Il existe un nombre considérable de festivals nationaux ou internationaux dédié au format court dans lesquels foisonnent des réalisateurs en herbe plus ou moins aguerris mais qui bénéficient très souvent de moyens financiers, techniques ou humains. En France certains festivals ont pourtant décidé de prendre le parti d’une réelle démocratisation de la création cinématographique, en contournant délibérément ces obstacles et en ouvrant la possibilité à tous de s’essayer à l’exercice du 7e Art. C’est le cas du Mobile film festival dont se déroulera cet été la 12e édition.

Ici un outil commun et une règle simple: 1 mobile-1 minute-1 film. Seule la créativité compte et seul le talent est récompensé. Écriture, mise en scène, et direction d’acteurs sont les trois principaux critères jugés par un jury de professionnels et de blogueurs, complété par le public. Il va de soi que dans un tel vivier bouillonnant de créativité et de passion bon nombre de films se révèlent bien écrits , bien joués, bien réalisés ; tantôt maîtrisés , tantôt drôles, tantôt engagés ou émouvants. Mais s’il est indéniable que ce genre de festival permet à des amateurs-réalisateurs en puissance de se distinguer et d’épouser une carrière dans l’audiovisuel, il reste rare de rencontrer des œuvres qui nous plongent réellement dans une dimension sensible. Parvenir à étreindre cette mécanique miraculeuse qui lie une intention à des choix techniques ou esthétiques dans une mise en scène habitée est rare. Pour nous, le Cinéma ne saurait se limiter à l’appréciation d’une maîtrise technique ou académique, il aspire à être une expérience physique, intellectuelle et émotionnelle. Pour nous, le Cinéma se doit de posséder une dimension symbolique ou poétique transcendant les images, une sphère supérieure de l’ordre de l’empirisme et de l’intelligible.

Parmi ces quelques élus noyés dans le paysage du court métrage, nous avons découvert le travail de Sylvain Certain qui après 3 participations au Mobile film festival (prix du Public en 2012, prix du Meilleur Scénario en 2013) remporte le prix du Meilleur Mobile film en 2014 avec Cercle vicieux (également primé dans d’autres festivals internationaux notamment celui de San Diego, Hong-Kong ou en Corée du sud).

Cercle vicieux parvient en une minute à construire une mise en scène qui joue sur la mise en abîme et a interroger sur le pouvoir de l’image. Une idée, un concept totalement abouti qui fait de ce petit film un objet purement cinématographique.

Récompensé alors d’une aide à la production, Sylvain Certain réalise en 2015 Première nuit, une fiction de 20 minutes dont l’écriture se construit déjà comme celle d’un long métrage. Et avec ce film il a du flair puisqu’il choisit pour incarner son rôle principal Garance Marillier, la révélation féminine de Grave réalisé par Julia Ducournau,véritable phénomène de la semaine de la critique à Cannes cette année. Si le réalisateur autrefois novice fait aujourd’hui ses premiers pas dans le petit milieu de ceux qui montent il n’en est bel et bien pas à son coup d’essai puisqu’il affiche déjà un grand nombre de films courts. Une véritable ère pré-professionnelle dans laquelle se dévoilent déjà des obsessions, une violence intime et contenue en filigrane, un ton particulièrement acerbe mais éminemment sensible et personnel.

Évidemment, malgré une pertinence remarquable de ses idées, certaines de ses premières réalisations possèdent des défauts et souffrent des maladresses et processus caricaturaux qui révèlent les étapes de son autodidaxie. Pour autant, quelques films se détachent et touchent du doigt un ailleurs, une forme de beauté qui relève de la grâce. Dans Le sens de ma voix, Le Travesti (sélectionnés parmi les 50 meilleurs films du Nikon Film festival,voir notre article), Varùo Sigur-Ros ou Il n’y a qu’un pas, le jeune réalisateur embrasse l’esthétisme de la sensation et du lyrisme visuel tout en nous maintenant dans l’étau d’une écriture tantôt incisive, tantôt volubile mais qui possède l’art de la chute glaciale. De la beauté des images immerge de la violence, de la douleur et indéniablement une lucidité exacerbée du réalisateur sur les rapports humains.

