Si j’ai déjà crié mon amour pour le cinéma fantastique italien dans un précédent article, je ne pouvais pas décemment oublier le Royaume-Uni, l’autre nation européenne à avoir procurer leurs plus belles émotions aux cinéphiles du genre. Si les productions Hammer ou Les Innocents de Jack Clayton ont garanti au cinéma british son image d’Épinal d’épouvante gothique, il existe bien des perles venues de productions et d’époques différentes. Revenons donc sur dix films, réalisés entre les années quarante et les années 2000, décennie qui a vu déferler une nouvelle vague de films fantastiques des plus enthousiasmants.

AU CŒUR DE LA NUIT

Sorti en 1945, réalisé par Alberto Cavalcanti, Charles Crichton, Basil Dearden et Robert Hamer
Les invités d’un tranquille cottage content chacun une histoire extraordinaire qu’ils ont vécue.
Aujourd’hui considéré comme le précurseur du cinéma fantastique britannique, Au Cœur de la nuit était à son époque un projet atypique dans un système de production qui laissait peu de place aux films de genre. Avec ses six récits, mêlant les registres et les degrés d’étrangeté, ce chef-d’œuvre a fortement inspiré les films à sketchs de la firme Amicus, rivale dans les sixties de la Hammer. Mention spéciale au segment où un marionnettiste perd l’ascendant sur sa marionnette ; un archétype de l’épouvante est né.

LE VILLAGE DES DAMNES

Sorti en 1960, réalisé par Wolf Rilla, avec George Sanders, Barbara Shelley et Martin Stephens
Une bourgade est victime d’un phénomène surnaturel. Quelques mois plus tard, douze têtes blondes naissent au même instant avec des intentions particulièrement hostiles.
Monument du cinéma d’épouvante des années soixante, la figure de l’enfant démoniaque du Village des Damnés est devenu aujourd’hui l’une des plus emblématiques de la culture populaire. Remaké par en 1994 par John Carpenter, qui avait vu en ce récit un potentiel aussi prometteur que celui des classiques L’Invasion des profanateurs de sépultures ou La Chose d’un autre monde ; la menace insidieuse est d’autant plus angoissante qu’elle adopte le visage de l’innocence, et prend place dans le décor d’une paisible bourgade anglaise.

LA CHAIR DU DIABLE

Sorti en 1973, réalisé par Freddie Francis, avec , Peter Cushing et Lorna Heilbron
Un étrange squelette a été retrouvé en Nouvelle Guinée. A Londres, un scientifique l’étudie et découvre qu’en renversant de l’eau, la chair se recompose.
Réalisé par Freddie Francis, directeur de la photographie renommé ayant officié pour Lynch et Scorcese, La Chair du diable voit la réunion à l’écran du duo le plus célèbre du cinéma fantastique : Christopher Lee et Peter Cushing. Mais attention, ce film n’est pas une production Hammer mais une perle oubliée d’un studio rival, Tigon Pictures. Lee et Cushing campent ici deux frères, opposés dans leur point de vue et leur profession quant à la définition du Mal ; le premier étant psychiatre, l’autre biologiste. Idée fascinante donc, que de concevoir le Mal sous une forme tangible à laquelle on peut trouver un antivirus. Dans le genre film de savant fou, La Chair du diable se distingue par la prestation de Peter Cushing, mélancolique et hanté par la mortalité de l’humain.

NE VOUS RETOURNEZ PAS

Sorti en 1973, réalisé par , avec Julie Christie, Donald Sutherland et Hilary Mason
Laura et John Baxter perdent leur fillette qui se noie accidentellement. Plus tard, le couple séjourne à Venise pour des raisons professionnelles. Des visions et des rencontres étranges ravivent chez le couple le souvenir de leur petite fille disparue.
Basé sur un roman de Daphné du Maurier, le film de Nicolas Roeg ne se contente pas de dérouler une intrigue vicieuse pour faire monter la tension psychologique. Projet atypique comme seules les années soixante-dix pouvaient en enfanter, Ne Vous Retournez pas trouve une parenté évidente avec les expérimentations italiennes d’un Dario Argento, grâce notamment à ses effets de montage et ses déformations de la temporalité (on notera l’une des plus belles scènes érotiques du cinéma, mêlant flashbacks et flashforwards). Dans ce cauchemar éveillé dans un Venise labyrinthique (autant que l’esprit de ses personnages), Roeg insuffle le fantastique par touches subtiles jusqu’au twist final des plus surprenants, laissant place aux interprétations de la part du spectateur.

LA COMPAGNIE DES LOUPS

Sorti en 1984, réalisé par , avec Sarah Patterson, Angela Lansbury et David Warner
Bercée par les légendaires histoires que lui conte sa grand-mère, Rosaleen est une adolescente à l’imagination débordante. Une fois endormie, ses rêves l’emmènent toujours au même petit village médiéval peuplé de mystérieuses et dangereuses créatures, mi-hommes, mi-loups.
Voyage onirique d’une rare qualité visuelle, le film de Neil Jordan (qui signera dix ans plus tard Entretien avec un vampire) voit s’entremêler plusieurs niveaux de narration comme des rêves imbriqués les uns dans les autres. Le scénario étant une réécriture du Petit Chaperon rouge, il est donc logique de trouver une multitude de symboles sexuels dans le cauchemar poétique que parcourt la jeune héroïne. Cauchemar d’autant plus mémorable pour les spectateurs, qu’il relève à chaque image d’une prouesse de direction artistique comme technique ; chaque transformation d’un humain en loup est ainsi différente, mais elles sont toutes traumatisantes.

