ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND
Crédits : United International Pictures (UIP)

ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND, pour ne plus se perdre – Analyse

Avec Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Michel Gondry nous plonge dans son univers cinématographique singulier. C’est Jim Carrey en tête d’affiche et il a bien changé…

« Please let me keep this memory. Just this one. »1Joel Barish, dans le film.. L’objectif d’ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND aspire sans scrupule les éclats et brisures d’une fille à l’intérieur de la tête de Jim Carrey. C’est une histoire oppressante, qui étouffe et réduit petit à petit l’espace béant entre le spectateur et le visage d’un nouvel acteur. Jim Carrey déborde et perce son enveloppe comique traditionnelle pour entrer dans un nouveau monde purement cinématographique laissant place au chaos. Il fuit. Il échoue. Il reste immobile. Il est rattrapé par ce mur intangible qui l’emprisonne. En somme, c’est une multitude de mouvements qui s’entrecroisent et se bousculent jusqu’à nous donner la nausée. Puis s’en suit un tout autre équilibre. Le mur se déconstruit. Le souvenir s’expire. Le passé tombe à nos pieds avec cette maison au bord de la plage. Si je fixe l’amorce de cette quête éperdue de Jim Carrey hors du passé par écrit, c’est pour refaire le souvenir d’un film, souvent perçu comme la reviviscence d’une histoire d’amour qui court à sa perte, et déceler l’articulation entre un Jim Carrey excentrique et drolatique et un Jim Carrey morne et démuni, qui n’ose pas regarder la vie en face.

Jim Carrey ne semble pas à sa place. Il se meut dans un tout autre espace dépaysant pour lui et pour nous tous. En effet, dans cet espace construit par Michel Gondry, Carrey, sous les traits de Joel Barish, s’écarte nettement de son jeu comique habituel. Il est autrement. Alors que l’amour entre Clementine et Joel commence à se consumer, Clementine efface ce dernier de sa mémoire en faisant appel à la société Lacuna. Joel l’apprend et se voit obligé de l’effacer à son tour. ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND est un moment introspectif et rétrospectif, en quelques sortes le temps d’un bilan. Tout s’efface au fur et à mesure que Joel revit ses souvenirs. Il s’agit pour lui de voir et comprendre la vérité qui l’effraie. Cependant, le grand écran est un espace où les regards se multiplient, illustrant ainsi le caractère irrémédiable de l’emprisonnement et l’impossibilité de la fuite de Jim Carrey. La résistance est vaine.

Le résultat est sans appel. Perdus au milieu du film de Gondry, condamnés à la mort de l’amour, voués à l’amour de la mort, les souvenirs de Joel s’effritent petit à petit et partent au gré de la capsule temporelle cinématographique qui daigne s’arrêter. Sous la couette et sur la glace, Joel prend subitement conscience de son erreur. La machine de la société d’effacement des souvenirs plane sur la couche filmique et détruit l’histoire d’amour précieusement bancale entre Joel et Clementine. Joel fuit le temps et s’en va vers des espaces toujours plus hostiles et trompeurs. A quoi bon fuir ? Le regard du public, les paroles médiatrices de Clementine, la société Lacuna, l’objectif de la caméra, les contours de l’écran et l’imagination de Joel le rattraperont toujours. Submergé par sa couette en patchworks et immobilisé par ses pensées glaciales, Jim Carrey se retrouve coincé. Il ne peut plus avancer. Il ne peut plus reculer. Il ne peut plus monter ni descendre. Une véritable statue de pierre. Une nouvelle victime de Médusa. La résurgence du comique devient alors une possibilité de fuite. Mais le désir de fuir déforme les contours intangibles de l’écran qui ne ressemble plus à rien. Joel veut s’échapper du processus d’effacement. Jim Carrey veut sortir avec le comique de l’écran. Voici un Jim Carrey complètement disloqué et emprisonné par le cadre qu’il déforme à chaque tentative de fuite. Il est enfermé par le prisme réducteur du public, mais surtout par son propre regard qu’il porte sur lui-même. Où est « notre Jim Carrey », celui qui fait rire ? Beaucoup définissent ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND comme un moment d’égarement…

Je me suis perdue quelques fois avec Jim Carrey et ses fuites incessantes. J’ai défié, à son instar, les lois de l’espace, du temps et du son afin d’échapper au processus implacable du film. Mais j’échouais toujours, ne faisant qu’emmêler le système. Puis, j’allais me coucher avec ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND au creux des mains. Et le lendemain, je me vantais et disais avoir re-re-revu ce film infiniment complexe et insaisissable alors que je n’y comprenais presque rien et trouvais toujours de nouvelles contradictions. C’est un film que personne ne comprend les premières fois. « Everybody’s Got to Learn Sometime… »2Chanson interprétée par The Korgis.. Un jour j’ai mis de côté mes attentes pour entrer dans le monde de Gondry et voir le film se construire sous mes yeux. Ainsi j’ai mimé Jim Carrey. ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND se perçoit comme la réalisation de soi-même. C’est un film profondément égoïste. C’est un miroir d’eau qui renvoie le reflet de celui qui a osé le regarder en face. Jim Carrey se déforme et n’hésite pas à déborder des cadres préexistants et a priori réducteurs. Joel comme Jim Carrey est remarié avec lui-même.

Reste alors une question : où le rire est-il parti ? Nulle part. Il se fait toujours attendre. Si quelques fois le rire éclate au beau milieu d’un moment de crise, c’est Jim Carrey qui appelle au secours. Faire rire constitue pour lui une bouée de sauvetage à disposition. Le rire épaissit sa présupposée antithèse, c’est-à-dire qu’il se fond dans un registre tragique. Pour faire le tableau d’une vie morne, il faut de tout. Gondry et Carrey disposent d’une palette presque infinie, la vie, qu’ils éparpillent dans un espace strictement fini. Ainsi, nous pouvons percevoir quelques ponctuations et accentuations comiques sur un tableau à première vue tragique. Cependant, le tragique comme le comique tendent à se perdre. Lorsque l’un est employé avec excès, il peut noyer la quintessence du propos et nous aveugler. Le rire est parti. Alors il était là. Ainsi le rire joue de son absence brutale dès l’ouverture du film. C’est en quelques sorte un Jim Carrey mis à nu qui choque. Il est déshabillé de son comique bruyant et visuel. Souvent, le rire surprend. Il se manifeste quand on ne l’attend pas ou plus. Il arrive un moment où on ne s’attend plus à rien. Le spectateur regarde le film. C’est du cinéma.

ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND est un film qui donne à voir. C’est un film qui se revoit. C’est un film égoïste qui se réalise avec les autres. Des ébauches de métamorphoses. Il faut (se) perdre (dans) le film pour ne plus se perdre.

Luna DELORGE

  • 1
    Joel Barish, dans le film.
  • 2
    Chanson interprétée par The Korgis.

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Albert roters
Albert roters
Invité.e
24 mai 2021 13 h 05 min

Bonjour luna je trouve votre analyse très intéressante et plus profonde que celle que l’on a l’habitude de voir !
Merci pour ce grand moment !

Hélène Alcalde
Hélène Alcalde
Invité.e
23 mai 2021 23 h 14 min

Merci Luna Delorge de nous faire découvrir cet angle de vue. Une bonne raison de revoir Eternal Sunshine, d’un autre œil.

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