À présent que l’Euro de foot est terminé, il est temps de relancer le chiffre d’affaires des livreurs de pizzas, et pour cela rien de mieux qu’une soirée canapé/DVD entre potes. Pour vous aider à faire votre choix dans la multitude de séries B engendrées par le cinéma d’exploitation ces cinquante dernières années, voici quatre films se démarquant par leur haut degré d’improbabilité, leurs fautes de goûts assumées et leurs qualités de chef-d’œuvres méconnus.

YOR, LE CHASSEUR DU FUTUR

Des affiches magnifiques…

… Et voila ce que ça donne à l’écran.

Réalisé en 1983, par Antonio Margheriti, avec Reb Brown, Corinne Cléry et Luciano Pigozzi.
Vivant pendant la préhistoire, Yor est un fier guerrier qui porte autour du cou un étrange collier dont la provenance reste un mystère. Désireux de découvrir son passé, il décide de rejoindre l’océan afin de comprendre qui il est.

Il semblerait qu’en prévoyant sa propre mort, le cinéma d’exploration italien ait voulu que ses dernières heures soient aussi flamboyantes et saugrenues. Autant balancer à l’écran tout ce dont l’équipe technique dispose en matière d’effets spéciaux foireux, de costumes aux finitions contestables et de starlettes aux décolletés nettement moins contestables, avant de définitivement fermer la boutique sous l’ère Berlusconi. Antonio Margheriti est un baroudeur de la série B, déjà fort d’une filmographie de cinquante films quand des producteurs, aussi ambitieux que lucides, lui propose Yor, le Chasseur du futur, qu’ils espèrent vendre comme un blockbuster à la croisée des cultures, des genres et des invraisemblances scénaristiques.

Margheriti était aussi à l’aise quand il s’agissait de boucler en un temps record, le tournage d’un space opéra psychédélique ou d’un thriller gothique embrumé; il est donc peu surpris de se voir confier ce mélange dégénéré entre La Guerre des étoiles et La Guerre du Feu. Car oui, il s’agit bien ici de faire cohabiter les ptérodactyles et les vaisseaux spatiaux, à une époque où les italiens embrayaient sur les succès hollywoodiens pour fournir des ersatz dans la foulée. Seulement, manque de temps et de budget n’aident pas à retranscrire les subtilités des modèles, et c’est justement dans cet écart que le spectacle devient savoureux. Optant pour la formule anachronique pagne+brushing, Reb Brown entend bien upgrader son personnage au fil de l’aventure, du niveau de simple héros de la forêt au statut de messie libérateur de toute la galaxie. Il oublie cependant un détail : jouer. Et malheureusement son regard bovin et son charisme de figurine animée n’inspirent rien de bien profond à ses partenaires, qui font alors preuve de la même aboulie.

Malgré son concept de base alléchant, Yor le chasseur du futur manque d’une folie nécessaire dans sa direction artistique, pour transformer le spectacle en un monument de kitsch irrésistible. Cependant, Margheriti apporte un semblant de personnalité au film, notamment dans son montage, fluide, indicible, presque subliminal, qui nous fait passer d’une scène à l’autre, déplaçant ses héros de plusieurs kilomètres, sans que l’on comprenne clairement comment le temps s’est écoulé. Un peu comme dans un rêve ; si bien entendu vos rêves impliquent des ptérodactyles en latex et des combinaisons argentées…

PIÈGE MORTEL A HAWAI

Réalisé en 1987, par Andy Sidaris, avec Dona Speir, Hope Marie Carlton et Ronn Moss.
Deux agentes du FBI découvrent un petit hélicoptère dans lequel se trouve des diamants. Leur propriétaire, un trafiquant de drogues, va tout faire pour les récupérer.
Andy Sidaris, c’est un peu le tonton pervers qu’on aime tant retrouver lors des banquets familiaux, en sachant pertinemment que si les occasions étaient plus fréquentes, il nous paraîtrait franchement relou. En artiste complet, polyvalent et omnipotent, il produisit, écrivit et réalisa ses films en développant ses termes récurrents, dont notamment le concept fondateur de la playmate ne pouvant résister au besoin de se mettre topless quand elle est sur un hors-bord au soleil couchant. Vous l’aurez compris, ce brave Sidaris était d’un naturel généreux, ce qui n’est pas là une moindre qualité dans la cinéma d’exploitation. Et là où d’autres producteurs frileux aurait hésité entre livrer au public un téléfilm érotique avec les miss Playboy du moment, ou un film d’action ultralooké et exotique façon Miami Vice, notre cinéaste impétueux nous propose les avantages des deux programmes en une seule intrigue.

