Nos journées de travail sont remplies de situations absurdes. Mais une fois plongées dans la routine du bureau, elles deviennent invisibles. Ce décalage entre le ridicule latent et l’acceptation collective est un terrain fertile pour la comédie – et la télévision l’a bien compris. Depuis le début des années 2000, un genre spécifique s’est imposé : la workplace comedy, une forme de comédie centrée sur les dynamiques internes du lieu de travail.
Après une rapide analyse de ce phénomène, je vous proposerai cinq séries moins connues du grand public, drôles et inventives, pour enrichir votre regard sur ce sous-genre comique.
The Office, œuvre de rupture fondatrice

Le lieu de travail n’est pas un décor neuf à la télévision : Cheers (1982–1993, NBC), The Mary Tyler Moore Show (1970–1977, CBS) ou encore The Dick Van Dyke Show (1961–1966, CBS) l’avaient déjà investi. Mais à cette époque, il peinait à dépasser le statut de cadre, de contexte.
C’est avec The Office — d’abord la version britannique (2001, BBC Two) de Ricky Gervais et Stephen Merchant, puis son adaptation américaine (2005–2013, NBC) — qu’émerge la Workplace Comedy moderne ainsi que ses codes : un réalisme exacerbé (style de faux documentaire, pas de bande-son…) et un humour mêlant absurde et « cringe-comedy »1Comédie du malaise / de l’inconfort qui vient raconter une relation au travail beaucoup plus contemporaine et en phase avec la réalité du spectateur.
En bref, la série britannique était un OVNI dans le paysage télévisuel de l’époque. Vous vous doutez donc bien que l’idée d’adapter ce chef d’œuvre à la sauce américaine a d’abord été très mal accueillie.
Pourtant, la version américaine de The Office deviendra un succès mondial, posant les bases d’un genre qui va irriguer toute une génération de séries. On peut même dire que The Office est une œuvre séminale2(Sens figuré) Qualifie une œuvre intellectuelle ou artistique qui a donné naissance à une descendance, à des héritiers pouvant se revendiquer d’elle : toutes les séries de type «Workplace Comedy » qui viendront ensuite se placeront en réaction, en hommage ou en opposition à ce que The Office représente. Pour appuyer cette idée, on peut mentionner ses personnages devenus des archétypes repris ou détournés dans des séries ultérieures : Le « Michael » (le manager incompétent mais attachant), le « Dwight » (le collègue Asperger aussi efficace qu’asocial), le « Jim » … Une grammaire est née.
Une nouvelle manière de raconter le travail
Le sens du travail change : pendant longtemps, le travail représentait un accomplissement personnel, une source d’identité. Si on pouvait déjà s’en moquer à la télévision, il était plus compliqué de le dépeindre comme absurde ou vide de sens, car par extension c’était notre existence que ça remettait en question.
Mais aujourd’hui, notre relation avec le travail n’est plus la même : il est vu comme un moyen et non plus uniquement une fin, les nouvelles générations font de moins en moins de concessions sur leur vie privée au profit de leur carrière, et les injustices de classes percolent dans les relations entre « management » et « exécutants ».
Dans ce contexte, la workplace comedy devient un miroir critique, presque thérapeutique. Elle met en lumière les routines absurdes, les hiérarchies malades, les décalages entre discours et réalité qu’on ne remarque parfois plus.
De la comédie à la workplace comedy

Vous êtes peut-être en train de vous remémorer vos séries préférées pour déterminer si elles appartiennent ou non à cette catégorie. Et ce n’est pas toujours évident. Après tout, les séries ont des personnages qui exercent un métier, et souvent ce lieu de travail sert de décor où se nouent d’autres intrigues.
Mais depuis le succès de The Office (US), une véritable filiation s’est créée. De nombreux anciens scénaristes de la série ont lancé leur propre projet, réinvestissant ses codes : Parks and Recreation (2009–2015, NBC), Superstore (2015–2021, NBC), Brooklyn Nine-Nine (2013–2021, NBC), Jury Duty (2023, Amazon)… Le genre s’est peu à peu institutionnalisé.
Quand on essaie d’avoir un regard critique sur cette marée de séries post-The Office qui en reprennent l’idée principale, on comprend que plusieurs éléments-clés doivent être réunis pour qu’une série relève pleinement de la « Workplace Comedy » :
- Un groupe à l’équilibre comique : la plupart de ces séries fonctionnent en casting choral, autour d’un personnage plus « conventionnel » (Jim dans The Office, Jonah ou Amy dans Superstore, Ann dans Parks and Rec) qui sert de point d’ancrage face à de nombreuses personnalités plus excentriques.
- Une atmosphère bienveillante : malgré les conflits, les personnages évoluent dans un univers sans gravité dramatique excessive. Le rire naît du quotidien, pas de situations extrêmes.
- Le lieu de travail devient un personnage à part entière. Il ne sert plus seulement de décor, mais influence et définit les personnages. Par exemple, dans Animal Control (2023, FOX), on passe autant voire plus de temps à apprécier et à s’identifier aux personnages par la manière dont ils appréhendent leur travail que par leurs interactions entre eux.
- Un fort effet de réel : souvent porté par le style faux documentaire (mockumentary) ou par une corrélation constante entre le lieu de travail et le développement des personnages. Les situations ridicules, les malaises et l’absurde occupent une place centrale : silences gênants, gestes maladroits, réactions décalées… On veut montrer et jouer avec ces moments moins « cinématographiques » mais bien réels et surtout très drôles.
- Une satire du milieu professionnel identifiable : sans être pamphlétaire, la série observe son environnement avec acuité. Abbott Elementary (2021–, ABC), par exemple, rend constamment hommage à l’école publique tout en dénonçant le manque de moyens et de sens dont elle est parfois victime.
Rappelons toutefois que les séries les plus intéressantes sont celles qui jouent avec ces règles, les contournent, les détournent, et créent ainsi leur propre ton.
D’ailleurs, voici cinq séries qui méritent qu’on s’y attarde tant elles repoussent les limites du genre avec inventivité.
Cinq Workplace Comedy à (re)découvrir
1. Utopia (2014–2023, ABC Australia) – 5 saisons

