À l’occasion de la ressortie en version restaurée des dix parties du Décalogue de Kieslowski distribuées par Diaphana, retour sur l’une des œuvres fondatrices du cinéma est-européen post-Walesa, un monument de dix heures réalisé par l’un des plus grands metteurs en scène de son temps. Fort de thèmes variés naviguant entre social et religion, nous chroniquerons l’intégralité des épisodes à quatre mains, avec chaque jour un nouvel article. Étude au cas par cas au sein d’une analyse suivie plus large : nous découvrirons l’auteur derrière le patchwork, la pensée derrière le drame humain.

Avec Tu ne seras pas luxurieux, Kieslowski interroge la nature du lien charnel : l’amour, le sexe et la perversion sont déconstruits et démystifiés. Il conte ici la relation complexe entre une femme libertine et son voyeur timide, au travers de l’évolution ininterrompue des rapports de force : de l’innocence à la manipulation, de l’humiliation à la perversion.

 

LE DÉCALOGUE 6 – Tu ne seras pas luxurieux

Chaque épisode du DÉCALOGUE change de lumière – la photographie conserve ses mêmes tons, mais le cadre semble se métamorphoser légèrement à chaque fois. 6 fait le choix de la nuit et d’intérieurs aux lumières polarisées (chaudes pour son personnage féminin, froides pour son personnage masculin) ; en résulte le dessin certain d’une forme intimité, mise à mal par le simple sujet de son film, qui conte justement l’intrusion de ce droit fondamental à la vie privée.

Dans la mise en scène et dans les symboles mis en évidence par Kieslowski, on retrouve constamment cette idée de rapprochement entre deux pôles pourtant opposés. Tout est affaire d’extrêmes et, dans le même temps, de proximité. Que cela soit réalisé par le biais d’un télescope, d’une ligne téléphonique, ou bien par celui du contact humain.

« Kieslowski s’amuse de la superficialité et de l’ambiguïté du lien charnel. La fascination, l’admiration et l’amour sont pour lui des données gravées dans le sable ; mouvantes et éphémères, elles peuvent aussi être corrompues. »

Dans LE DÉCALOGUE 6, Kieslowski s’amuse de la superficialité et de l’ambiguïté du lien charnel. La fascination, l’admiration et l’amour sont pour lui des données gravées dans le sable ; mouvantes et éphémères, elles peuvent aussi être corrompues, que cela soit par exemple à des fins perverses ou humiliantes. C’est dans la constante évolution de cette relation-pivot que l’épisode trouve son dynamisme et sa dramaturgie : les tables tournent, les regards se perdent, se retrouvent et se transforment. Elle n’est jamais l’œuvre d’un seul personnage, mais à chaque fois de la combinaison du couple : la structure ne peut tenir sur un seul pilier.

D’une certaine façon, ce sixième épisode est l’exemple parfait du peu d’importance que Kieslowski pouvait donner au sens strict des dix commandements : ici, l’adultère et la luxure ne sont même pas formulés comme des thèmes d’analyse, ils sont juste prétextes à développer une romance aux implications relativement immorales (voyeurisme, manipulation).

« Ce sixième épisode est l’exemple parfait du peu d’importance que Kieslowski pouvait donner au sens strict des dix commandements. »

LE DÉCALOGUE se plait souvent à la référence (Bergman, notamment, est une constante à chaque épisode), mais ici c’est à Hitchcock que Kieslowski fait un clin d’œil. Tant dans l’appropriation de la figure de la femme fatale et dans l’écriture d’un personnage en miroir total des héros hitchcockien, que dans les hommages discrets qui rappellent tant Fenêtre sur cour (l’observation des voisins à la longue-vue à travers leurs fenêtres) que Psychose (pour l’effet voyeur sur le sexe opposé).

C’est probablement en partie grâce à ces inspirations que ce sixième épisode se classe en monument de mise en scène – de toute la série, il est probablement l’un des plus sophistiqués. Le symbolisme y est plus subtil, les effets y sont variés, la situation est si mouvante que le regard de Kieslowski ne fait qu’évoluer. La veine de fond romanesque se confond son cet esprit pervers, et le résultat n’est pas décadent, mais poétique. C’est là son plus grand tour de force : faire du malsain une innocence.

C’est dans ses conclusions amères que l’œuvre se parachève parfaitement. Tout cela aurait pu être bien maladroit si Kieslowski ne possédait pas ce talent unique pour filmer la détresse, le regret, le vice. Chaque personnage est une énigme, impossible pour les spectateurs de les voir d’un œil uniforme car ils sont eux-mêmes rugueux. Cette variété construit la tragédie, car leurs choix n’en sont que moins prévisibles.

Le point de vue est ici un pivot, centre névralgique de chaque émotion : comme une relation interpersonnelle, l’émotion dépend du regard. Ce dernier façonne donc tout, de la narration au cadre, de la musique à la dramaturgie. Comme chez Hitchcock dont s’inspire Kieslowski, tout est aussi affaire de rebondissements ; et comme chez Bergman, tout est affaire de sentiments. Les deux sont là, et le résultat n’en est que plus bouleversant.

KamaradeFifien
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INFORMATIONS

Affiche du cycle de films LE DÉCALOGUE

Titre original : Jeden
Réalisation : Krzysztof Kieslowski
Scénario : Krzysztof Kieslowski
Acteurs principaux : Maja Komorowska, Wojciech Klata, Henryk Baranowski
Pays d’origine : Pologne
Sortie FR : 29 juin 2016
Sortie POL: 1988
Durée : 10 parties de 50 min
Distributeur : Diaphana Distribution
Synopsis
Les dix commandements vus par Krzysztof Kieslowski : Un seul Dieu tu adoreras, Tu ne commettras point de parjure, Tu respecteras le jour du Seigneur, Tu honoreras ton père et ta mère, Tu ne tueras point, Tu ne seras pas luxurieux, Tu ne voleras pas, Tu ne mentiras pas, Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui, Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui.

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