On vous parle du Festival des Merveilles, trans et intersexe, dont la première édition parisienne se tiendra du 17 octobre au 2 novembre prochain à L’Entrepôt. À cette occasion, on a interviewé le comédien réalisateur , à l’origine de l’événement.

La première édition du Festival des Merveilles, trans et intersexe, est un nouvel événement artistique et festif, qui célèbre spécifiquement les identités trans et intersexe, souvent invisibilisées dans l’espace culturel et médiatique, y compris au sein des événements LGBT. Le Festival des Merveilles trans et intersexe coïncide avec deux événements : l’Existrans, la marche des fiertés, qui fêtera cette année sa 22e édition le 19 octobre, et la sortie en salle du film Océan (version en long métrage de la série éponyme sur https://www.france.tv/slash/ocean/), dans lequel le comédien et réalisateur Océan abordait avec autant d’humour que de gravité sa transition Femme à Homme.

Le programme des 30 films de 16 nationalités, est à consulter ici : https://www.festivaldesmerveilles.com/

On a donc rencontré Océan, qui a évoqué son rôle dans le Festival, dont le lieu ne doit pas seulement être dédié à la communauté transgenre et intersexe, mais bien ouvert à tout public. On a aussi abordé le rôle de l’art et du cinéma en particulier sur le changement du regard de la société sur ces questions d’actualité complexes, mais ô combien passionnantes, et l’importance de l’utilisation du vocabulaire adéquat à propos de la transidentité.

D’où vous est venue cette idée de Festival ?
 Océan : Tout est parti de la proposition de mes producteurs du documentaire d’une sortie en un seul bloc au cinéma. J’avais très envie, comme je viens de la scène, de rencontrer le public. On a d’abord eu l’idée d’une Carte blanche puis on s’est dit « faisons un Festival ! ». L’exposition que j’ai eue avec le documentaire était très chouette mais la contrepartie, c’est que les gens ont l’impression qu’il n’y a qu’une seule façon d’être un homme trans ou une seule façon transitionnée, alors qu’il y a tellement de narratifs différents. C’est très important de montrer la diversité des parcours et des histoires des personnes trans et intersexe et de mettre en avant la communauté, et pas seulement des individus. Si j’ai pu faire ma transition avec autant de facilité, c’est parce qu’il y a des militant-e-s qui se sont battues pendant des années pour des luttes politiques. Mon parcours est inscrit dans une histoire politique et les émotions que j’ai ressenties et les difficultés que j’ai eues sont dans ce continuum.

Et d’un point de vue purement artistique, c’est aussi important de montrer à quel point il y a une richesse des auteurs et des créateurs trans et intersexe, c’est pour ça qu’on l’a appelé Festival des Merveilles. C’est un geste d’empowerment de reprise en charge de nos existences, pour montrer notre capacité à nous représenter, pas seulement en tant qu’objets. On a beaucoup été des objets « exotisés » et encore aujourd’hui psychiatrisés, altérisés et considérés comme des bêtes de foire ou des objets d’étude, comme des petits pandas vivant dans une forêt. Il me semble important pour les minorités de s’emparer de la façon dont on dit nos histoires. C’est pour ça que j’avais fait mon film, c’était à moi de raconter cette histoire, c’est mon point de vue. 

Comment avez-vous choisi le lieu dans lequel va se dérouler le Festival?
 Océan : Mes producteurs sont associés à l’Entrepôt, lieu mythique du cinéma français indépendant. L’idée, c’est d’avoir un endroit qui ne soit pas que communautaire et l’Entrepôt est un outil fabuleux qui n’est pas du tout identifié LGBT et n’est pas réservé aux trans et LGBT.

Ce festival est destiné à un public qui questionne le genre, ce que j’encourage tout le monde à faire. On est au cœur de quelque chose qui concerne tout le monde.