Et le principal problème de Piège Mortel à Hawaï est justement cette intrigue, qui paraît bien trop complexe et difficile à suivre, d’autant plus que notre attention est fréquemment distraite par la propension presque pathologique des personnages féminins à se dénuder dans les moments les moins opportuns (vous trouvez qu’un jacuzzi est un lieu adéquat pour faire le point sur une enquête criminelle vous ?). Dès le début, la fonction des deux héroïnes, rivalisant de blondeur et de répliques improbables, est difficilement identifiable. Si quelques fragments de dialogues, vraisemblablement écrits entre deux cuites à la piña colada pour garantir l’exotisme, laissent à penser que les deux demoiselles sont affiliées au FBI, cela ne semble pas constituer un travail à plein temps puisqu’elles profitent également de leur avion personnel pour faire visiter l’île aux touristes et accessoirement transporter un boa constrictor qui décime tout ce qui bouge. Il ne s’agit pas simplement d’un flou artistique autour de leur place dans le petit monde ensoleillé du film, mais plus généralement de leur place dans le récit, apparaissant tour à tour comme de simples objets de fantasmes machistes et archaïques, puis comme des action girls courageuses et volontaires capables de repousser leurs assaillants à coup de nunchaku et de shuriken.
Puisqu’il est question des armes employées, il n’y a pas que les shuriken et les poitrines qui perturbent notre attention et nous éloignent fréquemment de l’intrigue policière. Si vous vous plaignez que les films d’action se suivent et se ressemblent, multipliant les scènes de gunfights convenus, Piège Mortel à Hawaï est fait pour vous. On vous laisse le choix des armes, avec un tueur en rollers accompagnée d’une poupée gonflable, un frisbee muni de lames de rasoirs, et notre fameux boa jaillissant d’une cuvette de WC avant d’être pulvérisé au bazooka. Généreux, on vous dit !

LE GRAND SILENCE

Réalisé en 1968, par Sergio Corbucci, avec Jean-Louis Trintignant, Klaus Kinski et Frank Wolff.
Dans la province de l’Utah, le froid extrême de cet hiver 1898 pousse hors-la-loi, bûcherons et paysans affamés à descendre des forêts et à piller les villages. Les chasseurs de prime abusent de cette situation. Le plus cruel se nomme Tigrero. Mais un homme muet, surnommé “Silence”, s’oppose bientôt à eux…
Le western est un genre bipolaire : quand il est fiévreux et halluciné, il y fait 40 degré à l’ombre, quand il est dépressif et mélancolique, on piétine dans un mètre de neige. Le Grand Silence de Sergio Corbucci souffre visiblement de la seconde phase, à en croire ses paysages blancs et son climat polaire. Et pour exacerber ce moral qui morfond, le réalisateur a choisi pour incarner le personnage principal, justicier solitaire, incorruptible, charismatique, mutique, viril, badass, un acteur né pour le rôle…Jean-Louis Trintignant. Loin de Deauville, son habitat naturel, notre Clint Eastwood version France Culture finit par croire lui-même à son statut de héros iconique, surtout quand il se retrouve face à un Klaus Kinski des plus cabotins. L’affrontement Trintignant/Kinski c’est un peu un combat tranxene contre juvamine, ayant pour principal intérêt la confrontation de deux énergies opposables en tout point.

