Ah l’Italie : tout un voyage ! Certains l’ont peut-être un peu vite oublié, mais au cours des années soixante et soixante-dix le pays de Fellini, de Visconti et de Rocco Siffredi, fut le deuxième exportateur mondial de films derrière le mastodonte américain. Afin d’envahir les cinémas de quartiers des cinq continents, les producteurs transalpins eurent l’idée brillante, quoiqu’un peu cynique, de mettre en chantier des flopées de séries B calquant avec plus ou moins d’évidence les succès américains de l’époque (de L’Exorciste à Star Wars en passant par James Bond). Force est de constater que les impératifs de temps et d’argent contraignaient souvent les réalisateurs à fournir de pales copies de ces œuvres originales, ayant pour seul attrait aujourd’hui une patine kitsch, les menant peu à peu jusqu’au statut de nanars, et ainsi à une deuxième vie aux yeux des cinéphiles. Mais quitte à participer à la deuxième vie des films extirpés des malles et des greniers, pourquoi ne pas reconsidérer la créativité et l’efficacité de certaines perles fantastiques nées au temps des grandeurs et des décadences du cinéma italien.

 

LE MASQUE DU DÉMON

sorti en 1961, réalisé par Mario Bava, avec Barbara Steele, John Richardson et Ivo Garrani
Au XVIIe siècle, la sorcière Asa et son diabolique amant, Igor ont été suppliciés. Avant de mourir, l’infâme créature lance une terrible malédiction. Deux siècles plus tard, le professeur Kruvajan, accompagné de son fidèle assistant Andrei, provoque involontairement en se blessant à la main, le réveil de la sorcière. Ce sera le début d’un effroyable cauchemar pour les habitants du château des Vajda, dont la princesse Katia ressemble étrangement à la revenante.
On peut dire que Mario Bava est le principal précurseur du cinéma d’épouvante italien, réputé dans les années cinquante pour être l’homme de la situation quand un réalisateur abandonne un projet et que le tournage vire au naufrage. Jusqu’alors crédité de chef opérateur, il signe avec Le Masque du démon, le premier film sur lequel il possède un plein contrôle. Il profite ainsi d’un scénario adapté de Nicolas Gogol, pour ciseler en un bijou d’esthétique macabre, une réponse aux réinventions d’autres classiques littéraires proposés par la Hammer à la même époque. Comme les productions du studio anglais, le film a grandement influencé Tim Burton, et a fait fantasmé bien d’autres cinéphiles en métamorphosant celle qui n’était alors qu’une starlette à la carrière hasardeuse, en une icône de la culture gothique : la sublime Barbara Steele.

LES TROIS VISAGES DE LA PEUR

Sorti en 1963, réalisé par Mario Bava, avec Boris Karloff, Jacqueline Pierreux et Michèle Mercier
Trois sketches se succèdent. Le Téléphone, où une jeune femme est persécutée par un inconnu qui l’épie et la menace au téléphone. Les Wurdalaks s’intéresse à un jeune aristocrate qui fait la connaissance d’une famille effrayée par une race de vampires qui hanterait la campagne Slave. Enfin, La Goutte d’Eau, met en scène une jeune infirmière tourmentée après avoir subtilisé la bague de sa patiente, fraîchement décédée.
Après le succès international du Masque du Démon, Mario Bava poursuit sa plongée dans le fantastique un film à skecthes, une formule très en vogue à l’époque, pour mettre en avant le genre; et cette fois-ci ce ne sont pas les italiens qui s’inspirent des anglais, mais le contraire puisque Les Trois Visages de la peur semble avoir donné l’idée de ses anthologies d’épouvante au studio Amicus. Bava utilise l’avantage du format pour proposer trois types de récits, correspondant chacun à une ambiance et une direction artistique différente. Si le deuxième sketch s’apparente au conte gothique comme le Masque du Démon, le premier segment, lui, adopte un ton résolument plus moderne et creuse ainsi un sillon ébauché par le réalisateur quelques mois plus tôt dans La Fille qui en savait trop, à savoir la naissance du giallo, thriller riche en connotations sexuelles qui fera bientôt les belles heures du cinéma d’exploitation italien. Quant au troisième sketch, il s’agit sans doute de ce que le cinéaste a réalisé de plus terrifiant, traumatisant au passage le duo Cattet/Forzani qui sample cette vision cauchemardesque dans leur premier film, Amer.

L’EFFROYABLE SECRET DU DOCTEUR HICHCOCK

Sorti en 1962, réalisé par Riccardo Freda, avec Robert Flemyng, Barbara Steele et Silvano Tranquilli
Londres 1885. Le Dr Hichcock quitte brusquement sa résidence de Londres après le décès brutal de sa femme, Margherita. Il revient s’installer dans la demeure douze ans après le drame en compagnie de sa nouvelle épouse, Cynthia. Dès la première nuit, la jeune femme est en proie à des visions angoissantes, des forces surnaturelles cherchent à l’alerter de l’effroyable déviance du docteur.
J’avoue de que j’ai du me raisonner pour ne pas mettre dix films avec Barbara Steele dans cette liste. L’égérie de l’épouvante fait ici confiance à un autre artisan du bis en la personne de Riccardo Freda, qui comme son compatriote Bava a pu démontrer son savoir-faire dans un nombre de genres et de sous-genres remarquable, du péplum au polar en passant par la science-fiction. On peut sentir à chaque plan qu’il élabore autour du physique atypique de son actrice, qu’il a compris que Dieu et le diable s’étaient mis d’accord pour mettre au monde une créature faite de cinéma à l’état brut. Certaines personnes l’a trouveront d’une beauté sans pareille, d’autres au contraire la jugeront repoussant voire effrayante; ses fans sauront qu’elle est unique puisqu’elle possède ses deux facettes en permanence. A une époque où les actrices de film d’horreur étaient cantonnées au rôle de screaming queen et de victimes en tenues légères, elle composa un personnage plus ambigu et plus troublant, moins fragile et parfois plus dangereux que ses prédateurs. Pas étonnant qu’elle ait ainsi accepté un script jouant avec une telle perversion (SPOILER : la nécrophilie.)

SUSPIRIA

Sorti en 1977, réalisé par Dario Argento, avec Jessica Harper, Stefania Casini et Joan Bennett
Suzy, une jeune Américaine, débarque à Fribourg pour suivre des cours dans une académie de danse prestigieuse. A peine arrivée, l’atmosphère du lieu, étrange et inquiétante, surprend la jeune fille. Et c’est là qu’une jeune élève est spectaculairement assassinée. Suzy apprend alors que l’académie était autrefois la demeure d’une terrible sorcière surnommée la Mère des Soupirs. Et si l’école était encore sous son emprise ?
Après la décennie des années soixante et les grandes heures des Bava, Freda et autre Antonio Margheriti (dont je vous conseille Danse Macabre et La Sorcière sanglante); les seventies semblent d’être l’emprise totale d’un seul cinéaste : Dario Argento. Si ses aînés se définissaient comme des artisans, Argento lui, se considère comme un artiste, et compte bien transcender par l’image ses angoisses et ses obsessions, son rapport compliquée aux femmes, et son attirance malsaine pour la violence. S’il officie d’abord dans le genre du giallo avec sa Trilogie Animalière et Les Frissons de l’angoisse, il utilise la même emphase visuelle pour marquer le genre fantastique de son empreinte. Radicalité des couleurs, chorégraphie vertigineuse de la caméra, musique de groupe Goblin entre rêve et cauchemar, il serait difficile de passer en revue tous les audaces que se permet le maestro. Si jusqu’alors le cinéma d’épouvante italien pouvait être assimilable au style gothique, Argento rebat les cartes et crée son propre style quelque part en baroque et psychédélique. Suspiria est le premier opus d’une trilogie sur les sorcières, qui se poursuivra avec le grandiose Inferno et se conclura trente ans plus tard avec le lamentable La Troisième Mère.

PHENOMENA

Sorti en 1985, réalisé par Dario Argento, avec Jennifer Connelly, Donald Pleasance et Daria Nicolodi
Jennifer est envoyée par son père dans une pension en Suisse. Lors de ces crises de somnambulisme, elle entre en contact télépathique avec le tueur en série responsable du meurtres de plusieurs adolescentes dans les environs. Parallèlement, elle rencontre l’entomologiste John McGregor et se découvre le pouvoir extrasensoriel de communiquer avec les insectes.
Avant que les années quatre-vingt dix n’aient raison de son inspiration, Dario Argento poursuit dans les années quatre-vingt, ses expérimentations visuelles et narratives dans le genre du thriller surnaturel avec Phenomena, comme s’il essayait de capturer sur pellicule les impressions troublantes et angoissantes d’un rêve. Il y a ici, tant d’éléments étranges et parfois curieusement joints les uns aux autres (le vent qui rend fou, le somnambulisme, les insectes, un chimpanzé armé d’un rasoir…) que l’on croirait assister à un exercice dadaïste, une sorte de jeu du cadavre exquis filmique. C’est là l’essence même du cinéma d’Argento, ça passe ou ça casse tant la limite entre le bizarre et le grotesque est fine. Mais pour les plus curieux, ce spectacle onirique à l’ambiance délicieusement eighties reste à découvrir, tantôt naïf, tantôt violent, un peu comme si l’héroïne adolescente avait composé un poème.