Est-ce une responsabilité, quand on est une personne publique, de porter ce Festival, ainsi qu’une certaine parole et de permettre à des personnes en souffrance de se reconnaître?
– Océan : Dans la communauté, je suis entre deux mondes : un monde mainstream et un monde radical politique et communautaire qui a moins accès aux médias. Alors c’est ma responsabilité de profiter de ma visibilité et de ma médiatisation pour la faire rejaillir sur d’autres personnes trans plus invisibilisées et sur des enjeux politiques souvent mis de côté. Le but n’est pas de me mettre en avant, mais de mettre en avant des artistes, pas seulement des réalisateurs trans, parce qu’il n’y en a pas tant que ça, sauf pour une bonne partie des courts- métrages, mais aussi des acteurs et actrices trans et intersexe. Il y aura aussi 10 tables rondes avec plein de personnes et d’associations faisant partie de la communauté, mais aussi une exposition avec seulement des artistes trans et des soirées qui mélangent théâtre et musique. Mon objectif c’est que le festival prenne de l’ampleur, se pérennise et que la communauté s’en empare et que je puisse me retirer du projet.

Parlez-nous de la sélection des films présentés ?
– Océan : J’ai participé à la sélection avec Apolline Diaz, qui fait partie d’un collectif de cinéma expérimental et grâce à laquelle on a pu avoir accès à des films plus expérimentaux, plus rares, en plus d’une sélection mainstream, comme 3 Generations- About Rey avec Elle Fanning. Il y aura aussi des films d’archives de Susan Stryker, qui montrent qu’il y a eu des acteurs trans avant. Ce festival n’est d’ailleurs pas le premier festival trans à Paris, il y en a eu plein avant, dans des squats.

Quel est votre film coup de cœur de cette sélection ?
– Océan : C’est le documentaire Call her Ganda, ultra puissant et passionnant sorti en 2018, mais pas en France. Il raconte l’histoire vraie d’une travailleuse du sexe trans assassinée par un militaire américain, qui a été jugé, et ce qui est devenu une affaire d’état entre les Philippines et les États-Unis raconte aussi l’impérialisme américain, la transphobie, le sexisme, les violences. J’ai à cœur de mettre au centre de l’intérêt les femmes trans, les femmes trans racisées, les femmes trans travailleuses du sexe qui sont invisibilisées et non prises en compte. Ces questions viennent dire toute notre société et les histoires des pays de rapport de domination aux anciennes colonies, et tirent même les ficelles de la structure mondiale du capitalisme.

Quelques films en sélection : Océan, XY Chelsea, Call her Ganda, Une femme fantastique

Comment faire venir dans ce Festival le public qui ne fait pas partie de la communauté ?
– Océan : J’ai évidemment envie que la communauté puisse venir, mais aussi un public novice, curieux et amateur de cinéma, quelque soit le thème. Ce n’est pas parce qu’on est des auteurs et créateurs trans que ce n’est pas ouvert aux autres. Au contraire, ce public doit venir pour la qualité de la programmation, mais aussi avec l’envie de découvrir d’autres artistes qu’il ne connaît pas forcément. Car les films sélectionnés ne sont pas réservés à la communauté. Et puis ce festival est destiné à un public qui questionne le genre, ce que j’encourage tout le monde à faire. On est au cœur de quelque chose qui concerne tout le monde. Nos problématiques ne nous sont pas du tout réservées, ce n’est pas parce qu’on est cisgenre (NDLR : pour une personne cisgenre,  le genre ressenti correspond à son sexe biologique, assigné à sa naissance) qu’on n’a pas à avoir une réflexion sur ce sujet. Nos parcours viennent poser des questions qui peuvent aussi être bénéfiques pour les personnes cisgenre. Par exemple la façon dont moi je questionne ma masculinité est très instructive pour beaucoup d’hommes et de femmes, car tout à coup mon regard est très différent. Une femme cisgenre peut se demander : c’est quoi être une femme, la douceur ? avoir des enfants ? rester à la maison ? Les féministes questionnement le genre depuis très longtemps.

Ne pensez-vous pas que ces questions ne sont pas seulement liées au sexe mais à l’identité, et qu’elles questionnent de fait la liberté ?
– Océan : Oui, elles questionnent les normes, et les constructions normatives qu’on nous a mis dans la tête, qui sont en réalité extrêmement politiques et enfermantes. Il faut sortir de ce cadre-là. 

Quand on est un réalisateur trans et intersexe, ne pensez-vous pas qu’il y a un risque d’enfermement à ne traiter au cinéma que ces sujets-là ?
-Océan : C’est sûr. Mais c’est pourtant ce qu’évitent les sœurs Wachowski. Matrix était crypto trans, il faut relire les articles qui racontent les signes et les métaphores. Le truc, c’est que pour pouvoir parler d’autre chose, il faut déjà exister. Mon rêve, c’est qu’il y ait des réalisateurs-trices trans et intersexe qui ne traitent pas de ces sujets. Dans la sélection, on a le film Diasporas/ Situations, qui a plein d’imbrication avec d’autres sujets, comme sur les parcours migratoires.