Véritable cinéma de l’introspection et de la contemplation, le travail de Sylvain Certain propose de façon récurrente un voyage initiatique, une réflexion intime, une rencontre avec soi, avec ses démons intérieurs et l’autre. Il sublime la blessure d’exister et la dimension sensuelle d’un corps qui vit, ressent et éprouve, gratifiant ses films d’une émotion universelle et pourtant enfouie profondément. Ses héros sont souvent des âmes blessées, maintenus dans un étau qu’ils subissent en silence, perpétuellement assujettis à une condamnation inhérente à leur condition mais à laquelle ils se plient. Mais chez Sylvain Certain la psyché et les instincts, eux, se battent, tanguent et poussent ses héros dans leurs ultimes retranchements. Le temps de la rencontre avec soi, toujours à travers l’autre, est un temps sacralisé, écorché et déterminant. Il y a une force, une puissance dans le sujet et les images, oscillant en permanence entre crudité et délicatesse, comme une plume lestée d’une chape de plomb. Son cinéma est un cinéma de l’« Être au monde » au sens Heideggerien du terme dans lequel on s’apparaît à soi même et où l’on se débat entre un monde extérieur avec lequel on compose et une intériorité qui nous domine et nous harcèle. Les héros et le cinéma de Sylvain Certain sont éminemment organiques, habités et vivants. Ils portent en eux, certainement comme le réalisateur, le poids d’une mélancolie tragique mais fascinantes à de nombreux égards.

Photo du film PREMIÈRE NUIT

Visuellement, Sylvain Certain joue avec les flous, les ralentis et les filtres de couleurs (Le sens de ma voix , Première nuit, Varùo Sigur-Ros), offrant à ses images une carnation sensible, un sens. Le réalisateur adopte une approche empirique et s’adresse en premier lieu à notre capacité à appréhender ses images par le ressenti. D’ailleurs ses courts métrages ne sont dénués ni d’une dimension éminemment naturaliste, ni d’une tentative de s’emparer de la psychanalyse puisque chaque personnage est intrinsèquement lié à son espace et à ses encrages qui sont les témoins et figures symboliques du conflit intérieur. Ainsi lorsqu’on se laisse aller, les couleurs chaudes étreignent ses personnages et envahissent l’image mais lorsque le drame ou l’effroi gagne, la lumière se fait plus crue et plus frontale.

« Véritable cinéma de l’introspection et de la contemplation, le travail de Sylvain Certain propose de façon récurrente un voyage initiatique, une réflexion intime, une rencontre avec soi, avec ses démons intérieurs et l’autre. »

Sylvain Certain fait des films de quelques secondes mais il atteint la fulgurance et possède un talent évident. Il y a du Jeunet et des réminiscences d’Amélie Poulain dans Le sens de ma voix , on pense à Pialat et à la Bonnaire d’À nos amours dans Première nuit et on se remémore le réalisme poétique des années pré-nouvelle vague dans Il n’y qu’un pas. Ses courts métrages touchent à un ailleurs, un hors image, un hors temps. En quelques secondes il parvient à filmer un essentiel impalpable : le sentiment. Sylvain Certain possède une lucidité singulière et extrêmement juste sur les questions de la complexité de l’âme humaine et de ses rapports de force instinctifs. Son Cinéma est beau parce qu’il sait faire vivre cet équilibre fragile en l’ombre et la lumière, la noirceur et la lueur comme une dialectique parfaite tel le Ying et le Yang. Il ne conçoit la fièvre de l’existence sans la douleur de vivre et il met en exergue ce que Kant nomme le Sublime, ce rapport entre l’Art et l’Infini. Sylvain Certain n’a pas encore réalisé de long métrage mais il distille son talent par petites touches ; il est un cinéaste à suivre, sans aucun doute.

Sarah Benzazon

SYLVAIN CERTAIN : premier pas d’un cinéaste

0