L’AU-DELÀ

Sorti en 1981, réalisé par Lucio Fulci, avec Catriona MacColl, Davic Warbeck et Cinzia Monreale
En 1927, alors qu’il loge dans un hôtel de la Nouvelle-Orléans, un peintre était torturé et défiguré pour avoir peint un tableau représentant les enfers. En 1981, Liza hérite de l’hôtel et entreprend des rénovations, mais des phénomènes étranges vont lui faire vivre un enfer. Et pour cause, le bâtiment est construit sur une des sept portes des enfers.
A l’article série B dans les dictionnaires devrait figurer une photo de Lucio Fulci, tant son travail semble la définition même de l’exercice, avec ses moments de bravoure visuels et ses éléments scénaristiques plus que poussifs. Fulci sait ce que demandent les producteurs : une exploitation des figures horrifiques, la plupart du temps ersatz des succès hollywoodiens, et il leur donne ce qu’ils veulent comme le prouve sa trilogie zombie (comptant également L’Enfer des Zombies et Frayeurs), réponse opportuniste aux films de George Romero. La trilogie se conclut ici avec L’Au-delà mais dépasse le simple cadre de l’attaque de morts-vivants, par l’installation d’une mythologie plus vaste qui promet au spectateur un sorte de voyage sur le Styx. Pour remplir son cahier des charges, Fulci nous sert de copieuses séquences de putréfaction et de gore à peine justifiées par le scénario, mais il reste au film une ambiance indéniable servie par une photographie appliquée et des teintes automnales et glauques appréciables jusqu’au final absolument dantesque.

SANCTUAIRE

Sorti en 1989, réalisé par Michele Soavi, avec Hugh Quarshie, Tomas Arana et Barbara Cupisti
Au moyen-âge, un village entier est accusé de satanisme et massacré par des chevaliers teutons. Pour purifier les lieux, une cathédrale est bâtie sur le charnier. En 1989, une bibliothécaire découvre un passage dans la cathédrale, d’où peuvent s’échapper des créatures venues des enfers.
Avec Sanctuaire, Dario Argento et Lamberto Bava (fils de Mario) veulent mettre en avant leur poulain Michele Soavi, déjà réinventeur du giallo deux ans plus tôt avec le culte Bloody Bird. A cette époque, les deux producteurs misent sur une franchise nommée Démons, dont Sanctuaire devait être le troisième opus avant de suivre son propre chemin suite aux réécritures l’éloignant de plus en plus de l’œuvre initiale. Au final, le scénario avec sa légende médiévale et ses répercutions sur l’époque contemporaine, pourrait être celui d’un film d’épouvante des années soixante, comme ceux évoqués plus haut, plus subjectifs que frontaux dans leurs visions de l’enfer. Mais c’était sans compter sur les ambitions d’esthète de Soavi, qui à la façon d’un Clive Barker ou d’un Guillermo Del Toro, se sert de son récit un rien rebattu, pour créer tout un bestiaire spectaculaire où semble prendre vie les visions de peintres tels que Füssli ou Bosch.