Il n’y a pas de jury ?
– Océan : Non, pas cette année, on a tout fait à l’arrache, avec un appétit de plein de sujets. On essaiera l’année prochaine de remettre un prix.

Quelques films en sélection: 3 Generations- About Rey, Leitis in waiting, Ni d’Eve ni d’Adam une histoire intersexe, Bixa Travesty

Que pensez-vous de la représentativité des personnes trans et intersexe à la télévision aujourd’hui ?
– Océan : Je trouve dommage de continuer à penser en termes de binarité car il n’y a pas que deux façons d’être un homme ou une femme. C’est une construction sociale et c’est réducteur. On devrait laisser les corps exister et accepter que les corps des personnes trans ne soit pas hormonées ou opérées pour être valides. Au cinéma aussi il y a cette responsabilité-là. Je respecte complètement Plus belle La vie, même si je ne regarde pas le programme, car c’est la première série à avoir abordé la question de la GPA et de la transidentité à un endroit où les gens ne savent pas forcément ce que c’est. C’est très positif. Ça devrait être la norme. Il devrait y avait beaucoup plus de fictions avec des personnages LGBT, car c’est la vie. Comme il devrait y avoir encore plus de personnages racisés. On est dans une télévision française encore très blanche, très hétéro normative. Ce qui m’atterre, c’est qu’on puisse être fier de dire qu’on a fait Dix pour cent, bien sûr que c’est nécessaire et c’est bien, mais ça devrait exister depuis 10 ans. J’étais content de travailler avec la plateforme Slash, parce qu’ils sont beaucoup sur les questions de genre. Quand ils ont signé mon projet, ils étaient déjà en train de développer Gender Derby sur un mec trans non binaire. Ça n’avait rien à voir avec mon projet, mais dans d’autres chaines on aurait pu nous dire « on a déjà un trans ». C’est comme ça parce que c’est le web et que ce sont des gens intelligents.

Faut-il être un acteur ou une actrice transgenre pour incarner un personnage transgenre ?
– Océan : C’est incontournable et tout à fait nécessaire, parce qu’il y a une sous-représentation des personnes transgenres, au cinéma comme dans la vraie vie. Elles subissent des violences hors norme, sont victimes de transphobie de rue et de transphobie d’état, avec une violence symbolique, comme la loi qui vient de passer sur la Procréation Médicalement Assistée et qui exclut les personnes trans et remet encore l’hétérosexualité et les hommes cis au centre.

Lors d’une table ronde organisée par le CNC lors du dernier Festival Fiction de La Rochelle sur le genre dans les séries et fictions françaises, il s’est dit que les comédiens trans, en fonction de leur étape de transition, ne sont pas toujours à l’aise pour incarner leurs personnages, qu’en pensez-vous? 
– Océan : Je n’y crois pas du tout. Pour la plupart d’entre nous, on ne considère pas qu’il y a une fin à la transition- ce n’est jamais fini. Je serai toujours trans, c’est mon identité. Même si une actrice femme trans n’est pas opérée ou est en début d’hormones, c’est une femme et donc elle peut jouer une femme. Les acteurs et actrices transgenres ont beaucoup de mal à travailler, et pourtant, on est beaucoup à vouloir tourner. Depuis ma transition, je ne passe pas beaucoup de casting. Et même si les directeurs de casting et les réalisateurs ont compris que c’était très mal vu de prendre une personne cisgenre pour un rôle de trans, il n’y a que très peu de rôles de trans, et ils n’ont pas encore complètement intégré l’idée qu’une personne trans est tout à fait capable de jouer n’importe quel rôle. Même si je revendique mon identité d’homme trans, centrale pour moi, je me sens néanmoins autant un homme qu’un homme cis, et capable de jouer n’importe quel rôle de mec. Mais les directeurs de casting ne veulent pas me faire passer d’essai, ils se souviennent de moi avant (NDLR : Océane Rose Marie) et n’arrivent pas à passer le cap. On ne veut me voir que sur les rôles de trans.

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle