On a souvent tendance à dissocier le cinéma de Ridley Scott, maestro de fresques fastueuses et celui de Tony Scott, artisan de film d’action graphiques et tonitruants. Marc Moquin entremêle les filmographies pour élaborer une longue conversation entre frères, auteurs et artistes.

Ils auraient pu être peintres. Ils l’ont été d’une certaine façon dans leurs travaux respectifs de cinéastes. Ridley Scott en composant des fresques visuelles évoquant le faste des peintures de la Renaissance ou de l’académisme du XIXème siècle. Tony Scott en expérimentant une image granuleuse, rugueuse, saturée de couleurs, en élaborant un matériau esthétique synthétisant les formes audiovisuelles de son époque, tout en conférant au résultat une pate personnelle. Dans son essai, TONY ET RIDLEY SCOTT, FRÈRES D’ARMES, Marc Moquin nous rappelle à juste titre que les deux frères ont étudié au Royal College of Art, et que leur approche cinématographique est largement influencée par la peinture et les beaux-arts. Mais cet élément biographique ne suffit pas à expliquer les correspondances entre le cinéma de Tony et celui de Ridley, et Moquin remonte jusqu’à l’enfance des frangins pour comprendre le monde dans lequel ils sont nés et ont grandi. Une Angleterre de l’après-guerre, un décor industriel planté au milieu du XXème siècle, “the century of warfare”. Des origines que les Frères Scott portent en eux, du langage décomplexé de Ridley au look de machiniste de Tony.

En construisant leur filmographie à cheval sur le XXème et le XIXème siècle, les Frères Scott ont cherché à comprendre quelle était leur place dans l’Histoire, tant sur le plan culturel, qu’esthétique et mythologique. S’ils font preuve d’une solide culture dite “classique”, ils font tous deux leurs armes dans la publicité, média qui leur demande évidemment une approche moderne de l’image. Formés à revisiter le classique par le moderne, à moins que la démarche ne soit inverse, les deux réalisateurs ont ainsi eu toutes les cartes en mains pour conquérir Hollywood. Les grandes fresques de Ridley Scott synthétisent approche classique et esprit moderne ; quant à Tony Scott, s’il se focalise essentiellement sur des genres liés au cinéma d’exploitation et d’action, son approche n’est finalement pas si différente.Marc Moquin ne s’est pas arrêté à une chronologie biographique pour élaborer son observation des carrières des Frères Scott, son livre consiste avant tout à relier les filmographies des deux cinéastes, en partant du postulat que les films discourent ensemble sur des thématiques communes. Si à l’intérieur des filmographies de chaque frère, les films peuvent être reliés et placer en miroir par leur schéma narratifs ou leur utilisation commune d’un contexte historique et d’une doctrine philosophique, Tony et Ridley semblent également se répondre par film interposé. Moquin discerne ainsi une angoisse et un questionnement communs aux deux frères, quant à la place de l’individu au sein d’un système oppressant.

Ce qui apparaît déjà chez Ridley, comme entité tentaculaire sous la forme inhumaine de la Tyrell Corporation dans Blade Runner et la Weyland-Yutani dans la saga Alien, rejaillit chez Tony Scott dans Ennemi d’État où la NSA semble avoir des yeux et des oreilles partout, au point qu’on finit par se demander où se trouve la liberté du citoyen dans un système pareil. La crainte d’un monde où personne ne peut se cacher hante la filmographie des frères Scott, mais cette crainte n’est-elle pas le reflet de la lutte de ces deux artistes au sein d’Hollywood ? Quel regard portent-ils en définitif sur leurs places dans le monde du spectacle, cette gigantesque machine commerciale pour laquelle ils doivent créer des mondes ultra visuels, qu’ils dénoncent autant qu’ils les subliment ?

Marc Moquin nous invite à considérer Le Dernier Samaritain (Tony Scott, 1991), Le Fan (Tony Scott, 1996) et Gladiator (Ridley Scott, 2000) comme les trois opus d’une “trilogie de l’arène”.

TONY ET RIDLEY SCOTT, FRÈRES D’ARMES dégage les thématiques qui irriguent les filmographies des Frères Scott, et nous invite ainsi à nous demander pourquoi décennies après décennies, les cinéastes continuent de réaliser des films, de revenir sur les sujets qui les hantent, de creuser le sillon qui apparaîtra au final comme une œuvre cohérente. Comment appréhender les mondes qu’ils dépeignent ? Doit-on considérer l’aîné comme un optimiste et le cadet comme un pessimiste ? Ou bien leur est-il arrivé d’intervertir les rôles, de se laisser influencer l’un l’autre ?

Ridley semble poser une question quant au fait que l’Histoire doit fatalement se répéter et condamner les hommes à faire les mêmes erreurs au fil d’une fresque historique allant de l’Egypte ancienne d’Exodus : Gods and Kings à l’Amérique interventionniste de Mensonge d’Etat, en passant par les croisades de Kingdom of Heaven. Tony semble répondre avec Déjà Vu que le principe d’une boucle temporelle peut avoir l’avantage de corriger les erreurs et de redéfinir le cours des événements. Ridley fait preuve de nihilisme et ne trouve pas d’issues réjouissantes au parcours existentiel de Deckard, le detective de Blade Runner laissé face au vertige de sa mortalité, ni à celui de l’avocat corrompu dans Cartel, dont la chute est prévisible. Tony lui répond par le biais de Revenge, de Man on Fire ou de True Romance que les personnages, corrompus ou corruptibles, peuvent trouver au bout de leur récit, la rédemption et le pardon.

Quel que soit leur degré de défiance face aux univers et aux systèmes qu’ils portent à l’écran, les Frères Scott auront gardé aux fils des décennies l’espoir d’un ailleurs, d’un horizon vers lequel leurs personnages pourront se diriger pour recherche la pureté, l’innocence perdue. Pour ne pas vous gâcher le plaisir de la lecture de TONY ET RIDLEY SCOTT, FRÈRES D’ARMES je m’arrêterais donc sur cette question de l’exil, qu’il soit géographique ou symbolique, et ne saurais trouver meilleure conclusion que les mots de l’auteur, lui-même :

Chez les frères Scott, on rêve de mondes perdus, au point d’en imaginer de nouveaux ou d’offrir une vision fantasmée d’univers réels.
TONY ET RIDLEY SCOTT, FRÈRES D’ARMES de Marc Moquin, édité chez Playlist Society
160 pages, 14 euros. En librairies depuis le 23 mai.

Il est à noter que Marc Moquin est le cofondateur de Revus et Corrigés, un magazine des plus alléchants, exclusivement consacré à l’actualité des films de patrimoine, dont le premier numéro est prévu pour cet été.

Arkham

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