Hirokazu Kore-eda et Chie Hayakawa. Deux cinéastes japonais. Deux cinéastes passés par Cannes. Deux cinéastes qui aiment filmer la jeunesse. Pas surprenant, donc, que le programme Women in Motion les ait réunis le temps d’une discussion à l’hôtel Majestic. L’occasion d’évoquer leurs nombreux points communs, et surtout la place des femmes dans leurs travaux respectifs. Nous y étions.
Quelques dizaines de chaises sont installées au dernier étage de l’hôtel Majestic. La suite offre une vue imprenable sur la baie de Cannes. C’est ici que, depuis dix ans, le programme Women in Motion établit ses quartiers lors du Festival de Cannes. Un projet œuvrant pour l’égalité entre les femmes et les hommes dans le cinéma. Parmi ses principales actions : des échanges avec des personnalités du milieu.
Cette fois, c’est au tour de deux cinéastes japonais de converser pendant une quarantaine de minutes. D’un côté, Hirokazu Kore-eda, un habitué de la Croisette, dont le film Une affaire de famille a remporté la Palme d’or en 2018. À ses côtés, Chie Hayakawa. La cinéaste concourt cette année pour la prestigieuse récompense. Son deuxième film, Renoir, sera présenté aux festivaliers ce samedi 17 mai.
Filmer à hauteur d’enfant
Dans cette pièce, la bienveillance règne en maître. Les compliments fusent entre les deux cinéastes. « Chie est obligée d’être gentille parce que je suis à côté d’elle », rit Kore-eda. Oui, l’alchimie semble évidente entre les deux.
Car, outre leurs racines japonaises, ces deux-là partagent un intérêt commun : dans leurs films, ils aiment adopter une perspective enfantine. « C’est un moyen de remettre en question le monde des adultes, de mettre en lumière les dérives de la société à travers les yeux d’un enfant », détaille le réalisateur palmé.
C’est d’ailleurs ce parti pris qu’a choisi Chie Hayakawa pour son film Renoir. Un long-métrage qui sent bon l’été, où l’on suit la jeune Fuki. À 11 ans, l’enfant doit jongler entre un père hospitalisé et une mère absente. Alors, pour s’occuper, la petite fille cherche à entrer en contact avec les vivants, les morts, et peut-être avec elle-même.
Des débuts sur le tard
Le cœur du sujet arrive enfin : parler des femmes. Pour Chie Hayakawa, se lancer dans le cinéma n’a pas été simple, surtout sur le tard. Pourtant, la vocation était claire : « Quand j’avais vingt ans, j’étais persuadée que je ne pouvais pas faire autre chose que de l’art. »
Mais tout a basculé lorsqu’elle est devenue mère. L’arrivée de ses enfants a chamboulé ses plans. « J’avais très peu de temps pour moi. Ça me semblait déplacé de me consacrer entièrement au cinéma. »
Plus de temps libre pendant les tournages
Cette difficulté à concilier vie familiale et professionnelle, Kore-eda en a conscience. Après tout, ses équipes sont composées à 60% de femmes ! Alors, sur ses plateaux de tournage, il tente d’alléger les conditions de travail. « Par exemple, on ne bosse plus une fois le dîner passé. »
À ses yeux, il est indispensable de « réformer » les conditions de travail, pour que les femmes puissent s’épanouir dans le milieu – même avec des enfants à charge. Mais Kore-eda reste modeste : il refuse l’étiquette de sauveur. C’est même tout l’inverse. « Ce sont elles qui me portent », sourit-il. « Je vois bien comment l’atmosphère peut changer sur un tournage selon la part de femmes sur le plateau. »
Chie Hayakawa n’a pas forcément prêté attention à la parité dans son équipe. « En tournant Renoir, je n’avais pas assez de disponibilité d’esprit pour me focaliser là-dessus », admet-elle. Un point sur lequel elle entend bien travailler par la suite.
Une prise de conscience tardive, peut-être, mais sincère. Et qui en dit long sur la manière dont les récits façonnent les regards. Si Chie Hayakawa filme à hauteur d’enfant, c’est aussi pour mieux parler aux adultes. Et si elle raconte des histoires, c’est sans doute pour qu’un jour, d’autres femmes puissent les écrire plus librement.
Lisa FAROU