GOTHIC

Sorti en 1986, réalisé par Ken Russell, avec Gabriel Byrne, Julian Sands et Natasha Richardson
Le film s’inspire de manière fantaisiste du séjour passé à la villa Diodati, sur le lac Léman, pendant l’été 1816, par Lord Byron, Percy Shelley, Mary Shelley, Claire Clairmont et Gaetano Polidori.
Cette nuit de l’été 1816 est sans doute la nuit la plus célèbre de la littérature anglaise. Durant son sommeil fiévreux, Mary Shelley fit un cauchemar qui lui donna l’idée d’écrire Frankenstein. On oublie souvent que ce monument de la littérature fantastique fut élaboré en pleine époque romantique, dont l’écrivaine était une enfant terrible. Le cinéaste Ken Russell replace donc ce rêve halluciné dans un décor riche en candélabres et en jabots, où les joutes verbales entre les poètes apporteront les prémices philosophiques et religieux du mythe du monstre ; mais également celui d’une illustre créature assoiffée de sang.

PAPERHOUSE

Sorti en 1988, réalisé par , avec Charlotte Burke, Glenne Headly et Gemma Jones
Petite fille solitaire et rêveuse, Anna découvre qu’elle peut entrer dans un monde parallèle, plus précisément dans une maison qu’elle a dessinée sur une feuille de papier.
Avec , restons dans la revisite du conte, dans les eaux troubles entre le rêve et le cauchemar. Bernard Rose est un orfèvre du cinéma fantastique qui offrira au public le fascinant Candyman, apportant ainsi une nouvelle approche du fantastique, plus urbaine et sociale. On retrouve une approche psychanalytique des traumas de l’enfance dans Paperhouse, comme s’il s’agissait d’une version moins fantaisiste et plus rude d’Alice au pays des Merveilles. Avec sa façon de mélanger les idées délirantes d’une enfant à ses visions malsaines du monde des adultes, le film a très certainement inspiré le Tideland de Terry Gilliam et L’Enfant Miroir de , cinéaste évoqué à la fin de cet article.

MIRRORMASK

Sorti en 2005, réalisé par Dave McKean, avec Stephanie Leonidas, Jason Barry et Rob Brydon
Helena 15 ans, travaille dans le cirque de sa famille. Elle rêve de s’en échapper et de pouvoir commencer une nouvelle vie. Mais elle se retrouve entraînée dans un étrange voyage à destination des Dark Lands, un monde fantastique peuplé de géants, d’oiseaux-singes et de dangereux sphinx.
Restons dans le conte et la fantasy, mais arrêtons-nous à présent sur une œuvre moins inquiétante et plus accessible à un jeune public. Pour comprendre toute la beauté de , il faut rappeler que le film est le fruit d’une collaboration entre le studio Jim Henson Company (les géniaux Dark Crystal et Labyrinth) et l’un des écrivains les plus doués de la littérature fantastique, Neil Gaiman. Une fois de plus, il semblerait que le matériau matriciel soit Alice au pays des merveilles comme le laisse à penser sa jeune héroïne têtue et le monde parallèle dans lequel elle se perd. Mélange d’images de synthèses et de prises de vue réelles, le charme opère également par cette maladresse, cette forme hybride d’imagier qui participe à la perte de repères du spectateur.

TRIANGLE

Sorti en 2009, réalisé par , avec Melissa George, Joshua McIvor et Michael Dorman
Jess, une jeune mère célibataire, rejoint un groupe d’amis pour une excursion en mer sur un voilier. Mais un phénomène climatique étrange plonge l’embarcation en plein cœur d’une tempête tumultueuse. Accrochés à l’épave du voilier, les survivants voient l’espoir renaître avec l’apparition d’un paquebot sorti de nulle part.
Difficile d’évoquer ce petit bijou sans risquer de spoiler ses surprenants rebondissants, comme le sens caché de son histoire qui n’apparaît qu’au dénouement final. Réalisé par l’un des nouveaux maîtres britanniques du genre, Christopher Smith, qui surprend le public à chaque fois qu’il renouvelle un sous-genre ou un type de récit (Creep, Severance, Black Death). Ne vous méprenez pas, malgré sa tempête en mer et son paquebot en perdition, ne parle pas de la région des Bermudes. Son titre s’explique par la répétition en trois parties de son récit, formant une boucle temporelle, et revenant donc à la fin à son point de départ.

HEARTLESS

Sorti en 2010, réalisé par Philip Ridley, avec Jim Sturgess, Clémence Poésy et Luke Treadaway
Jamie, un jeune homme défiguré depuis la naissance par une tache qui lui recouvre une partie du corps, décide de signer un pacte avec le Diable pour accéder à la beauté extérieure.
On conclut cette sélection avec un traitement plus contemporain du fantastique, avec cette revisite du pacte avec le diable dans le décor hostile d’une banlieue de Londres, déshéritée et déliquescente mais magnifiée à certains moments par l’atmosphère surnaturelle que lui confère Philip Ridley, cinéaste rare donc précieux. Le réalisateur du magnifique L’Enfant Miroir (parent dans son approche de l’enfance de Paperhouse) choisit donc un traitement urbaine et sociale proche de celle de Bernard Rose sur Candyman, et plus largement de certains récits de ses compatriotes Ramsey Campbell et Clive Barker. s’écarte ainsi du patrimoine anglo-saxon du gothique et de la fantasy pour aborder les peurs de notre époque (agression au détour d’une rue, absence d’une figure paternelle, rejet de l’individu différent par la société…)

 

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