sa place au monde et du rôle qu’elle doit y jouer.

Les auteurs rappellent subtilement au spectateur que l’on peut souffrir toute sa vie de l’absence d’un regard qu’on n’a pas reçu et de marques d’un intérêt qu’on n’a pas suscitées.

Car au fonds, LES BONNES INTENTIONS interroge sur les racines même de l’engagement, dont Gilles Legrand, qui “souhaitait éclairer ceux qui font tout en interrogeant pourquoi ils le font, s’est amusé à creuser les motivations“. On se rend compte que celles-ci se nourrissent assez souvent de ce qu’on a puisé dans le terreau familial. Qu’il s’agisse du poids des convictions familiales, d’un vide affectif ou d’un besoin de reconnaissance intime. Et Isabelle a beau dire qu’elle n’agit que par pure générosité, personne n’est dupe. Les auteurs rappellent subtilement au spectateur que l’on peut souffrir toute sa vie de l’absence d’un regard qu’on n’a pas reçu, de marques d’un intérêt qu’on n’a pas suscitées, d’un amour qu’on n’a pas réussi à déclencher. Et passer sa vie à cautériser la blessure originelle en cherchant à la combler ailleurs.

LES BONNES INTENTIONS est un film engagé, dont le sujet bouleverse d’ailleurs Tim Seyfi, lui-même issu d’une famille d’immigrés, et pour qui “le rôle d’Adjin va au-delà de mon regard d’acteur, espérant que ce film aura cette magie de faire réfléchir et changer les gens“. On le voit dans un premier rôle sensible de père de famille amoureux, alors qu’il a plutôt l’habitude d’interpréter des “sales types très costaud, durs et sans pitié, toujours dans un statut de parrain ou de patron“.

Et c’est à travers la trajectoire de son personnage que LES BONNES INTENTIONS aborde aussi le thème de l’intégration des immigrés. Adjin prend en effet conscience du chemin parcouru et de ce qu’il est devenu. Il en vient même à se demander ce qu’il a fait de ses origines depuis qu’il s’est inséré dans la société française et s’en est approprié les codes. LES BONNES INTENTIONS se révèle donc une jolie leçon de solidarité et de vivre ensemble, qui interroge sans tabou et sans prétention sur les raisons du don de soi.

Sylvie-Noëlle

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LES BONNES INTENTIONS : altruiste, oui, mais jusqu'où ? - Critique
Titre original : Les bonnes intentions
Réalisation : Gilles Legrand
Scénario : Gilles Legrand, Léonore Confino
Acteurs principaux : Agnès Jaoui, Alban Ivanov
Date de sortie : 21 novembre 2018
Durée : 1h43 min
3.0Note finale
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lem
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lem

très beau film – tous les acteurs sont dans la réalité – bravo par ces temps moroses
agréable moment passé

LES BONNES INTENTIONS : altruiste, oui, mais jusqu’où ? – Critique

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