Cette satire australienne excelle dans la caricature de la bureaucratie. Rob Sitch incarne Tony, directeur d’une société publique de construction qui peine à concrétiser ses projets à cause d’obstacles administratifs et politiques.
L’humour y est dosé et très réaliste, fondé sur les absurdités du quotidien professionnel. Sans intrigue filée, mais avec des dialogues millimétrés, elle capte avec finesse le non-sens administratif. Pas de rebondissements spectaculaires, juste un miroir hilarant du quotidien de bureau. La différence avec The Office, c’est qu’à Dunder Mifflin les employés parviennent à faire du bon travail malgré un manager incompétent. Dans Utopia, c’est le contraire : le manager très compétent n’arrive pas à faire son travail malgré toute la bonne volonté du monde, et c’est hilarant.
2. Wellington Paranormal (2018–2022, TVNZ 2) – 4 saisons

Spin-off du film What We Do in the Shadows (2014, Jemaine Clement & Taika Waititi), cette série suit deux policiers néo-zélandais confrontés à des événements surnaturels… avec un flegme comique irrésistible. Elle parodie à la fois les séries policières et les documentaires paranormaux, tout en respectant les codes de la Workplace Comedy.
3. Extras (2005–2007, BBC) – 2 saisons

Après le succès de The Office, Ricky Gervais et Stephen Merchant signent Extras. On y suit Andy Millman (Ricky Gervais), acteur raté cantonné aux rôles de figurant. Chaque épisode l’emmène sur un nouveau tournage, où des stars hollywoodiennes jouent leur propre rôle dans des scènes satiriques (Daniel Radcliffe en ado obsédé, Orlando Bloom en égotique maladif…). La série évolue d’une sitcom épisodique vers une intrigue sérielle qui suit la progression professionnelle d’Andy, mêlant comédie et drame existentiel. Proposer une nouvelle comédie après le succès planétaire de The Office a dû être compliqué, c’est pourtant une réussite.
4. The Studio (2025–, Apple TV+) – 1 saison (en cours)

Série événement de l’année, avec Seth Rogen en directeur de studio tiraillé entre passion du cinéma et contraintes financières. Avec un record de 23 nominations aux Emmy 2025, The Studio mêle satire du système hollywoodien et ambition cinématographiques : la série impressionne par sa mise en scène (nombreux plans-séquences, acteurs prestigieux) autant que par son propos. Tout cela mené par un casting hilarant.
5. Detroiters (2017–2018, Comedy Central) – 2 saisons

Raconte l’histoire de deux amis un peu à côté de la plaque qui dirigent une agence de pub à Détroit. Co-créée par et avec Tim Robinson et Sam Richardson, ils livrent une bromance hilarante et touchante. Les fans de I Think You Should Leave (2019 – Netflix) retrouveront l’esprit surréaliste de Tim Robinson, mais dans un cadre plus terre-à-terre. On adore tout particulièrement leurs campagnes de pubs toutes aussi ridicules les unes que les autres.
Si la workplace comedy explose depuis vingt ans, c’est peut-être parce qu’elle met en scène notre propre ambivalence face au travail : besoin de collectif mais distance émotionnelle, quête de sens mais absurdité du quotidien. En explorant le microcosme social qu’est notre lieu de travail, la workplace comedy invite à une relecture critique mais souvent tendre de ce que signifie travailler aujourd’hui. Et surtout, elle rappelle que sous les néons du bureau se cache un théâtre humain aux règles instables — et donc, aux potentiels comiques infinis.
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- 1Comédie du malaise / de l’inconfort
- 2(Sens figuré) Qualifie une œuvre intellectuelle ou artistique qui a donné naissance à une descendance, à des héritiers pouvant se revendiquer d’elle