DELLAMORE DELLAMORTE

Sorti en 1994, réalisé par Michele Soavi, avec Rupert Everett, François Hadji-Lazaro et Anna Falchi
Francesco Dellamorte, jeune homme solitaire et dépressif, est le gardien d’un cimetière bien spécial : au bout de 7 jours, les cadavres se réveillent et quittent leur tombe en quête de chair fraîche. Accompagné du fidèle Gnaghi, un simplet ne s’exprimant que par l’onomatopée « gna », Francesco se charge de les remettre en terre.
Dellamore Dellamorte c’est un peu le chant du cygne du cinéma fantastique italien; quelques productions mineures sans originalité ni cachet artistique suivront jusqu’aux années 2000, mais seront condamnées à prendre la poussière sur les linéaires des vidéo-clubs. Soavi permet ainsi au genre de mourir de sa belle mort en réalisant un chef-d’œuvre à la forme si peu conventionnelle qu’il serait difficile de résumer toutes ses qualités en quelques lignes. Librement adapté d’un numéro de Dylan Dog, bande-dessinée cultissime en Italie, le scénario absurde et bourré d’humour noir permet surtout au cinéaste de questionner notre approche de la mort, tout en troublant au passage nos repères sur le macabre comme sur le bouffon. S’il persiste dans ses hommages à des artistes de diverses époques, tels que Anton Böcklin et Anna Chromy, c’est bien pour élaborer un petit monde de fous à l’esthétique rare, empreint de toute une culture de références macabres. Drôle, potache, poétique, romantique, désespéré, absurde; qu’est le film au final ? Peut-être tout à la fois, et c’est en ça que qu’il se pose en chef-d’œuvre.

 

SANTA SANGRE

Sorti en 1991, réalisé par Alejandro Jodorowsky, avec Axel Jodorowsky, Blanca Guerra et Guy Stockwell
Fenix est un enfant de la balle, qui a grandi dans le monde forain. Traumatisé dans son enfance par la mutilation de sa mère, dirigeante de la secte hérétique Santa Sangre (sang sacré), par son père, qui lui coupa les deux bras. Enfermé dans un hôpital psychiatrique, il revoit son enfance par flashbacks. Il réussit à s’échapper et rejoint sa mère pour devenir son « bras vengeur ».
L’inénarrable Jodorowsky chilien d’origine et français d’adoption, produit Santa Sangre en Italie, certainement conscient que l’exubérance de ce cinéma post-Fellini serait la matrice parfaite pour son projet atypique. Tout au long de sa carrière, le père « Jodo » a sévit dans plusieurs arts autres que le cinéma, comme la bande-dessinée et le cirque; il est alors logique de retrouver l’influence de ses deux domaines sur l’esthétique hallucinée de ce conte surréaliste. En héritier de Tod Browning et de ses Freaks, le cinéaste cherche à mettre en avant de nouvelles formes et de nouvelles silhouettes allant du difforme à l’informe, et reliant ainsi le monde forain à l’aspect horrifique qu’il adopte souvent dans l’inconscient collectif. L’avantage d’un film débordant autant de trouvailles visuelles comme scénaristiques, c’est qu’il suscite l’intérêt de cinéphiles aux grilles de lectures très diverses, possédant à la fois une dimension symbolique dans la représentation de son univers artificiel, comme psychologique dans l’interprétation des délires de son personnage principal.

SHADOW

Sorti en 2009, réalisé par Federico Zampaglione, avec Jake Muxworthy, Karina Testa et Nuot Arquint
David, soldat de retour d’Irak, décide de partir quelques temps à la montagne pour oublier les abominations de la guerre. Il rencontre une belle jeune fille qui lui raconte une légende locale sur l’existence d’un camp nazi en activité. David se retrouve traqué puis piégé dans un bunker où une créature diabolique sommeille.
Shadow est la preuve en images de l’évolution du cinéma d’horreur, dans l’économie italienne comme dans la situation du reste du monde. Avec un budget de seulement un million d’euros et une sortie direct-to-video dans de nombreux pays dont la France, le film est clairement taillé pour faire le tour des festivals et ne cherche pas vraiment à connaître une vie au-delà de ce système, contrairement aux productions des décennies précédentes diffusées dans les cinémas de quartier. Autre temps, autre mœurs, il n’est plus question ici d’opéras gothiques ou de cauchemars grandioses mais d’un survival qui débute en pleine forêt comme tant d’autres, pour se terminer en torture-porn, ambiance redneck et néo-nazi obligent. Le spectacle craspec se conclue par un twist sensé porter toute l’originalité d’un scénario qui jusqu’ici semblait faiblard, c’est vous dire s’il est symptomatique de son époque. Pourtant, en contemplant la silhouette graphique de sa créature à peine humaine, et le soin apporté par intermittence à la photographie, on se prend à rêver qu’il subsiste une flamme dans le cinéma italien; qu’après la sortie de Tale of Tales cet été, il retrouvera peut-être son talent pour porter à l’écran nos rêves les plus effrayants et nos cauchemars les plus émouvants.

LES AUTRES DOSSIERS D’ARKHAM