Pour compléter la trinité héros/anti-héros/vilain, l’américain Frank Wolff vient disputer au français et à l’allemand le temps de présence à l’écran, en interprétant un shérif plein de bonne volonté mais tellement maladroit qu’il pourrait presque passer pour l’enfant caché des amours interdites entre Bud Spencer et Terence Hill. Si l’humour et la droiture apportées par ce personnage semblent en décalage constant avec les gueules d’enterrement du reste du casting, c’est sans doute parce que le film porte au plus profond de ses entrailles scénaristiques un incurable désespoir, un moral enneigé et plombé par les multiples balles qui fusent plus vite dans l’ouest que quelconque argument rationnel. On voudrait traverser l’écran, raisonner ces cow-boys sans foi ni loi, leur asséner le philosophique “Arrêtez de vous battez” de notre sage Frank Ribéry. Trop tard ! La violence a déjà fait rage, aussi belle que cruelle, et taché de rouge la blanche neige. C’est beau, mais c’est triste…mais c’est beau…mais c’est triste.

TERRORVISION

Réalisé en 1987, par Ted Nicolaou, avec Diane Franklin, Chad Allen et Gerrit Graham.
Une famille américaine a des problèmes de réception avec leur satellite fraîchement installé. Les mauvaises ondes viennent de l’espace et propulse un extra-terrestre à l’appétit glouton hors de l’écran de télé.
Déjà dans les eighties, de courageux cinéastes ont tentés de nous alerter sur les méfaits de la télévision. S’il est aujourd’hui communément admis que le petit écran est une incarnation du diable, à l’époque où MTV et Disney Channel commençaient à peine à gangrener les esprits des plus jeunes, le producteur Charles Band a su flairer l’embrouille et dénoncer la menace grandissante. Après avoir coécrit le scénario avec le réalisateur Ted Nicolaou, Band se souvint soudainement que son ambition première n’était pas de bousculer les consciences par des œuvres politiques et anticonformistes façon David Cronenberg, mais plutôt de devenir un des pourvoyeurs majeures du cinéma d’horreur. Sorte de Roger Corman Junior de cette décennie dont le mauvais goût assumé et l’esthétique criarde étaient les maîtres mots.

TerrorVision est un sale gosse, un enfant terrible qui vient taguer l’écran de ses couleurs agressives et de ses audaces scénaristiques, digne d’un Bart Simpson échappé d’un Simpson Horror Show. D’ailleurs, dès les premiers plans sur une maquette sensée représenter une planète lointaine avec la candeur d’un dessin d’enfant placé en institut spécialisé, la note d’intention est donnée : TerrorVision est un cartoon live ! Du décorateur misant tout sur l’apparente artificialité par des couleurs criardes et des toiles de fond peintes à la main, aux acteurs surjouant et grimaçants chaque situation (ça fait un choc en comparaison de Yor !), avant même l’arrivée d’un événement surnaturel dans leur quotidien, toute l’équipe s’est donnée le mot pour rendre le spectacle hystérique au possible. Et entre deux frottements d’yeux et doses de dacryosérum, on ne boude pas son plaisir.
Band et Nicolaou semblent avoir voulu prendre le contre-pied des productions familiales Amblin de ces glorieuses années, comme Tex Avery semblait prendre le contre-pied de Walt Disney dans les années 1940. On retrouve des motifs élémentaires empruntés aux films fantastiques destinés aux ados à pin’s et bandana, tel que le concept d’une soirée qui vire au cauchemar sans que les adultes ne se rendent compte de l’ampleur du problème, laissant dès lors les enfants affronter seuls la menace visqueuse et vorace. Mais cette trame basique est très vite piratée par le mauvais esprit de ses créateurs : les parents ne sont pas des wasps propres sur eux mais des partouzeurs flanqués pour la soirée d’un autre couple improbable, le grand-père est un vétéran de guerre moitié-sénile moitié parano, le jeune héros est un enfant hyper-actif dont l’entourage questionne l’efficacité du traitement pharmaceutique, et l’adolescente de service ressemble plus à une chanteuse new wave maquillée par Kiki Picasso, qu’à une de ces chères petites pétasses qui ont bercé notre enfance pas leurs voix stridentes. Petit conseil : profitez de la version française du film, regorgeant d’expressions savoureuses du style “C’est craignos !” ou “Tronche de cake !“. Ah, tout une époque.

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