Les films monstres, nés de l’imagination d’artistes puissants et portés par eux seuls, sont toujours des objets fascinants, où le spectateur avide d’histoires et d’univers se dit qu’il va être confronté à un récit unique jonché de visions grandioses, terreau fertile de réflexion… Enfin, ça c’est dans le meilleur des cas. Car il peut aussi se retrouver face à une création boursouflée, incompréhensible, poussive, bordélique… Car, parfois, « monstre » veut dire gigantesque. Et d’autres fois, ça veut tout simplement dire moche.
New York, New Rome, mais vieux délire
Le spectateur attentif n’est pas sans savoir l’historique du projet. Dans la tête de Francis Ford Coppola depuis des décennies, film plusieurs fois avortés, projet maudit, fortune personnelle (120 millions) investie… Bref, c’est tout une histoire qui se retrouve présentée en mai 2024 face à un public Cannois remplit d’attente, l’homme étant responsable de quelques-uns des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire du septième art (Trilogie Le Parrain, Apocalypse Now…). Sauf que la douche fut bien glacée. Et plusieurs mois après, l’eau ne s’est pas réchauffée. MEGALOPOLIS est bien le délire incompréhensible et mégalomaniaque d’un artiste vieillissant qui a un train de retard.
En effet, loin d’une œuvre profonde, intelligente et subtile poussant à la réflexion, MEGALOPOLIS est un bordel foutraque, certes parsemé d’envies et d’idées perdues au milieu d’un bazar de 2h18 paraissant en durer 3. Pour quelques éclats intéressants, il faut se fader ce qui représente la quasi intégralité du métrage : d’interminables scènes de dialogues pompeux, de personnages insupportables, de situations rarement intéressantes sans jamais réellement montrer un véritable acte de création. Si Adam Driver est toujours charismatique, on ne le verra jamais vraiment en train de créer, et les idées les plus intéressantes du film (sa capacité à contrôler le temps ou encore la mystérieuse matière Megalon) ne seront que esquissées. Incompréhensible et terriblement décevant.
Vouloir tout faire seul n’est souvent pas une bonne idée
Comme le très peu de logos de sociétés qui s’affichent à l’écran au début le rappellent, MEGALOPOLIS est produit indépendamment par Coppola donc, qui a investi sa fortune personnelle. Sauf que, comme l’ont montré d’autres exemples récents, il est sacrément difficile de réussir une œuvre extrêmement ambitieuse sans l’aide d’autrui pour éventuellement corriger un scénario, ou aider à porter une vision. Si ce sont des œuvres très différentes entre elles et de ce film, des films comme Tenet, Nope, Kaamelott ou même Empire of Light et The Bikeriders par exemple, sont le fruit du travail scénaristique d’une personne, et en font par conséquent les frais. Car, si l’auteur de ces lignes les apprécient vraiment et les défend, il faut leur reconnaître des défauts causés par l’unilatéralité de leur création. Tenet souffrait de problèmes d’histoire ou de dialogues, Nope de caractérisation de personnages, Kaamelott manquait de souffle et de mouvement dans la mise en scène, etc. Tous sont de fascinants exemples de comment une œuvre peut pâtir d’un créateur unique qui n’a, et c’est normal, pas toutes les cartes en main. Et c’est aussi le cas ici.
Le fait que Coppola n’ait apparemment quasiment pas modifié le scénario depuis le début (à savoir les années 80), n’aide pas. Cela se voit. Ne reste alors qu’une galerie de personnages vulgaires et tous plus insupportables les uns que les autres déblatérer des dialogues brumeux au milieu d’un univers qui aurait pu être fascinant mais se révèle décevant. Et ridicule. Coppola place sa New Rome au confluent de la Rome antique et d’une cité futuriste, mais est plombé par une direction artistique moche, des effets visuels en majorité laids, et d’une photo dorée souvent cheap. Entre ses décors luxueux mais peu explorés et déjà vus (et noyés dans une lumière dorée pas du plus bel effet), ou ses ruelles crades et pluvieuses renvoyant visuellement directement à la Gotham City de The Batman ou de Joker, New Rome évoque plutôt le brouillon d’un artiste au premier stade de sa réflexion, plutôt qu’une ville riche et foisonnante. Un artiste qui aurait bien gagner à se faire épauler par d’autres.
Mais par-dessus tout, le plus terrible : il n’y a rien de bien intéressant à se mettre sous la dent. Voir des êtres peu reluisants – voire parfois ignobles – fomenter des complots, se trahir, coucher ensemble ou s’entre-tuer est quand même bien peu stimulant et pas très original. Vouloir mettre en scène de grandes tragédies directement inspirées des mythologies romaines (avec option noms, costumes et coupes de cheveux) est une chose, mais il faut alors une vraie justesse d’écriture pour rendre tout ça un minimum intéressant. Ici, il n’y a que la sensation d’assister à autant de scènes d’une grande vacuité et bassesse auxquelles s’adonnent des êtres malfaisants. D’autant plus quand on se paye un casting à la hauteur du projet.
Marionnettes vides et quelques idées
Car, si Adam Driver rappelle une nouvelle fois qu’il peut en imposer dans presque toutes les conditions (on n’oublie malheureusement pas le très décevant 65), Nathalie Emmanuel n’a pas grand-chose à défendre au final, et se contente de se pavaner avec un air malicieux. Giancarlo Esposito, Shia LaBeouf, Aubrey Plaza ou Jon Voight sont des acteurs confirmés mais n’ont pas énormément de matière intéressante à montrer, quand Dustin Hoffman, Jason Schwartzman ou encore Lawrence Fishburne sont tout simplement des figurants de luxe (mention spéciale au pauvre Dustin qui disparaît hors champ en un dialogue).
Les éléments les plus intéressants (le pouvoir d’arrêter le temps et le Mégalon) n’étant jamais expliqués ou vraiment utilisés (!), ne subsistent que quelques images élégantes et visuellement stimulantes par-ci par-là. Des statues gigantesques se mouvant, des silhouettes immenses sur les façades d’immeubles, des visions fascinantes et uniques d’un artiste en transe… C’est cela que doivent proposer ce genre de récits. Des images jamais vues ailleurs, qui ouvrent l’esprit. Mais c’est malheureusement très peu pour un film qui n’a finalement pas grand-chose à proposer. Et ce n’est pas la fameuse Mégalopolis, elle aussi à peine montrée, qui sauvera les meubles et viendra enchanter le regard ou viendra faire naître une réflexion dans l’esprit du spectateur. On critiquait Nolan pour Tenet, mais l’auteur de ces lignes était bien plus captivé par l’univers proposé par le britannique (malgré les évidents défauts du film) qu’ici (et montrer par bribes une cité futuriste avec talent, Brad Bird l’avait par exemple bien mieux réussi dans Tomorrowland). On sent les inspirations, notamment celles de Métropolis, mais n’est pas Fritz Lang qui veut. Et si Coppola a su par le passé proposé des fresques puissantes à la portée ample, il ne semble ici qu’un vieux monsieur (qui plus est accusé sexuellement), semblant délivrer en partie un message optimiste certes (cf la fin), mais en retard sur bien des choses, et semblant livrer un caprice grotesque et rarement élégant.
Simon BEAUCHAMPS



